Ce que l’on crut, c’est qu’il y eut un tiraillement
Entre Frioul piété et Rome païenne
Entre banlieues écarlates et intellect Trastevere
Entre Madonna del Divino Amore et laïcité suburbaine
Entre réserve innocente et piraterie hérétique
Entre paysannerie tendresse et violence interlope
Entre marxisme obligé et christianisme areligieux
Entre
Basta !
Un artiste a-t-on dit. Et lorsqu’on l’observe, si peu enclin à la conformité, si naturellement en contradiction avec la nature, il y eut de quoi imaginer qu’il fût à lui seul l’essence même de la dispute, une émulation créatrice, un diamant riche de diverses facettes alors qu’il n’en fut jamais rien, car à bien l’observer, plusieurs êtres existaient déjà en son sein, cohabitant difficilement, formant une communauté organique. Et au sein de ce type de communauté, si le nombre de colocataires peut varier, ils demeurent toutefois au moins deux à peaufiner l’antagonisme. Aussi la lancination de l’écorché ne survient jamais d’une sombre angoisse ou de quelque faille repérable à l’œil nu, ou seulement tangible en vapeur poétique, mais d’une paire d’êtres bien réels, souvent divergents, assignés à résidence au fond du sac de viande dans des territoires organiques bien délimités, se chamaillant à tour de rôle pour exister, puis se réconciliant comme deux frérots, laissant tout pantois un hôte exténué.
Certes, à l’extérieur, aucun mortel ne perçoit ces mouvements insignes au fond du corps de l’hôte, mais le concerné sait pertinemment de quoi il en retourne ; il parvient même à les distinguer si précisément qu’il peut les dénommer. Il est si conscient de ses symbiotes qu’il finit par connaître, voire utiliser les qualités et les défauts de chacun. Il parvient également à identifier la source de ses états, aussi s’il sombre, il sait qui est le responsable de sa chute ; et s’il exulte, il connaît l’auteur de sa liesse. Il n’est, au fond, sa vie durant, rien d’autre qu’un pantin manipulé par une organisation secrète, intérieure, active et guerrière, et l’heureuse marionnette aussi, d’une complémentarité sous-jacente qui s’exprime dans ses agissements. C’est ainsi que Pier et Paolo cohabitèrent au fond d’un corps, opposés et complémentaires, luttant pour exister en alternance dans les contradictions créatrices d’un corps d’artiste qui fut à même, grâce à cet étrange duo, d’élaborer une œuvre disparate et percutante.
Pier affectionnait l’innocence, l’éternelle naïveté d’enjouements adolescents ; Paolo embrassait une vie musculaire, déployée, drue au corps ; mais il faut croire qu’ils s’accordaient bien, en alternance, et que PA’ n’exista jamais entre eux mais avec eux.
C’est ainsi qu’au début des années cinquante, lorsque Paolo fit le fameux bilan de ses ambitions, de ses revers comme de ses attentes, et qu’il réalisa qu’il avait passé bien quatre années à rédiger une complaisance intime vrillée au soi torturé, envenimée de sourde culpabilité, Pier vint à grandes lampées salvatrices clamer communion, composition, candeur et saint sacrifice.
Le parti communiste, offusqué par ses esclandres et son penchant pour l’abject, trouble débauche, et se sentant soudain dépossédé de son exclusivité : le prolétariat, se mit également à haïr fermement son succès littéraire, ce qui mit Paolo à terre ; alors Pier pansa ses plaies en appuyant sa dénonciation sociale, en le rappelant au devoir poétique, en le sommant d’élever son dire au plus haut degré. Mais chant céleste ou croassement de corbeau, Paolo, enfoncé au plus sombre, s’étiola. Et lorsque son épanchement à l’équinoxe de tristesse se fit des plus durs, lorsque Karl Marx, lui-même, déserta le militant enfiévré qu’il fut, fouetté au blasphématoire des cérémonies et des fêtes religieuses, il se raviva au culte que Pier vouait à leur mère, relation fusionnelle jouxtant une perfection, une Pietà, celle de l’Évangile selon saint Matthieu, figure céleste planant loin au-dessus de la croûte terrestre, amour inconditionnel.
La presse, toujours à l’affût des moindres dérapages de Paolo, fussent-ils ceux du barreau ou des carabinieri, tout est occasion à messes basses et gorges chaudes gargarisées de gros titres. La vie boueuse de Paolo et les fantasmes de pureté créative de Pier semblent faire partie intégrante de l’œuvre de leur hôte PA’. Ainsi le pathos de l’Accatone, dérapage passionnel brutal d’un Christ des bas-fonds, flirte avec l’aura divine de Medea, incarnée par la Callas qui mettait Pier en adoration. De même la visitation de Pier dans Théorème fraye avec l’errance cannibale de Paolo dans Porcile. Ainsi, à tous les paradoxes, ils furent deux, Pier et Paolo, parés de leurs atours respectifs, voués à la richesse d’un contraste permanent qui permettra l’existence de romans et de films où PA’ ne recourra jamais à une narration traditionnelle à intrigue, fragmentant son récit en bribes de deux réalités distinctes, enlevant ainsi à son public le plus attentionné tout repère, pour mieux le perdre au fil de sa dissociation.
Le sous-prolétariat, l’inceste, la salacité du nazisme-fascisme, la passion Narcisse/homo-destruction, n’ont jamais eu raison de la maternité, de l’amour élevé au calvaire mystique, du faisandage de la bourgeoisie, de l’apologie de la nature, des petites gens et des éclats de rire adolescents. Il y eut cohabitation, point de combat. Partage, point de haine. Le social, le politique, le culturel culminé au geste sacré dans une esthétique de transfiguration. L’intuition plutôt que l’étude, poussée au paroxysme médiumnique. La divinité d’un être humain plutôt qu’une religion à proprement parler. Une quête poétique dans un monde où Paolo n’a jamais rien perçu de naturel dans la nature et où pourtant une espèce de lumière l’investit, particulière, celle de Pier, sacrale.
Chantons :
Paolo aima le rêve qui tentait de le corrompre
Et quand bien même il aima Pier
Il voulut lui fendre la trompe tra-la-la !
Paolo voulut raisonner
Pier subit son intuition
Paolo crut fort liberté
Pier chut culpabilité tra-la-la !
Paolo délecta scandale
Pier se lova chez maman...
Paolo fut dans l’obsession d’aimer
Pier dans la difficulté d’aimer tra-la-la !
Paolo grailla la chair
Pier, lui, glorifia l’aura
Le héros fut tantôt l’un...
... Tantôt l’autre...
... Illumination et dépravation tra-la-la !
(Bestia Paolo !
Immacolato Pier !
Ma che cavolo avete combinato ? !)
Paolo chut à la fatuité
Et Pier à l’humilité
Et au supplice écartelé
... Entre existence propre et propre existence
... Pasolini qu’on surnommait PA’
Fut roman assassiné tra-la-la !