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Paul Celan, Variations dans le noir

Le lundi 5 février 2007



«  Tout ce que j’ai pu savoir je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup mais ça me suffit et largement. Je dirais même que je me serais contenté de moins.  » (Samuel Beckett)

« Il se fait tard dans la vie et ce avant l’heure. » (Paul Celan)

Poétique du non-lieu ou la Fin des images

Après ses légitimes illusions de jeunesse qui firent de lui un homme ouvert à la joie d’exister dans la liberté et la diversité des cultures, Paul Celan fut le prisonnier de la mémoire d’un monde massacré (ses parents, déportés en juin 1942, ne reviendront jamais des camps nazis). Celui qui par ailleurs fondait toutes ses espérances dans la langue allemande car elle représentait la plus haute culture et ses plus hautes espérances d’écrivain, fut confronté soudain à l’idiome de ses bourreaux. Il ne s’en remit jamais. Son tragique combat, comme il l’écrit, « d’homme, de poète et de juif » fut ainsi scellé. Dès son entrée en poésie, il ne connaît plus que la vieille image naïve et sourde qui n’ajoute rien, n’élargit rien, ne fait que renvoyer à l’affolement dont elle sort.

Pourtant, en dépit de sa douleur, il essaya de sortir d’un monde devenu trou, un immense trou noir qu’il n’aura cessé de scruter avant de ne pouvoir faire autrement que d’y sombrer. D’emblée, au nom d’une expérience qui de fait lui a coupé la parole avant qu’il ne la prenne et ne puisse se l’approprier sinon dans une forme d’atrophie plus que de culpabilité, Paul Celan est contraint de se situer en deçà ou au-delà des principes les plus habituels de l’Imaginaire. Toute son œuvre annonce le désert noir où tout finit, où tout commence. C’est pourquoi, à travers une langue dont il est d’une certaine manière séparé, mais en un dialogue qu’il ne peut ni éviter ni supporter, il cherche la perforation de ce tissu matriciel de la représentation. Sa vie d’homme et de poète n’est plus qu’une lutte, comme en témoigne sa correspondance avec celle qui tenta de le sauver mais ne put qu’assister au désastre final - Ilana Shmueli - , perdue d’avance, les dés étant pipés depuis la guerre.

Aurait-il fallu à Celan s’arracher à cette langue qui, sans être une langue maternelle, fut choisie « à cause de sa syntaxe contournée, ses expressions et son vocabulaire » ? Cela demeura impossible, comme en témoigne en 1967 la grave crise psychique qui le conduisit à l’internement dans une clinique psychiatrique et à la séparation d’avec sa femme, Gisèle Celan-Lestrange. Et malgré le séjour qui s’en suivit en Israël, le poète ne trouva pas de sortie. Il resta, à son corps et son esprit défendant, pris dans cette contradiction plus que langagière d’où il ne sortit pas vivant. Ne pouvant émerger de cette abîme où l’histoire avait plongé notre monde et le sien, Celan ne se dégagea jamais de son encerclement. Et si certains écrivains d’origine juive purent s’en sortir en faisant référence et confiance à un passé plus ancien ou en croyant à des lendemains d’espérance qui donneraient enfin vie à un village planétaire où tous les êtres seraient frères, Paul Celan, lui, n’aura connu que l’expérience d’une impossible résurrection et n’aura effectué le ménage qu’en poussant l’image dans ce noir, la transformant en « noire sœur » plus qu’en « rose » - sinon « la rose de personne ».

Celan emporte la littérature et la poésie dans un voyage sans arrivée ni retour et en une sorte de vue sans dehors, une vue qu’aucune barrière ne vient limiter, si ce n’est le silence sur lequel le langage achoppe, si ce n’est cette noirceur dans laquelle l’image vient se dissoudre finalement. Plus que pour toute autre œuvre, la formule de Jean Burgos, « désimager l’Imaginaire » se justifie à propos d’un travail d’impossible résistance à soi, au monde, aux mots et aux images. Et si Celan a pris conscience du carcan qui l’enserrait, il ne peut que constater les dégâts. Il demeure, pour reprendre une formule de Bataille, telle « une bête criant le pied dans un piège ». Son œuvre, vouée à un pathétique particulier, n’a donc été capable que de suggérer l’impossibilité de trouver les mots et les images susceptibles de le sauver, et de creuser leur impossibilité.

Chez Paul Celan, l’Imaginaire évoque une absence, évoque ce noir essentiel du chaos. Et si les lettres de Ilana, comme il l’écrit, "le soulèvent hors de [lui-même], [le] transporte dans une parcelle de monde réel", bien vite ce dernier "ne tarde pas à [le] congédier à nouveau, à [le] renvoyer dans l’insupportable". Pour le poète, rien ne se révèle sinon cette absence, cet inconnu, un inconnu à entendre au neutre, qui n’a donc strictement rien à voir avec un deus incognitus, avec la possibilité d’un Dieu même lointain. Pour toucher à cette absence, à cet inconnu, Celan aura épuisé toutes les possibilités avant de sombrer. Sa poésie dépeuple encore plus le monde, sans pouvoir laisser place à un autre monde. Le fameux titre de Badiou (directeur de la collection où sont publiés les trois livres de Celan), "L’advenir à soi" ne peut ainsi se réaliser et sombre dans les dernières pathétiques plongées de l’Imaginaire. Celan appartient par essence avec Beckett (mais pour d’autres raisons) à ces créateurs du déchirement qui sont venus pour porter le vide au milieu des choses parce qu’il ne pouvait en être autrement.

Toutefois, on pourrait penser que, puisque l’image se déchire et s’efface, l’Imaginaire capote. De fait, c’est lui qui met en branle jusqu’au bout cette extinction. Et c’est bien une imagination - apparemment morte - qui imagine encore. On ne peut donc parler d’échec de l’Imaginaire car le noir et le silence sur lesquels l’oeuvre achoppe parlent et montrent encore. Celan arrive à tirer du silence - où la parole doit mourir - sinon une parole, du moins une musique, comme il tire de la noirceur - où l’image s’enfonce - une sorte d’exhaussement de cette musique. Dans un tel processus, l’Imaginaire ne cesse d’émerger et de s’actualiser mais au prix de la mort des images et de celle, finalement, de l’auteur. C’est donc le prix à payer afin que la littérature et l’art aient encore quelque chose d’intéressant à dire et à montrer. Paul Celan ne peut que passer par cette dynamique déceptive pour atteindre un sens qui se " limite" à ce qu’en dit Blanchot dans La part du feu : "tout proférer c’est aussi proférer le silence". Tout montrer se résume à montrer le noir sur l’échiquier de temps, c’est aussi le prendre à bras le corps jusqu’à ne plus pouvoir le supporter au nom de cette expérience du désastre personnel et collectif que le XXème siècle, dans son histoire, lègue sans que l’on puisse vraiment lui donner un sens.

L’expérience de ¨Paul Celan est donc une expérience de l’ultime qui prouve que l’on ne peut même plus restituer l’être dans sa dimension humaine. Ne reste que la blessure ouverte par l’impossibilité de paroles, par l’impossibilité d’images. Mais n’est-ce pas là toutefois l’espoir de déployer l’Imaginaire du prochain millénaire et remettre en question une vision trop "innocente" encore - pour reprendre un terme cher à Nathalie Sarraute - de l’être et du monde ? Par sa tragédie, Celan nous conduit au seuil de sa propre disparition à la sortie de cet effacement qui n’est pas une dénégation des mots et de la poésie mais au contraire leur renaissance. Le poète par son propre " échec " appelle à des tentatives afin de surgir du noir, d’un néant, non pas selon les critères prônés aujourd’hui par nos philosophes ou nos penseurs à la petite semaine, mais en acceptant de dire "l’innannulable moindre", de montrer moins, pour dire et montrer plus et toucher un dessous de monde, un dessous d’être en ces lieux encore inconnus où il n’y a rien à embaumer, où tout reste encore en suspens.

Qu’on s’entende bien pourtant sur ce "montrer moins" : il n’appelle pas à cette prétendue littérature nouvelle qui se contente de reluquer au microscope (la myopie de ces écrivains étant très grande) le "moins que rien" cher aux Delerm et consorts. Car "l’innanulable moindre" est à des années lumières de cette pseudo-traque qui n’est qu’un traquenard. Il s’agit d’atteindre ce "noir parfait avant glas" dont parlait Derrida afin que surgisse une affirmation, que de ce noir émerge la lumière, telle une dernière folie du jour. Et c’est à l’Imaginaire de ceux qui acceptent de relever le défi de Paul Celan que surgira cette lumière qui n’invente plus le monde mais le déborde, le divise jusqu’au dernier souffle, au dernier murmure, jusqu’au silence et son étrange musique.

Il faut ainsi accepter ce que le poète nous aura appris par sa propre tragédie : à savoir que les mots et les images nous lâchent pour voir ce qui se joue en la langue afin , en lui tirant de nouveaux accords, de faire découvrir un inconnu, un ignoré. Il s’agit de ne proposer aucune garantie, selon une perspective chère à Deleuze : la poésie ne se situe plus en une fin de représentation mais devient la fin de la représentation, elle n’est plus le boîtier des mélancolies mais ce lieu où le silence se parle.

A la suite de Paul Celan, c’est dans le retrait de l’image, dans l’obscurité toujours plus intense, que la littérature se doit de faire circuler une nouvelle dérive, de prendre un nouveau risque. Par le noir, la poésie peut faire surgir comme chez le poète un son fondamental à travers le murmure déchiré, au moyen d’une autre lumière qui vient faire basculer tous les soleils noirs des mélancolies ou les fausses aurores contemporaines dont la littérature regorge. Il est donc nécessaire d’accepter le calvaire de Celan et son aporie afin de nous forcer à repenser l’image puisque l’image n’est plus aujourd’hui ce qui s’érige mais ce qui tombe, qui fait tombe, qui fait creux et creuse. Il reste à ouvrir aussi la voie vers une sorte de territoire inconnu et que les lieux connus soient retournés, déterritorialisés. Que l’épaisseur prétendue et apparente du réel soit soustraite, comme chez Celan, à la représentation, à un simple jeu de miroir qui en est si souvent encore l’illustration, le calque. Il convient, à ce titre, de prendre le risque central de l’Imaginaire celanien : passer du texte au silence, de l’image à l’aveuglement, et parachever ce travail dont le poète nous a indiqué la voix. Déchirer le voile du noir afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au delà. Accepter cette défiguration, franchir ce nécessaire Pas.

Paul Celan nous a donc appris que l’oeuvre considérée comme création pure, et dont la fonction s’arrête avec la genèse, est vouée au néant. L’image ne peut dès lors que se dérober à la présence et foncer dans le noir. L’Imaginaire doit agencer la matière pour sa perte et ouvrir à une expérience sensible originale où quelque chose se découvre en se dérobant. L’Imaginaire doit donc "désimager". Vidée de sa surface apparente, de ses apparats, de ses appâts, plongeant dans ce noir, l’image n’est que l’ombre d’elle-même, elle est désenchantée. Mais c’est dans cette ombre que tout se joue, que l’on peut voir autrement. N’en sortant que son silence - assourdissant -, Celan a prouvé comment un chant peut en sortir, un chant d’ici-même - qui ne cherche plus ailleurs une "épreuve" à ce qui ne semble pour certains qu’un "négatif". Un chant fut pour Celan un dernier appel afin de restituer une liberté de l’être soudain soumis à sa dimension première : privé de re-pères, et en acceptant le deuil, dans cette extinction il se verrait nu mais non désabusé, capable d’accepter ces éléments épars qui excluent toute possibilité d’organisation psychique ou sociale. Souvenons nous d’une de ses dernières phrases : " ce qui se situe au-delà du personnel prend une dimension personnelle et définitive en moi ".

Quelques jours avant son suicide, l’auteur pensait pouvoir encore le livre d’une façon irrémédiablement solitaire en dépit de celle qui "en son tenir pour moi" tentait de lui tenir la tête hors de l’eau. Mais le mal était trop ample. Toutefois grâce à l’auteur, une autre re-présentation était déjà en marche. Il en aura montré la voie par sa disparition ici-même, ici-bas en ses images sourdes qui ne participaient qu’à l’affolement panique du trauma d’où elles sortaient avant de se retourner contre elles-mêmes en un abîme sans nom au coeur du noir.

Jean-Paul Gavard-Perret

P.S. Paul Celan, "Le Méridien et autres prises", "Renverse du souffle", "Correspondance (1965-1970) avec Ilana Shmueli". (Les 3 volumes, Le Seuil, coll. "Librairie du XXIème siècle").