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Scène primitive et scène rejouée

JOUR 12 - "Ô POÉSIE, PROTOHISTOIRE DU CORPS" (I)

Le jeudi 26 mai 2005



La résolution de la scène primitive imaginée par Freud est à la fois l’origine mythique du langage et de la loi et le point de fuite à partir duquel la littérature s’écrit comme questionnement des conditions de sa propre possibilité. La honte d’avoir tué et de vouloir tuer encore et toujours, de vouloir reproduire infiniment l’acte fondateur de l’humanité à mesure que l’on use d’un langage qui est la conséquence de ce meurtre, n’est-ce pas la seule raison de la littérature ? Et il faut lire à la lettre la question de Deleuze : « La honte d’être un homme, y a-t-il meilleure raison d’écrire ? » . Cette honte et sa reproduction infinie dans la langue forment comme le substrat de culpabilité du langage - culpabilité dont la reconnaissance, mais aussi la dissimulation, seules permettent d’écrire. On peut alors se demander ce que serait une langue qui ne reconnaîtrait pas cette honte comme son propre fondement, ou qui voudrait s’écrire hors cette honte. Qu’est-ce qui rendrait possible cette articulation paradoxale d’une littérature toujours et déjà coupable, mais qui ne voudrait pas reconnaître cette culpabilité ? On a déjà évoqué cela dans le rapport frontal et élémentaire, et dans l’insurmontable malentendu qui les lie et les délie, de la littérature à la loi sous sa forme juridique : c’est la mauvaise foi qui caractérise et rend possible la littérature. Car ne reconnaissant pas cette honte et cette culpabilité, la littérature s’écrit aussi contre la loi qui incarne et articule cette reconnaissance dans des règles et dans des tabous. Mais cette non-reconnaissance, en retour, consistera à faire figurer dans la langue cette honte et cette culpabilité - dans une langue dont elle est la condition, mais jamais un contenu de représentation : « l’enfant-poète n’aura de génie que pour faire entendre ce qui du Monde lui fait le plus horreur et honte » . Et cette mauvaise foi, on peut l’articuler au caractère fictif de l’œuvre. La littérature sait que ce qu’elle énonce n’est pas vrai, ne veut pas que cela soit vrai, mais en tire pourtant toutes les conséquences, et notamment sur la langue. S’écrivant, la littérature reconnaît ce fonds de culpabilité qui la rend possible, mais, fictivement, elle ne veut le reconnaître et rejoue dans une scène un contenu qui n’existe pas. Cette honte, qui doit être tue puisque c’est le langage qui l’assume, le poète la décrira - honte qui est l’origine de son discours, mais que le poète prendra comme objet. C’est parce qu’il est coupable que l’enfant-poète écrira. La littérature s’écrit pour effacer une culpabilité qu’elle avoue en s’écrivant. Rejouer, donc, la fiction de la scène primitive dans sa propre fiction, en changer la résolution, la parodier, c’est vouloir donner naissance à un langage qui serait soumis à d’autres lois. On peut résumer ainsi la structure de la scène originelle, où les actants sont le père, la femme du père, et le fils - et à partir de laquelle la fiction va se rejouer et dont on va noter les différences, les similitudes et les parodies.

Scène : a. Un père, tyrannique et tout puissant, possède la femme b. Un fils, soumis, désire la femme du père c. Le fils se révolte contre le père d. Le fils tue le père e. Le fils mange le père, c’est-à-dire s’identifie avec lui

Implications : f. Le fils est coupable g. Le fils s’empêche de jouir de la femme

Résolutions : h. Naissance du langage et de loi

On retrouve une structure essentiellement semblable dans la scène rejouée de Prostitution. Les actants en sont : le père ; une figure dérivée du père : le mac, le « marle », le proxénète ; la femme, la mère ; l’enfant-poète, qui va produire ses doubles : mâle-femelle, assassin-soumis ; les camarades de collège de l’enfant, les frères qui donnent lieu à la pulsion homosexuelle. Le père, tel qu’il véhicule la loi, tel qu’il a déjà été tué, on le saisit d’abord dans la langue elle-même dans laquelle s’écrit la fiction et dont on peut dire qu’elle est le résultat de la résolution de la scène primitive. C’est à partir de ce résultat, de cet état donné, que se rejoue la fiction et c’est donc dans la langue « ancienne » (P, II) que l’on peut saisir l’autorité du père mort. La fiction tente de faire apparaître dans cette langue ancienne ce que cette autorité empêche : « Drevet. Drevet ! Drevet. Ton short me dévore le ventre !.., resurgi d’un coma administré de main de père [...] » (P, 30). La figure de ce père mort et sa mise en scène - sa représentation - dans la fiction n’apparaîtront donc qu’à la faveur d’une nouvelle résolution de la scène. Parallèlement à cette figure latente, une figure dérivée du père est mise en scène à travers le proxénète qui est admiré et envié par l’enfant - dont on ne peut dire qu’il soit tyrannique ou tout-puissant, et malgré qu’on puisse y lire tout de même la puissance et l’autorité : c’est le « chef roux » (P, 32), le « grand viril roux » (P, 33). C’est aussi le père « analphabète » (P, 33), c’est-à-dire le père d’avant le langage. En un sens, la figure dérivée du père comporte tous les attributs du père primitif (a) - à ceci près qu’il ne doit pas seulement posséder toutes les femmes, mais aussi tous ses fils et qu’au lieu d’en jouir, il doit les vendre. Le fils est l’enfant-poète, le narrateur de la scène. Position intenable, contradictoire, et qui va faire éclater la langue. Au lieu que dans la scène primitive le fils oriente ses pulsions vers la femme, propriété du père, c’est vers ses « condisciples » qu’il oriente dans la scène rejouée son désir. On peut noter que Freud suppose dans Totem et tabou, mais sans s’y attarder, une organisation homosexuelle de la société des frères vivant sous le joug du père primitif. Organisation que leur révolte et leur crime ont pour objet de changer. Dans la scène rejouée, au lieu du désir pour la femme, qui est négation de cette organisation et volonté d’en sortir en prenant la place du père, l’enfant-poète accepte et rejoue ses pulsions homosexuelles - pour ses condisciples d’abord. Ces pulsions, au lieu d’être la conséquence de la domination sans partage du père sont ce à quoi l’enfant-poète veut donner lieu. En somme, au lieu d’être le fils soumis qui désire la femme (b), et loin de se révolter (c) l’enfant-poète est le fils qui veut se soumettre - et ceci à travers la figure dérivée du père qu’est le proxénète : « J’appartiens à Licinius Quintus Macedo, 500 sexterces [...] vendu !, je peux écrire, faire ce que ma matière désire !.. ». L’enfant-poète en appelle donc à sa soumission à cette autre figure du père - non pas tué, et dont la mort renforcerait l’autorité -, à sa mise en prostitution qui ne ferait plus le père maître de ce langage que l’enfant-poète écrit, et dans lequel il rejoue la scène, mais qui ferait le proxénète « diriger » son écriture :

grand viril roux, de ta main engluée de ce que je ne puis encore nommer tant qu’une autre main n’aura point touché ce même innommé jailli de moi !, dirige mon écriture !, mêle à ma soufflerie de jeune pégase, la tienne d’analphabète qui te retient de m’aimer tant que je n’ai point fini d’écrire (P, 33)

Au lieu que la révolte, et le meurtre, donne naissance au langage c’est la mise en prostitution de l’enfant-poète qui produira son écriture. Ce qui implique l’équivalence de la vente des écrits du poète et de la vente du corps de l’enfant :

j’ai fait serment hier, devant la calligraphie de mon troisième « Moïse », de tant fort écrire que cendre de père, cendre de mère mêlées sous nos pieds, mon premier homme payant, 300 F, la prose, 500 F la poésie [...] ne presse qu’un orphanos ligaturé de langues.. ! (P, 32)

Dans la mesure où la scène se rejoue dans la « langue ancienne », les écrits mêmes qui portent la marque de cette scène doivent être mis en prostitution - c’est-à-dire que l’enfant-poète ne doit pas avoir d’autorité sur son écriture, mais qu’il doit la vendre comme il vend son corps. Mise en prostitution du corps de l’enfant qui signifie en finir avec le père et la mère comme instances de la loi et de la langue (« de tant fort écrire que cendre de père, cendre de mère mêlées sous nos pieds »). Mise en prostitution de la langue du poète qui devient l’orphelin d’une langue à laquelle il était fixé (« ne presse qu’un orphanos ligaturé de langues.. ! ») - et dont il est par cette vente libéré des impossibilités : « Moi, moi !, qui, retenu entre les bras du plus fort tatoué, pénétré de l’âcre odeur des lois, ne.. !, avec « nu », « seins », « fesse », je trouverai le reste.. ! » (P, 32). La fin de la scène est la parodie de la résolution de la scène primitive. Parodie rendue possible par la présence structurante du tiers-père proxénète. Mais il faut pourtant que cette résolution ait lieu dans la scène rejouée. Car s’abandonner à une nouvelle figure du père - qui, rétrospectivement, ne serait plus tué -, ne dispense pas d’en finir avec l’ancienne figure du père qui a rendu possible la fiction. Et cette résolution, il faut le noter, se déroule dans la « langue nouvelle » et coïncide avec les débuts hésitants de sa « stabilisation » :

aiah !, aiâh !.., emmailloté dans cette niche grillagée, sang daron moisissant mon bavoir , jusques à quand, daronne que lévit’ sur la berj’ écailleuz’, d’une main concentrée jusqu’à l’or par venin l’extirpant de ton sac placentair’, me la jetteras-tu, cette viand’ estampé sos cul amazoniaqu’ !.., bouche broyant cartilage daron, je vas au marle vendr’, por qu’il en loue la mangerie sur treillis trempés de sang opal’, mon nu gainé de saliv’ daronn’ !... [...] incinère, mon marl’, ces paquets d’ouïes [...] (P, 42)

La scène s’achève sur la castration du père par l’enfant - comme forme substitutive du meurtre. Car pour que l’autorité du père soit véhiculée il faut qu’il y ait meurtre. Mais la castration est aussi une forme parodique de l’incorporation (« bouche broyant cartilage daron »), qui suit le meurtre - elle est le repas totémique parodique qui signe la reconnaissance de l’autorité du père, qui transforme la peur de sa toute-puissance en autorité. C’est d’ailleurs au proxénète, à qui appartient désormais l’enfant-poète, de reproduire a posteriori le meurtre en incinérant les restes de l’incorporation (« incinère, mon marl’, ces paquets d’ouïes ») - et c’est à lui encore que revient par ce meurtre de s’identifier au père. C’est encore cette reconnaissance paradoxale de l’autorité à travers l’incorporation parodique du père que figure le passage sur l’ingestion de l’hostie - dont on sait que Freud voyait en elle un équivalent du repas totémique : « l’hostie dessus ma glotte, remâchant que les Pères m’aient débouté d’être fait castrat » (P, 39). L’enfant-poète, non plus castré mais castrateur, retirant au père l’autorité qu’il lui reconnaît par ce meurtre substitutif la confie en retour à la figure du tiers-père. Il peut à présent écrire sous l’autorité de son proxénète - et non plus seulement posséder la femme, mais de manière exorbitante en jouir sous la forme du meurtre des femmes : « à mort, daronnes !, hébéphrèn’ !, à mort daronnes !, hébéphrèn’ !, à mort daronnes !, hébéphrèn’ ! », (P, 44). Le meurtre de la femme, de la mère « complice » du proxénète - « Ma propre mère, en cheville avec mon proxénète » (P, II) - n’est-il pas lui-même comme l’effacement d’un meurtre substitutif ? Ecrire, serait-ce en une « langue nouvelle », n’est-ce pas encore effacer ce qui a donné lieu à cette écriture ? De là, peut-être, l’absence apparente de la femme dans l’œuvre de Pierre Guyotat - aussi bien, sa présence monumentale, et toujours complice de la mise en prostitution et des transformations de la langue, (« Le livre sera l’histoire de mon rapport aux femmes »), mais toujours en creux, et que l’œuvre doit effacer. Pierre Guyotat ne note-t-il pas lui-même, et très tôt dans la formation de son œuvre, l’absence de ce meurtre - c’est-à-dire son effacement : « Il y a entre Sade et moi la différence qui est entre l’hystérie et la science ; le texte de Sade tue [...], le mien, après Bordels [Boucherie], ne tue plus (il ne tue que deux femmes, des mères, dans Tam-Tam, et une belle-mère dans Bordels » ? Et la séquence de la langue nouvelle de Prostitution n’est-elle pas dans l’esprit de l’auteur, « à publier à la fin de L’Autre main branle comme reconstitution » ? Peut-on lire dans Prostitution la reconstitution d’un double meurtre qui est à la fois la possibilité d’une « écriture sexuelle » et d’une « action homosexuelle » - et qui rendrait possible une langue qui écrirait le sexe à travers une geste homosexuelle ?

Valérian Lallement