Que de luttes et d’acquis sociaux pour en arriver à la conscience enthousiaste et laborieuse de l’abeille à l’ouvrage dans une ruche en pleine effervescence estivale... A cette différence près que l’apis mellifica ne se soucie guère de l’oisiveté des deux, dix ou vingt heureux fainéants qui ont fécondé sa Reine et ne doit se fendre d’aucun pacte républicain pour masquer sa servitude volontaire.
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Voilà le dialogue que se tiennent quotidiennement gardiens et oisifs dans une colonie humaine pacifiée, contrôlée, traduit dans le langage cru, froid et imagé de la conscience :
La gardienne : On va vous trouver une cellule, vous y percevrez chaque mois de quoi demeurer suffisamment vigoureux pour le moment venu vous remettre au service de la colonie. Cette aumône ne sera évidemment pas suffisante. Fréquemment, suivant le calendrier des charges dont un travailleur digne de ce nom doit s’acquitter, vous reviendrez me voir pour vous affliger de ne pouvoir honorer vos dettes. Avant que je ne déclenche les mécanismes sociaux vous allégeant de ces nobles obligations, vous devrez convenir avec moi que votre appétit est bien tel que vous consommez chaque mois une partie non négligeable des aides financières que la colonie vous alloue expressément pour les charges locatives de votre cellule.
L’oisif : Vous jugez noble de servir la colonie en la payant de votre ennui et de votre générosité récitée. Mais votre propre condition est si misérable que vous n’avez d’autre choix, pour acquérir de quoi vous meubler, que de courir les salles de vente et enchérir sur les foyers saisis. Et le jour où vous devez déménager, il vous faut faire appel aux assistés sociaux pour transporter les meubles que vous leur avez volés, car eux seuls pratiquent des tarifs que vous puissiez vous offrir.
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Contrairement aux abeilles ouvrières d’une ruche, les bonnes volontés sociales-démocrates ne prennent pas la peine de massacrer les oisifs. Elles se contentent de les nourrir maigrement, de miettes, de déchets accordés par quelque généreux décret, et la conscience est censée faire le reste.
D’une manière ou d’une autre... Assure la bonne volonté.
« Sous peine de lui donner accès au sentiment d’utilité publique en lui permettant de faire reluire quelque rouage social, d’une manière ou d’une autre, dis-je, chères consœurs, l’Oisif finit le plus souvent par s’exclure lui-même de son existence... »
Oui, la bonne volonté prend parfois ses désirs pour des réalités, mais convenons-en : elle a tout de même quelques bonnes raisons d’y croire...
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Sur le divan du social, une société humaine se soigne en saignant chaque mois ses oisifs de tout esprit créatif, de tout ordre de révolte. Et les travailleurs sociaux sont les patients de psychanalystes démunis, démolis, voire loqueteux, auxquels, inversement à ce qui se passe habituellement dans la pratique analytique, ils réclament des honoraires tout à fait exorbitants, en dignité, en probité, en humanité.
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Les seules épreuves face auxquelles les travailleurs sociaux peuvent revendiquer une réelle utilité sont précisément celles dont on doit se relever seul.
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L’homme constitue bien la seule espèce animale capable de se suicider sans en mourir. On a bien observé des cas de dépression particulièrement sévère dans nos zoos nationaux, dont les pensionnaires laissent parfois l’humanité rêveuse, comme par exemple ce gorille qui du jour où il s’est trouvé séparé de sa femelle n’a plus desserré la mâchoire que pour s’arracher une paluche. Mais enfin, quelle autre créature terrestre que l’homme pourrait si peu vivre que la mort ne lui soit en rien un soulagement ?
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Les sociologues soulignent souvent combien la postmodernité occidentale a dangereusement et sciemment oublié que la mort fait partie de la vie. Mais la sociologie occidentale postmoderne oublie que la vie fait aussi partie de la mort.
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Sans le fugace et permanent sentiment de culpabilité, nulle colonie humaine, si prospère soit-elle, ne trouverait le temps matériel nécessaire pour neutraliser ses inutiles (sans s’éradiquer elle-même), mais si l’oisif n’était pas créatif et se contentait de parasiter sa ruche, elle y parviendrait pourtant si facilement que son sentiment de devoir accompli lui laisserait encore d’autres loisirs.
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L’oisif est créatif tant qu’il ne regrette pas de ne rien faire, et le travailleur productif tant qu’il ne regrette pas de faire. Le productif est certainement aussi heureux que le créatif, mais que le second tente de s’entretenir avec le premier et celui-ci regrettera de ne pouvoir l’entendre, comme lui-même regrettera de parler dans le vide. Le regret est une planète surpeuplée où le créatif entretient autant de rapport avec le productif que l’abeille solitaire, dans la nature, en nourrit avec l’abeille colonisée. La culture dissimule à l’homme sa nature double et réelle en assimilant deux natures simples et illusoires. Et l’oisif finit, dans sa cellule, par produire de la création, comme le travailleur, dans son usine, finit par créer de la production. C’est une histoire de regret. C’est notre regrettable histoire.
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La communication est un travail à la mesure du silence assourdissant de la ruche, un silence où le silence n’existe plus.
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Le créateur productif est une abeille solitaire domestiquée. Il s’est résigné à chanter sur tous les toits où puiser le nectar de sa contradiction, et se gave du miel qu’on en produit pour lui. Il est devenu le faux bourdon d’une ruche orpheline, d’une colonie sans Reine à féconder.
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Je ne parviens pas à respecter d’autre travail que celui du silence.