Joe Hyans en avait vraiment marre de son boulot de facteur. Tous les jours, se lever à 5 heures, distribuer lettres et colis par tous les temps. Crever un pneu une fois par semaine. Sans parler des connards qui refusaient parfois ses recommandés ou de la vieille salope en rut qui oubliait sa culotte en ouvrant à Joe.
Tout le faisait chier dans ce job. À commencer par son quartier d’affectation : Compton, un grand carré de logements à loyer modique, avec escaliers dégueux, de l’intestin sur les marches, et taguées sur les boîtes des barioles « Fuck your mother ». J’aime autant vous dire que ça chlinguait là-dedans, une odeur à tuer les cochons.
Que faire pour foutre le camp de là ?
Joe avait sa petite idée : il voulait gagner le Tour de France.
C’est quoi le Tour de France ?
Un tour de la France en vélo.
Et c’est quoi la France ?
Un petit patelin de l’autre côté de l’océan. Un village rempli de campagne, de montagnes et le centre du village s’appelle Paris : quelques rues prétentieuses et des bâtiments qu’on vient voir de loin. Aucun intérêt. Pourtant, y paraît que les amoureux en raffolent, qu’ils se bécotent sur les bancs publiques aux Tuileries ; mon avis sur tout ça, c’est que l’amour rend niais, que c’est du sexe qu’on déguise, qu’on reste ensemble par habitude et qu’on refuse de se le dire parce que la solitude et la mort nous rodent autour. Sans parler que l’amour fusille les genoux. Et comment pédaler avec des articulations estropiées ?
Bref, la France.
A chaque mois de juillet, le cycliste texan Lance Armstrong fait du vélo par là-bas et c’est lui qui termine la balade en premier.
Joe avait vu tout ça à la téloch. Armstrong le fascinait. Il en parlait à tout le monde et quand sa petite nièce lui demandait : « Dis, tonton. C’est qui Armstrong ? »
Joe répliquait : « Un vélocipéraptore spécialisé dans les victoires sur le Tour de France depuis sa guérison d’un cancer des couilles généralisé en 1996. »
Bien des fois cloué au fond de l’abîme, Joe s’en sortait grâce à Armstrong. Il pensait : « Si Armstrong s’est débarrassé du cancer, je peux couper la gorge à la débine et quitter ce quartier pour une tournée de courrier sur les hauteurs d’Hollywood. »
Quand rien n’allait pour Joe, il branchait son DVD-scope, introduisait le disc magique Tour de France 2005 et le spectacle commençait : Armstrong grimpait les cotes avec sa technique de moulinet sauvage. Il franchissait la ligne avant tout le monde et son maillot jaune brillait plus et mieux que le soleil. Ses dents balançaient des rayons comme un p’tit browning laissé au soleil du désert sub-saharien. Dans les descentes, il obliquait le guidon, prenait les virages à la corde, se penchait vers l’avant. Il zigzaguait entre les adversaires pour les doubler plus vite. Ce mec n’avait qu’une idée en tête : passer la ligne en premier et se débarrasser le plus rapidement de son vélo.
Joe Hyans avait exactement la même idée à chaque fois qu’il démarrait sa tournée. Torcher le boulot très très vite et quitter sa bécane jusqu’à demain.
Conséquence : il montait sur sa machine et d’une traite, il grimpait les cotes, descendait les pentes, aplatissait les plaines sous ses pédales et s’occupait facultativement du courrier. D’la sueur coulait dans ses yeux, mais il pédalait plus vite, pour que l’air l’enlève. Des clients lui demandaient : « Pas de courrier, facteur ? ». « Courrier mon cul ! », pensait Joe. Mais sans le dire. La chartre du fonctionnaire interdit ces prises de positions.
Pour couper, raccourcir sa tournée, Joe montait sur les trottoirs grâce à ses pneus tout-terrains. Il slalomait entre les piétons. Des petites vieilles lui disaient : « Ma lettre, facteur ? » ou « Bonne journée, facteur ! ». « Où ça, une lettre ? Où ça, une bonne journée ? », s’demandait Joe.
Et Joe remettait une dose pour allonger son avance au classement général. Entre deux boîtes aux lettres, il s’entraînait à lancer les mêmes regards de tueur qu’Armstrong avant de placer une attaque meurtrière dans un virage de l’Alpes d’Huez.
Où Joe trouvait tant d’énergie ?
Chaque matin, il picorait des vitamines avec son pain beurre. Rien de meilleur que les vitamines pour foncer et dégager une terrible impression de puissance !
Joe progressait de jour en jour et les Champs Elysées étaient en vue. Et pourtant, Joe sentait qu’il lui manquait quelque chose pour atteindre le maillot jaune.
Quoi ça ?
Le cancer des couilles, l’étape obligatoire pour concrétiser son projet.
Où choper cette saloperie ?
Joe a cherché quinze jours. Il se donnait des coups dans les burnes. Il prenait des bains de couilles dans l’huile de frite. Il se cousait des petits caleçons moulants dans des plaques d’amiante. Il achetait des packs de torine (de la molécule de couilles de taureau) et il en buvait 10 litres tous les jours.
Sans effet. Ses couilles restaient saines. Pas un gramme de cancer là-dedans ! Joe se sentait désespéré. Il voulait mourir. Mais seulement d’un cancer des testicules.
Et un jour, voilà Mick qui se ramène dans le bar habituel de Joe : Les Hauteurs sacrées. Mick, le frère de Meg ? Non, celui de Mongo. Mick bossait aux dock dans les cuves des super-tanker : des grands terrains de foot qui flottent sur l’eau, et sous la pelouse, tu trouves des stocks entiers de matière cancérigène. Mick a commencé à parler des nanas avec Joe : « Toutes des putes ». « Sauf maman et sœurette », a rectifié Joe.
Et voilà Mick qui oblique sur son job au fond des tankers : « Si tu te frottes les couilles sur les parois à l’intérieur des tankers, t’es sûr d’attraper un cancer des couilles ! »
Joe a demandé à Mick de répéter.
« Si tu te frottes les couilles là-dessus, t’es sûr d’attraper un cancer des couilles ! » Aussi sec, Joe est parti s’inscrire dans une des équipes de nuit de nettoyeurs ; il a trouvé tout de suite une place : personne ne veut se farcir un boulot pareil. Chacun tient à ses couilles, merde ! Sans couilles, comment tu veux réussir à te gratter les couilles devant la téloch ? Impossible !
Le matin, Joe distribuait ses lettres, il enchaînait par une petite sieste, puis une branlette expresse, suivie d’une autopalpation des testicules -- en espérant l’apparition de mini-tumeurs. Mais non, toujours rien. C’était pourtant pas faute d’y croire, ni d’essayer.
Le soir, il repartait pour curer les cuves des supertankers.
La première fois qu’il est descendu dans le ventre de la bête, il a été surpris par un truc : Tous ces gars avaient des tout petits yeux. On aurait dit des types qui sortent d’une bonne sieste. Il en a déduit que la chatte de leur femme devait être toute petite et qu’ils devaient sûrement plisser les yeux pour la voir. Hypothèse d’école... A la pause, Joe restait seul dans les cuves. Il baissait son jean, son slip en amiante et il se frottait les couilles tant qu’il pouvait. Joe y allait à fond. Bon entraînement en vue du Tour. En procédant ainsi, Joe travaillait ses quadriceps : les muscles qu’Armstrong faisait bosser pour déclencher ses attaques foudroyante en montagne. Vers 3 plombes du mat’, les contre-maîtres descendaient dans les cuves histoire de vérifier le boulot. Ils arrivaient avec des rouleaux de scotch, coupaient une bande d’adhésif longue comme ma bite (25 cm en action) et la collait contre la paroi.
A quoi bon tout ce cirque ?
Pour estimer rapidement le niveau de crasse qu’il restait à dégommer.
Un soir, Dodd, le contre-maître aux oreilles garnies de pulpe d’orange en copeaux, se met à gueuler : « Merde, un poil de couilles ! Qui est le putain de fils de pute qui a frotté ses couilles contre les parois ? »
Personne ne bronchait, mais on commençait à soupçonner Joe de se gratter les couilles pendant les pauses, en s’aidant des parois des bateaux... Les collègues lui faisaient la gueule et Joe a compris très vite qu’il était temps d’attraper son cancer et de foutre le camp de ce guêpier.
Un matin, par Rick, le facteur du quartier où Joe créchait, notre ami a reçu une bonne nouvelle : son bilan de santé. Un petit papier plié en trois dans une belle enveloppe floquée du sigle : Hôpital central de Los Angeles. La peur au ventre, Joe a commencé à lire le mot doux et quand il a vu « cancer des testicules de niveau 2 », il a failli exulter.
Qu’est-ce qu’il lui manquait pour hurler sa joie ?
L’inscription « cancer des testicules de niveau 3 », soit le même niveau qu’Armstrong. Avec un niveau 3, tes chances de t’en sortir chutent sous les 5%. Mais si tu t’en sors, tu gagnes le Tour ! Or c’est la seule chose qui compte, pas vrai ? « Ce n’est que partie remise. Armstrong n’a pas gagné le Tour dès sa première participation... », s’est dit notre Joe.
Le cancer n’avait pas changé les habitudes de Joe. Tous les jours, le matin, il distribuait ses lettres. L’après-midi, il partait à sa chimio et le soir, il remettait ça au dock, sur un autre tanker. Explication : Joe s’était fait avoir par la femme d’un contre-maître. En proposant à Joe une pipe à l’œil, la jeune salope avait reconnu entre les pattes de notre ami les poils tendus par son mari avant de passer à table : « Chérie, regarde un peu les saloperies qu’on ramasse dans les cuves des super-tankers ! Des poils de couilles. » Une pipe à l’œil, au départ l’intention est bonne, mais quand tu vois comment ça a fini... Et le pire : Joe n’avait même pas eu le droit à la turlute ! « Tu verras quand je serai en jaune, ma poulette... » pensait Joe en rentrant chez lui, sa lettre de licenciement à la main.
A la pause, Joe se frottait les couilles de plus en plus fort, jusqu’à faire pisser le sang.
Est-ce que le Christ a enduré pareille épreuve ?
Bien sûr que non ! Christ portait un drap sur la bite. Protection minimale, mais protection quand même.
A sa façon, Joe était une sorte de Christ. Il n’avait pas de barbe sur la tête, mais il grimpait tous les jours son Golgotha en prenant l’ascenseur jusqu’à l’étage oncologie de l’hôpital central de Los Angeles.
« Montez, montez, les métastases ! » qu’il chantonnait dans l’ascenseur.
Et voilà qu’un beau matin, l’oncologue en chef le reçoit dans son bureau. 30 mètres carré décorés chicosse, un secrétaire en noyer, une photo de sa bonne femme devant leur villa au nord de L.A, un cliché d’un hors-bord qui flotte doucement dans le port de plaisance de Santa Barbara ; ce toubib est un mec qui sait vivre après le boulot.
« Monsieur Hyans, vous avez des métastases aux poumons, ça se complique... »
Joe a serré le poing et dans sa tête, il a dit : « Yes ! »
Encore une p’tite grimpette jusqu’au cerveau, et c’était gagné. Armstrong n’avait qu’à bien se tenir. Son successeur arrivait. Sur les rétro de la bicyclette du crack américain, on devinait les oreilles de Joe. Au centre pour malades long séjour de L.A, il battait tous ces camarades dans les courses en fauteuil roulant.
Joe est mort ce matin. Il n’a jamais gagné le Tour. Mais il a essayé. Vouloir très fort quelque chose suffit rarement. Il faut de la chance en plus. Et la chance avait lâché Joe depuis trop longtemps.
Ne pleurons pas : La mort est une façon comme une autre de larguer un boulot de facteur, pas vrai ?