Récits

 

L’indigente

par Virginie Lapierre,


L’indigente, c’est celle qui est pauvre de tout ce qu’on ne lui donne pas, pauvre de tout ce qu’on ne veut pas d’elle, pauvre et lasse de tous les mots qu’elle ravale.
Je suis cette indigente. Je m’appelle Hélène Briscard.
J’ai vécu. Beaucoup. Vécu jusqu’à mille vies dans ma tête et en vrai. J’ai vécu et mendié. J’ai vécu et aimé. J’ai vécu l’âme dans le corps, et la tête et le cœur sous le même chapeau. J’ai vécu imbriquée en moi-même, plurielle, multiple, débordante et (...)
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L’apiculture postmoderne
Deuxième partie

par Stéphane Prat,


Que de luttes et d’acquis sociaux pour en arriver à la conscience enthousiaste et laborieuse de l’abeille à l’ouvrage dans une ruche en pleine effervescence estivale... A cette différence près que l’apis mellifica ne se soucie guère de l’oisiveté des deux, dix ou vingt heureux fainéants qui ont fécondé sa Reine et ne doit se fendre d’aucun pacte républicain pour masquer sa servitude volontaire.
*
Voilà le dialogue que se tiennent quotidiennement gardiens et oisifs dans une colonie (...)
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L’apiculture postmoderne
Première partie

par Stéphane Prat,


« Quand la campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible d’un soleil de juillet ou d’août, ils paraissent sur le seuil. Ils ont un casque fait d’énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un pourpoint en velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible, écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils (...)
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Fatum

par Helena de Angelis,


Les vagues, féroces, frappaient le rivage, faisant se retourner sans pitié baraques et bateaux, rapetissant les hommes à de minuscules petits points, impuissants dans leur fuite. Un fuselage d’argent transperçait l’air, changeant et capricieux, occasionnellement violé par un rayon de lumière perforant l’atmosphère, comme pour bien stipuler l’existence d’une terre maudite, ici, sous ce ciel de Cornouaille. Dans les hauteurs, un coin crochu, un summum de gargouilles et d’images hérétiques (...)
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Du chômage, zéro xanax, six ou sept téquilas frappées

par Andy Verol,


L’accélération. On a fini de faire les cartons. On a tout rangé. On a vraiment, définitivement bossé pour rien.
A la suite de mon licenciement, j’ai choisi de prendre tout de suite un boulot. J’étais accroc à mes loyers, à mon frigo rempli et à mon repli idéologique sur mon cocon/maison.
On nous a bien dit, dès le premier jour, qu’on faisait partie d’une équipe. Des hommes et des femmes, entre 30 et 45 ans, avec qui je devais accepter de sucer en tutoyant le (...)
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Du chômage, deux xanax et un whisky

par Andy Verol,


L’idée que les choses puissent être injustes. Exemple : le boulot. Puis derrière le chômage. Et ensuite les premières tentatives de tortures sur animaux. Les poulets. Un peu des grenouilles lorsque la nuit je parviens à me concentrer assez pour en choper une.
Avec mes xanax, je bois de l’alcool. Le xanax efface bien l’angoisse, le stress, l’anxiété. Et l’alcool permet la démence. Le dégagement d’une violence telle, que même ta propre mère souhaite ta mort.
ça a (...)
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Ta soirée perdue

par Pascal Uccelli,


ta soirée perdue
je suis
pour les trottoirs à chiens, pour les trottoirs à pisse et les trottoirs à merde,
pour les trottoirs au sang et les trottoirs en sang,
pour les trottoirs à putes et les trottoirs en rut,
pour les trottoirs à shit et la misère hit_mix,
pour le trottoir en vie, pour le corps à l’encan et le goudron criant
contre les artistes et contre les excuses,
contre les gens de lettres, contre les boites-aux-lettres,
contre les (...)
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Une nuit...

par Johanna di Dio,


Une nuit épouvantée
J’ai trouvé sur un chemin de pluie
Un rat amputé de ses pattes à moitié pourries
Toute mouillée la terre
et lui vaporisaient l’air d’odeurs agaçantes
Je ne sais quel désordre tendit mon bras pour le ramasser
Son petit corps dégoulinant de mort
Remplissant ma main bientôt engourdie je me pressais de le porter jusqu’à mon lit
C’est sur le rebord que d’abord je l’installais et je restais tranquille debout ne cherchant plus où aller _ (...)
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Blues de la reproduction

par Pierre Guéry,


oooooooooh ! j’ai le blues de la reproduction
production
induction
on est sans cesse
sans cesse
dans la reproduction
produis produis reproduis
produis reproduis et produis
et ce n’est pas nouveau
il n’y a rien de nouveau
rien de rien de nouveau
rien à discuter
rien à négocier
rien à marchander
on va continuer
ils vont continuer
comme si de rien n’était
comme si la vie n’avait pas
n’avait pas d’autre objet nom d’un chien
_ (...)
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La prison sans murs

par Régis Belloeil,


Pas nécessaire d’être un criminel pour être emprisonné. Je sais de quoi je parle. On m’a enfermé, pourtant je n’ai rien fait de répréhensible. Ca fait bien rire mes geôliers, ils disent qu’on se croit tous innocents. Cependant, je dois être un homme mauvais, puisque l’on m’a interné. J’ignore pourquoi. On me laisse pourrir dans cette cellule. Cela fait longtemps ? Je ne sais plus. L’impression de. N’avoir jamais vécu. En dehors de cette petite pièce... Une chance, malgré tout : je suis seul. (...)
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La Revanche de Magnum

par Tuco,


Magnum avait fait plusieurs boulots débiles et, à côté de ses boulots débiles, il bossait le soir dans des bouquins de concours pour accéder à l’administration fédérale.
Il souhaitait un job peinard dans un bureau, un job administratif, un job style magasinier des bibliothèques : une vraie planque où tu glandes vraiment rien - sauf picoler ton expresso au bout de l’étagère Z. Qui peut venir te chercher là-bas ? Des mecs qui lisent Stephen Zweig... Qui peut réussir à lire Stephen Zweig ?  (...)
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Un ange passe

par Adrien Charpentier,


J’ai marché pas mal de temps dans la rue, plié en deux, à me tenir le ventre avec les mains. Personne ne faisait attention à moi. D’abord parce qu’il n’y avait pas un chat, il faisait tellement noir, on ne voyait personne. Et puis tout le monde s’en fout. Un type qui pisse le sang dans la rue à trois heures du matin, ça ne choque personne.
Bon quand même à un moment je me suis senti vraiment mal. Je me suis assis sur un pas de porte en pierre sale sur laquelle quelques gouttes de sang (...)
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Les couilles de Lance Armstrong

par Tuco,


Joe Hyans en avait vraiment marre de son boulot de facteur. Tous les jours, se lever à 5 heures, distribuer lettres et colis par tous les temps. Crever un pneu une fois par semaine. Sans parler des connards qui refusaient parfois ses recommandés ou de la vieille salope en rut qui oubliait sa culotte en ouvrant à Joe.
Tout le faisait chier dans ce job. À commencer par son quartier d’affectation : Compton, un grand carré de logements à loyer modique, avec escaliers dégueux, de l’intestin (...)
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Moi, moi, moi, Egon

par Helena de Angelis,


Parce que je voulais demeurer obligatoirement moi-même, créateur et sans intermédiaire, pour construire en faisant abstraction du passé, je fis de mon expérience existentielle un nouveau fondement, expressionnisme a-t-on dit de mon expression. Ainsi, alors que d’autres se tournent vers l’extérieur pour créer, comme s’il eut été nécessaire de faire abstraction de sa propre personnalité pour donner acte à l’œuvre d’art, et bien moi, je me tourne vers moi-même, vers mon corps dénudé, (...)
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L’Aveu

par Helena de Angelis,


À vous qui croyiez si bien me connaître, je tiens à m’expliquer. La véritable origine de mon existence, soit comment je fus sacrée sainte malgré moi, relève de l’hérésie.
Tout commença en Bithynie, vers 247, à Drépane exactement, où je naquis d’un garçon d’écurie et d’une femme pauvre. De cette enfance maigre, j’ai gardé l’odeur de l’inaccessible vendu à la criée, le ventre noué, précaire. Ma beauté, immense injustice naturelle, me guida sans détour sur l’oreiller du tribun Constance (...)
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L’éris

par Philippe Nadouce,


Aux émeutiers français de 2005... et de 2006.
L’éris
L’enfant du quartier pend l’enfer au silex
« plutôt mourir que m’écarter du levain »
L’ogre du pavé danse la gigue
Au sang frais qui coule
Il dormait au fumoir des tempêtes
Quand l’encre du désordre
Ouvrit un ventre infini de douleur
Le Temps affiché aux enchères
Edite une charte à ciseaux
Où s’empalent les pauvres
La semeuse au sein de soie essuie
Leurs larmes sur un chiffon d’eau (...)
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Les bruits de bouche et l’AK47

par Sébastien Etiévant,


« Il faut entendre au fond de toutes les musiques l’air sans note, fait pour nous, l’air de la mort. » (L.-F. Céline)
Schlurps schurps...le mec à côté de moi faisait quand même un sacré bruit avec sa bouche. C’était un vieux, un vieux tout banal, tout banal mais tout pas beau, avec un drôle d’épiderme et des drôles de chicots pas ragoûtants pour un sou.
J’avais essayé d’en faire abstraction, au début, mais peine perdue : impossible de me concentrer sur mes nouvelles, schlurps schlurps le (...)
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