On suppose donc une relation structurelle de la littérature à la loi et on peut, à présent, s’interroger sur l’inscription de l’œuvre dans un contexte littéraire, critique et historique. Inscription qui permettra peut-être d’expliciter la nécessité de la thématique sexuelle que répète inlassablement l’œuvre. Pierre Guyotat écrit et pense après Freud dont l’œuvre, plus que ses applications pratiques et utilitaires dans la psychanalyse, lui apparaît comme fondatrice. Fondatrice non seulement d’une nouvelle époque de la pensée humaine (« Freud : toute la mythologie humaine bouleversé » ), mais aussi de son œuvre propre : « Importance capitale de Sophocle (psychanalyse) dans la formation de mon écriture et des processus de mon « imagination » » . Pour l’écrivain qui envisage le bouleversement que l’œuvre de Freud a produit sur la pensée humaine, il est impensable que le langage n’ait pas subit, en retour, de profondes mutations. Il est impensable d’écrire comme avant. Les découvertes freudiennes sont coévolutives de mutations profondes des structures du langage - mutations qu’une puissante force d’inertie a empêchées, et que l’écrivain se donne pour tâche de produire matériellement sur la langue. En finir avec cette inertie qui maintient la langue telle qu’elle a été fixée, contourner les résistances à l’œuvre dans les structures du langage, faire advenir sur la langue les bouleversements que la pensée a elle-même subit, en finir, donc, avec le discours autorisé, voilà la tâche terrible, parce que hors la loi, de l’écrivain. La loi serait cette puissance de récupération partout à l’œuvre qui d’un double mouvement soutiendrait la langue et qui de ce soutien se soutiendrait elle-même. Ce présupposé d’une littérature toujours et déjà hors la loi, c’est-à-dire produisant et ne reconnaissant que ses propres lois, n’est finalement pas nouveau. Pour Bourdieu, c’est Baudelaire qui, refusant un siège à l’Académie Française , constitue le nomos du champ littéraire comme anomie : « Par son acte contraire au bon sens, insensé, il entreprend d’instituer l’anomie qui, paradoxalement, est le nomos de cet univers paradoxal que sera le champ littéraire parvenu à la pleine autonomie [...] » . La non reconnaissance de règles hétérogènes au champ lui-même implique une relation négative de la littérature avec les formes juridiques de la loi. L’institutionnalisation de l’anomie comme principe fondateur de la littérature, et de l’art en général, abolit la possibilité d’une référence à une autorité, à une idéologie ou à des valeurs extérieures à l’œuvre elle-même. Elle abolit théoriquement la possibilité de la loi (juridique, critique) de juger une œuvre : « [...] Baudelaire dénonce l’incompétence et surtout l’incompréhension de critiques qui prétendent mesurer l’œuvre singulière à des règles formelles et universelles. Il dépossède le critique d’art du rôle de juge [...] » . Pierre Guyotat et l’avant-garde, qu’il soutient et qui le soutient dans les années soixante-dix, s’inscrivent dans le champ de l’anomie institutionnalisée. C’est peu dire, finalement, que la relation de la littérature à la loi sera, théoriquement, négative. On pourrait dire que l’avant-garde est la mise en pratique de cette institutionnalisation de principe, qu’elle fournit un lieu théorique à l’écrivain qui occupe alors par rapport à la loi une position à partir de laquelle il peut parler. Ce lieu théorique recouvre aussi bien l’engagement idéologique que la tâche propre de l’écrivain - faire figurer, matériellement, sur la langue les évolutions de la pensée. L’avant-garde est donc une nécessité théorique et n’est jamais que la possibilité d’un discours - pas le discours lui-même. « Il y a avant-garde », écrit Pierre Guyotat, « quand le langage idéologique demande à être miné et détruit ; mais ce phénomène ne doit pas être hypertrophié et dévoyé [...] » . Et de rappeler que Racine et Dante s’accordaient parfaitement à la langue de leur temps, et que l’avant-garde n’est pas la condition du génie. Mais ce lieu théorique a des règles et des nécessités : l’engagement, une volonté de nouveauté, un discours extrême. Ces règles ne sont pas des fins, mais des conditions au discours de l’avant-garde. On peut retenir deux voies essentielles de l’engagement, que Pierre Guyotat empruntera simultanément : la lutte politique et idéologique qui s’effectuera dans la langue et sur le terrain de la loi, en rupture avec la chose contestée ; et la lutte symbolique et littéraire qui est la tâche propre de l’écrivain (« Par la langue, et ma notoriété, j’ai part au destin de ce pays [...] » ) et qui a pour condition la « [...] solidarité de ces systèmes isomorphes que sont capitalisme, logocentrisme, phallocentrisme, monarchisme [...] » . C’est dire que la lutte que l’écrivain mène à l’intérieur de la langue trouve ses équivalents simultanés dans la société et dans l’histoire. Pierre Guyotat choisira très tôt la deuxième voie :
[...] officiellement on tente de faire apparaître le « génie » français comme « galant », « spirituel » [...] alors que la grande tradition de l’art français : Sade, Artaud, Lautréamont, Racine, Delacroix [...] est « abyssale ». Les « idéologues » prolétariens dont parle Brecht refusent Sade, Artaud, etc. comme « produits » de la décadence bourgeoise, ils préfèrent à ces saboteurs, à ces « sapeurs » de l’ordre bourgeois et de l’idéalisme générateur d’illusion lucrative, les auteurs dits « populaires » qui « contestent » classiquement la société bourgeoise et ne font que « chanter » les diverses conquêtes de la démocratie bourgeoise [...]
C’est donc presque exclusivement par un travail sur la langue que va porter l’engagement. Travail essentiellement contradictoire dans la mesure où cet engagement coïncide avec une destruction de la langue qui est la condition de l’écriture. C’est ce que souligne le « Programme » du groupe de recherche de Tel Quel, en 1967 :
statut définitivement contradictoire de l’écriture textuelle qui n’est pas un langage mais, chaque fois, destruction d’un langage ; qui, à l’intérieur d’une langue, transgresse cette langue et lui donne une fonction de langues » [...]
Destruction de ce qui dans cette langue résiste, mouvement permanent de destruction, réactionnel, oppositionnel, « guerre civile » porté jusque dans sa propre bouche par l’écrivain contre la force de récupération et d’inertie du langage. C’est le fondement de tout discours (littéraire, idéologique) qu’un tel mouvement interroge. Aussi bien, il n’est que la condition de l’écriture - s’écrivant à partir du lieu théorique de l’avant-garde -, pas encore l’écriture elle-même. Sans envisager ce présupposé théorique et sa mise en pratique dans le discours de l’avant-garde, on comprendrait mal la nécessité de la thématique sexuelle dans l’œuvre de Guyotat - thématique que l’on peut finalement englober dans celle du laid :
La polysémie du laid provient du fait que le sujet subsume sous son concept abstrait et formel tout ce sur quoi dans l’art porte sa condamnation, aussi bien la sexualité polymorphe que ce qui est défiguré par la violence et est porteur de mort.
Guyotat écrit théoriquement contre des règles, des canons, des usages - des impossibilités de la langue - et, en dernier lieu, contre une condamnation certaine et à venir. L’œuvre littéraire moderne est faite de tout ce qui doit être rejeté, dans l’art, comme dans la société - comme telle, elle s’expose à une réaction de la loi :
La condamnation esthétique du laid s’appuie sur la tendance, confirmé par la psychologie sociale, à assimiler, avec raison, le laid à l’expression de la souffrance et, de façon projective, à le mépriser.
On verra plus loin que le choix - en vérité, la nécessité - de cette thématique sexuelle , et de tout ce qu’elle implique dans la fiction : violence, esclavage, prostitution modifiera profondément le rapport de l’écriture à la représentation - et donc à la loi. La nécessité du laid coïncide aussi avec l’origine de l’œuvre comme travail sur la langue. Il y a donc une sorte d’équivalence entre la nécessité de la thématique sexuelle dans la fiction et la volonté théorique d’un travail de destruction de la langue - deux mouvements parallèles qui modifieront les structures de la langue et le rapport du langage à la représentation. Cette thématique, qui n’est encore qu’une condition, ne dit rien sur elle-même que par ce qu’elle provoque sur la syntaxe de l’œuvre.