Histoire nécessairement incomplète de ma littérature
Du dévoilement de ce qui n’est pas dévoilable... Les sciences humaines se proposent d’aller chercher derrière les apparences, derrière les préjugés, les illusions, pour atteindre une certaine vérité de la réalité humaine. La littérature se propose plutôt d’aller creuser derrière la réalité de la vérité pour atteindre la vérité de la réalité. Elle prend en compte la véracité des apparences, des préjugés, des illusions, des confusions qui président à nos destinées, elle prend en compte le caractère inachevé, contradictoire, immature, immorale, de notre condition. Elle est subjectivité, emportement, brouillon, mensonge ; c’est ce qui la rend objective.
C’est un long cheminement. C’est un long chemin à travers l’histoire des mots et des livres, à travers les siècles et les destinées individuelles, c’est un long chemin qui se construit sous nos pieds, pas à pas, petit à petit, pour nous ramener vers nous. D’un certain point de vue, tout est littérature c’est pourquoi la littérature est tout, c’est pourquoi sa valeur heuristique dépasse, de loin, toutes les autres tentatives et notamment celles de rationalisation scientifique.
C’est un long chemin dont je voudrais, subjectivement, rappeler quelques étapes, sachant bien entendu qu’il ne s’agit que d’un schéma à posteriori dont chaque élément est arbitrairement choisi comme essentiel. Ce n’est donc pas l’unique parcours à travers l’humain que les livres permettent, il ne s’agit que du mien.
TRAGÉDIES, ODYSSÉES, MYTHOLOGIES, BIBLE ET TEXTES SACRÉS :
De l’antiquité au moyen âge
Transcription écrite, mise en forme culturelle, à travers un récit métaphorique, de la singularité irrationnelle du parcours humain et notamment de sa singulière dimension de bâtard de dieu fruit des éléments et du destin.
Homère (v. 850 av JC selon Hérodote)
mythologie
religions monothéistes à tradition écrite
ROMAN COURTOIS, ÉPOPÉE LYRIQUE, DON QUICHOTTE
Du moyen âge à la Renaissance
Redéfinition et transformation du monde à travers son idéalisation ( chevalerie, amour, quête) qui amène à concevoir sa destiné comme tragique, magnifique, ou comique.
Chrétien de Troyes (v. 1135-1183)
Roman de renart
Cervantés ( 1547-1616)
DESCRIPTION DE LA RÉALITÉ AVEC VOLONTÉ DE LA TRANSFORMER
De la renaissance au 19ème siècle
Volonté humaniste de décrire la vie pour la comprendre et pour la changer.
Acte militant de dévoilement, volonté de transcender le réel, d’en prendre conscience afin de le transformer.
Héritage de Molière (1622-1673)
Héritage des lumières ( Voltaire, Rousseau, Diderot)
Victor Hugo (1802-1885)
Émile Zola (1840-1902)
Acte politique, de résistance, qui sera repris au 20ème siècle par les peuples colonisés et la littérature dite Nègre (Césaire, Chamoiseau, Cooper).
ROMAN D’AVENTURE, ÉPOPÉE SINGULIÈRE ET COMMUNE
Du 18ème siècle au 20ème siècle
De la vie rêvée plutôt que de la vie vécue.
Aventure, imagination, rêve, qui nous extraient de notre réalité pour nous permettre d’y retourner avec plus de courage et d’imaginer demain.
Stevenson (1850-1894)
Jules verne (1828-1905)
DE LA LITTÉRATURE SISYPHIENNE
Du 19ème siècle au 21éme siècle
Ce que je considère comme ma littérature et qu’on pourrait résumer par la formule de F.S.Fitzgerald (1896-1940) : “ Comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer.”
Prise en compte à la fois sémantique et stylistique de ce qui fait l’absurdité tragique et la splendeur comique de la condition humaine.
La vie ne va plus de soit, l’homme est sans Dieu, il s’appartient et c’est bien ça le problème.
Il s’agit toujours d’un dévoilement, de montrer les choses autrement, mais qui peut aller jusqu’à l’autopsie, notamment en s’intéressant à certains aspects à priori négatifs de la nature humaine.
L’homme, juste l’homme, dans sa splendeur et sa décadence.
Nécessité d’en distinguer plusieurs étapes essentielles :
G. Flaubert (1821-1880) : Prise en compte de l’ennuie, du vide.
C. Baudelaire (1821-1867), E. A. Poe (1809-1849) : désespoir, corruption, folie
G. de Maupassant (1850-1893) :cruauté, irrationnel, peur, arrivisme
De Kafka (1883-1914) à A. Camus (1913-1960) :Homme étranger à lui-même, à la société, au monde. Condition absurde, aussi inéluctable que la mort - “Il faut imaginer sysiphe heureux.” A.C.
De R. Musil (1880-1942) à W. Gombrovitch (1904-1969) :
L’inachevé comme condition
L’immaturité
L. F. Céline (1894-1961), P. Lévi (1919-1987) :De l’abject comme réalité ontologique de l’humain. Rattrapé par l’histoire, rattraper par l’horreur, ultime désillusion mais toujours sans renoncer au beau.
Asymétrie fondamentale
B. Vian (1920-1959), E. Bove (1898-1945), G. Bataille : régler ses derniers comptes et crever.
Lucidité
Rédemption par le rire, par le hurlement, par le sexe
E. Hemingway (1895-1961),V. Nabokov (1899-1977), T. Williams (1911-1983), H. Miller (1891-1980), C. Bukowsky (1920-1995), R. Carver (1938-1988), Beat Génération (J. Kerouac, W.Burrought, A.ginsberg), B. M. Koltés (1948-1989), J. Harrison : Vraie poésie, vraie sexualité, vraie souillure, vraie pauvreté, vraie grâce.
Prise en compte du pd, du nègre, du pauvre, du drogué, du vulgaire, sans ne jamais renoncer au beau.
Poésie du monde naturel et sauvage
De R. Brautigan (1935-1984) à C. Bobin : De la beauté de la poussière dans le vide de la lumière
Quelques instants de grâce sans renoncer au vrai
Répits éphémères et essentiels.
Thomas Vinau