Il semblerait que mon discours critique, et quasi paranoïaque, soit cerné, limité, réprimé de toutes parts et de tous côtés qu’il parle, par des formes sans cesse mouvantes et secrètes de la loi. Vaste complot qui serait dirigé contre quoi ? Que serait ce langage de la loi par rapport à quoi s’écriraient la littérature - et le commentaire ? La relation de la littérature avec la loi sous sa forme juridique, elle-même lié à sa forme critique, serait la partie réactive des structures symbolique de la loi dans l’esprit humain. On est parvenu à ce questionnement d’un langage dont la structure épouserait l’ordre moral de la société et que l’écrivain aurait pour tâche de libérer. Le langage de la loi est le fonds de savoir de la loi qui s’actualise non seulement dans des actes de langage - interdiction, condamnation, critique - mais aussi, de façon passive et immuable, dans des structures à partir desquelles la langue peut et doit s’écrire. Un langage donc qui censure, efface, activement ou passivement. Les formes actives du langage de la loi sont directement saisissables puisqu’elles se manifestent frontalement dans un conflit avec la littérature : ce sont les réactions juridiques et critiques. Les formes passives du langage de la loi forment un ensemble de règles, promulguées ou non, et de procédures (restriction, exclusion) destinées à protéger la langue : c’est l’automatisme, l’usage, la grammaire - c’est finalement la structure naturelle de la langue : Non qu’il faille d’autres mots que nos mots, mais ils se disposent spontanément selon des structures qui correspondent à l’ordre moral de la société. Il y a une police jusque dans notre bouche. Pour lever la censure il faudrait... Que faudrait-il ? En tout cas ne plus jouer le jeu. Et je crois bien porter la guerre civile en nous-même, car il n’y a pas d’autre moyen. [...] Un rien nous ramène à l’ordre, et parfois même l’arme que nous avons cru braquer contre lui : partout est à l’œuvre une puissance de récupération fantastique. Et d’abord en nous.
Cette forme passive du langage de la loi c’est aussi ce que Pierre Klossowski appelle le langage de la culture, de l’institution ou du « code quotidien », auquel il oppose l’écriture du signe unique - ou écriture des perversions - et qui s’écrit finalement pour la figuration dans la langue du manque, du vide qui est à l’origine du langage et que celui-ci efface. Pour Georges Bataille il n’est seulement pas possible sans l’existence d’un interdit, qui lui donne lieu et dont il est finalement l’expression - interdit auquel il oppose la poésie et l’érotisme. Pour Roland Barthes ce langage qui parle en nous est le langage de la morale - langage donc qui prescrit un devoir être dont il est le sens profond. C’est cette forme passive que le commentaire a pour tâche d’expliquer, car elle est la plus secrète et la plus inavouable forme de la loi. L’actualisation dans un acte de langage de cette forme passive de la loi produit une langue que l’on pourrait dire névrotique, une langue qui déclarerait forfait devant ce qu’elle considère comme irreprésentable :
La névrose est un pis-aller : non par rapport à la « santé », mais par rapport à « l’impossible » dont parle Bataille (« La névrose est l’appréhension timorée d’un fond d’impossible », in Le Petit). Mais ce pis-aller est le seul qui permet d’écrire (et de lire).
Et la manifestation active de la loi, sous sa forme juridique ou critique, est comme le symptôme de cette langue faite de blanc, sa réaction inquiète contre une langue qui prétendrait tout dire - et d’abord l’origine de cet effacement dont la langue névrotique est la maladie :
On n’écrit pas avec ses névroses. La névrose, la psychose ne sont pas des passages de vie, mais des états dans lesquels on tombe quand le processus est interrompu, empêché, colmaté. La maladie n’est pas processus, mais arrêt du processus, comme dans le « cas Nietzsche ». Aussi l’écrivain comme tel n’est-il pas malade, mais plutôt médecin, médecin de soi-même et du monde. Le monde est l’ensemble des symptômes dont la maladie se confond avec l’homme.
Si la névrose permet d’écrire et de lire, que serait une littérature qui s’écrirait contre la névrose - c’est-à-dire contre la loi ? Littérature impossible, qui voudrait non pas seulement nommer l’innommable ou représenter l’irreprésentable , qui ne transgresserait pas seulement un interdit, mais qui tenterait plus profondément de faire advenir sous le langage une matérialité de la langue, un refoulé du langage - non pas une réalité cachée, mais un su effacé ; littérature qui s’écrirait par rapport à la loi mais ni comme névrose, ni comme perversion ; littérature qui rejouerait l’acte qui donne naissance dans le même mouvement à la loi et à la langue névrotique dans laquelle elle se formule ; littérature impossible qui s’écrirait contre une langue à laquelle donne lieu la culpabilité subséquente au meurtre du père primitif , une langue où l’effacement de ce meurtre a réussi - sauf à resurgir dans l’interdiction ou dans les tabous de la langue -, une langue faite de blancs, de détours et d’impossibilité.