Le Mort-Qui-Trompe - http://le-mort-qui-trompe.fr - editions@le-mort-qui-trompe.fr



La Littérature et la loi (X)

JOUR 10 - FINIR D’INTRODUIRE 1 & 2

Le mardi 24 mai 2005



Formes juridiques et critiques de la loi & La langue nouvelle.



[1] C’est l’interdiction du livre - en l’occurrence Eden, Eden, Eden - qui donne le signe élémentaire d’une relation de la littérature et de la loi. Manifestation juridique, puis critique, de la loi qui proscrit certaines choses que la littérature commet. Son caractère secondaire, puisqu’il est issue d’une méprise - sur ses propres intentions - de la part de l’autorité jugeante, permet au commentaire d’envisager cette relation d’abord de manière frontale. A travers l’historique de l’affaire Eden, Eden, Eden (l’interdiction, la pétition et la radicalisation du travail d’écriture), on envisagera les implications du geste d’interdire - c’est-à-dire les formes juridiques et morales de la loi - qui donne une relation contradictoire mais juste de l’œuvre dans la mesure où elle en fait une lecture offensée. L’interdiction - qui n’est pas une condamnation - est un acte silencieux de la loi, qui réclame dans le champ social une réponse sous la forme indignée de la pétition et l’engagement de l’auteur pour la défense de son œuvre - autant dire son déplacement tactique hors des nécessités internes et symboliques de l’œuvre. La solution juridique semble dans ce cas être donnée avant la production de luttes, de controverses, d’argumentations rivales. Confrontations survenant à posteriori dans le champ social au lieu du juridique et qui opposent les défenseurs de l’œuvre - en fait, de la liberté d’expression - à une critique qui s’est faite le bras droit de la loi et dont on aura à analyser les différentes postures - les formes critiques de la loi.

[2] Il semble que les formes juridiques, morales et critiques de la loi, lorsqu’elles jouent comme interdit ou lorsqu’elles se manifestent sous la forme de la condamnation ou de l’interdiction, masquent quelque chose d’essentiel, de profondément enfoui, et qu’elles ne peuvent dire autrement que par le signe de cette manifestation. Quelque chose dont le secret serait la condition de leur existence comme discours. Un acte originel qu’elles auraient pour but d’effacer indéfiniment dans le discours auquel cet acte a donné lieu. Et c’est peut-être en interrogeant cet acte, ce lieu et ce discours que la littérature provoquerait la réaction défensive de la loi. Cet acte, on peut en saisir le sens dans la fiction freudienne du meurtre du père primitif articulée dans Totem et tabou . Meurtre qui est à l’origine des lois et de la société de l’espèce parlante - simultanéité, donc de la naissance de la loi et du langage. On aura à analyser dans le détail les implications sur le langage de cette scène primitive et de sa reproduction fictionnelle, mais différenciée, dans la séquence de la langue nouvelle de Prostitution - « texte écrit à partir de morceaux d’écrits d’adolescence », précise Pierre Guyotat : c’est dire que cette scène re-jouée vient historiquement avant toute l’œuvre. Ce qui autoriserait à la penser comme la scène matrice de l’œuvre tout entière - dont on aura alors à étudier les occurrences dans chacun des livres.

Valérian Lallement