Costes initie au dégoût. Et il démarre de haut. Dans Nik ta race, il dit : « L’homme est une ordure, l’homme est une merde... seule la musique est un soulagement ». Accidentellement, pas trop loin de ma lecture de Viva la merda ! , je suis tombé sur Artaud : « Merde, souffrance, poème ». Tel quel, encadré de lignes blanches en amont et en aval. Même lucidité, même propos. Il suffit de parcourir Artaud pour s’assurer que le vomi perce. Et voilà d’ailleurs, qu’un peu plus loin, le Momo traite le corps de « sac à merde suspendu à la tête »... Artaud et Costes partagent un propos. Plus qu’une matière, c’est une inquiétude. C’est la métaphysique, tout simplement.
Ils se situent d’emblée à ce niveau-là. Alors, exit la psychologie et la psychanalyse... bien sûr... Mais surtout, exit le plaisir et l’intelligence, car ils ne permettent pas la vision. Le plaisir nous ramène immanquablement aux jus du sac à merde, à notre misérable petite chimie. Et l’intelligence... parlons-en... elle a une fâcheuse tendance à se désincarner et à gloser à vide sur tout ce qui se présente. À moins qu’elle ne serve crasseusement les intérêts précis d’un sac à merde.
Les sorciers, les mystiques et les ascètes ne s’y trompent pas. Ils conchient le plaisir et la raison. Ils peuvent l’utiliser çà et là, comme des outils dont il faut se méfier. Les vrais mystiques laissent remonter la merde. Et Costes est de cette trempe. Et quel est le point le plus haut où peut remonter le sac à merde ? C’est la gorge. Le haut de la gorge, le siège du goût. Et du dégoût. Le vomi perce. Le dégoût, c’est le sac à merde qui remonte et qui dépose une parcelle de merde au fond de la gorge. Tout juste à ce point du précipice où la viande tombe. Le dégoût n’est rien d’autre que la conscience par le bas de la condition humaine. La lucidité, c’est-à-dire l’écœurement. Et Costes sait qu’il faut en arriver là pour déterrer la vision. Et la vision est là. Incendiaire, elle est la conscience par le haut. Elle descend jusque dans la gorge, le lieu du combat, le lieu des cordes vocales, pour cuire ce petit pain de merde.
Chez Costes, le plat est même agrémenté des gros morceaux mal digérés de l’époque. Mais rien ne résiste. C’est la logique du four. Alchimie, plus que cuisson. Yann Kerninon nous rappelle, dans son Cahier d’Ubiquité (Ed. Hermaphrodite), ce qu’Héraclite a dit devant son four : « Ici, les Dieux sont à l’œuvre ». Voilà ce qui se passe dans la gorge du Costes. Les cordes vocales pincées entre le dégoût et la vision laissent échapper une drôle de musique. Grande poésie, tout simplement. Avec ses cris de colère, de joie et de frayeur et même son rire... mais le rire terrible... de l’Homme entièrement moqué.
Avec Costes, on partage l’état mental du fou de Dieu moyenâgeux, qui se trimballe à poil, avec une épée à deux mains, de village en village. Et il fait son show traumatique et moqueur et grave, parce qu’il sait trop bien que la mémoire c’est la souffrance. Évidemment, le lettré urbain qui le regarde depuis sa bibliothèque ne peut que caresser la peau du livre. Il sait que ça existe, il a déjà lu ça quelque part, mais il ne vaut mieux pas qu’il sorte. La position est tenable tant que les murs, les portes et les fenêtres protègent. Dehors, le mec à poil est sale, et hirsute, et il a une épée à deux mains, et il insulte et il chie. Et il fait rire en même temps qu’il fait peur. Ah ! tiens ! d’ailleurs, il va décapiter quelqu’un... oui, mais c’est un vilain... Décapiter, c’est-à-dire séparer la tête du sac à merde. Je reviens sur cette fin de Viva la merda ! qui vire [...] à l’exagération et au Grand Guignol. Ce point de magie est la clé de voûte. L’exagération magique et merveilleuse des cacazombis ou des amoureux transformés en motte de merde qui se désagrège sur les falaises, se déduit logiquement de la vision sacrée. La surenchère est son principe. Elle s’échappe le plus haut qu’elle peut. Aucune construction humaine ne peut l’aider. La corde du chamane qui lui permet de monter au ciel est donc nécessairement magique. C’est la vision sacrée qui réclame l’exagération épique, la magie et le merveilleux. Pour réenchanter le monde. Je ne résiste pas à citer un passage de la Bhagavad-Gîtâ (Krishna se montre à Arjuna) : « Arjuna le voit (Dieu magnifique et beau et terrible, seigneur des âmes qui a manifesté dans la gloire et la majesté de Son esprit, ce monde sauvage et monstrueux et ordonné et merveilleux et doux et terrible)_ et, d’émerveillement et de joie et de terreur, il se prosterne et adore, maintes jointes, avec des paroles de terreur sacrée, la vision formidable. »
Jean-Marc Agrati
Costes : Musicien performer trash auteur de plusieurs opéras porno-sociaux, Costes se produit de New York à Tokyo depuis plus de 15 ans. Vidéaste provocateur déjanté (de "Crack Kiss" à "Alice au pays des portables" en passant par "I love snuff"), il est aussi l’auteur de plusieurs CD-concept ("Les Oxyures", "NTM-FN") dont certains textes, reproduits sur son site Internet lui vaudront d’interminables procès (cf. "Livrez les blanches aux bicots"). Après ce premier roman, Viva la Merda, publié en 2003 aux éditions Hermaphrodite, Viva la Merda, Costes a publié un deuxième roman, Grand-Père(Fayard, 2006). Il est actuellement en tournée avec son dernier spectacle, « I Love Hate ».