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La grâce amère de Marie Noël

Le dimanche 11 juin 2006



Nous sommes en 1920. Marie Rouget a 37 ans. Secouée par une grave crise religieuse, elle commence à rédiger - en marge des premiers poèmes qu’elle édite à compte d’auteur sous le pseudonyme de Marie Noël - des notes éparses, « quelques notes, bon an, mal an, pas davantage ». Mots mûris « dans l’ombre tourmentée du premier mauvais arbre », mots témoins du corps à corps avec l’Adversaire, mots échappés de « la grande nuit où personne ne guide personne ». Près de trente ans après la publication des Chants de la Merci, Marie Noël n’a pas quitté la campagne auxerroise et se décide à livrer ses Notes intimes [1], avec cet avertissement liminaire : « Je pense que ce n’est pas une lecture pour tous ».
Effrayée à l’idée d’instiller le suc de ses pensées amères aux cœurs simples, Marie Noël se tourne vers les « âmes troublées » en leur ouvrant les portes de son Enfer... avec une infinie précaution. Ni missionnaire, ni fille prodigue, elle commence par hausser les épaules : ses mains sont vides, elle n’a rien à offrir aux croyants du dimanche, ceux qui ont tant à craindre et si peu à gagner. Elle s’est pourtant jurée de les aimer tous, les affamés, les rassasiés, les indifférents, les sereins, les tourmentés et s’est livrée toute indisciplinée à l’Amour sans limites...au point de souhaiter qu’au bord de ces pages, ils l’abandonnent.
Très jeune, Marie Noël fut touchée par la grâce, mais à toute fleur trop tôt cueillie le vent est rude. Elle mûrit dans une ville ordinaire, avec ses « gens qui retombent indéfiniment les uns sur les autres », ses figurants occasionnels, ses scandales retentissants, ses tragédies microscopiques. On s’affaire à la continuité, on entretient ses relations, on se mobilise de temps en temps « en bons alliés dans le cas des malheurs officiels : décès, accouchements, accidents, maladies ». Minée par le grand Mal qui ne dit rien, Marie Noël observe en silence le miracle des volontés qui se concertent pour « imposer à la douleur un masque, un silence, une bonne tenue ». La piété pétillante de sa jeunesse s’évente au contact de la foi des bonnes femmes qui repassent consciencieusement les faux plis. Ce n’est pas une insulte à la beauté que ce monde-là, mais une offense à la Joie. La vie s’obstine dans le corps malade de Marie Noël, il n’y a plus ni éternité ni néant, juste les reflux du temps, des averses sans répit, Marie Noël implore alors « la longue pluie triste, la pluie vraie ».
Les autres aiment la vie « malgré tout » ; elle l’aime pour toutes les raisons qu’elle aurait de la haïr : « Je fais le plus de choses que je peux par amour pour me reposer d’en faire tant par nécessité ». Marie Noël s’égare dans cet amour inconditionnel qui la porte si loin d’elle-même : « Je n’ai plus de place, plus de part. Trop de prochain. » Le sacrifice fortifie, mais l’espérance fatigue. La Loi de l’être qui dit « Sois fort, prends et consomme » l’excède. Faut-il mordre dans le fruit pourri de la création ou périr d’inanition ? « L’amour est désobéissance à la loi du Créateur », le repli fidéiste et la tentation gnostique ne sont pas loin... Mais à quoi bon troquer un Désert pour un autre ?
Marie Noël ne cherche pas refuge dans le Bien, ce territoire qu’elle connaît « par cœur »... pour son plus grand malheur. Ce qui la transperce, c’est le cri de la nuit qui ne recouvre rien : « Je ne veux pas être enfermée dans le Bien, ne jamais sortir du Bien, marcher au commandement, derrière les tambours du Bien, ne penser que le Bien, sans me reposer du Bien, à longueur de vie. Je suis autre que le Bien. » Marie Noël refuse de concilier l’inconciliable et s’acharne à maintenir la Frontière qui la « décidera ». Son chant ne prend pas racine dans le désert imaginaire et luxuriant où l’homme est tenté d’édifier un trône à sa solitude. La poésie de Marie Noël ne pourra qu’être une célébration terriblement infidèle, car la Paix n’est pas de ce monde.

CHANT DE LA MERCI [2]

À tous ceux qui très loin sont captifs
Dans le silence ; aux âmes enchaînées
Par la longueur des muettes années
En nul ne sait quels abîmes plaintifs ;
À ceux dont l’ombre a tant de murs sur elle
Qu’ils n’ont jamais pu donner de nouvelle
De leur nuit noire aux gens qui sont dehors ;
Ceux pleins d’appels dont nulle voix ne sort,
Dont le secret cherche un mot qui l’emporte ;
Ceux dont le cœur bat sans trouver de porte,
À tous ceux-là - je ne sais pas combien -
Je viens. Je suis petit oiseau, je viens.
Je viens, je suis moucheron, un rien frêle.
Une aile. Et j’ouvre et je donne mon aile
Pour alléger leur épaule et mon chant
Pour délivrer mon âme à travers champs.
Je viens. J’ai pris dans leurs fers, à leur place,
Leur cœur en moi pour m’envoler avec.
Je suis le pleur jailli de leurs yeux secs,
Je souffre en eux, je lutte, je suis lasse,
J’ai faim. Je tremble en des rêves tout bas,
J’ai peur... Je suis ce que je ne suis pas,
Ce que je suis peut-être - jeune fille
Que le printemps entête et qui vacille
Avec ce cœur lourd de divin ennui
Qu’on ne peut pas porter seule - je suis
Celle blessée entre toutes qui pleure.
Et je serai les pauvres tout à l’heure.
Quand je suis eux je ne dors pas la nuit -
J’irai criant, pour qu’un cri nous soutienne,
Mes maux - les leurs - nos tâches, nos soucis
Avec leur bouche pauvre, pas la mienne.
Je serai vieille, veuve... morte aussi
Avec les morts. Je serai, quand la route
Fuit sous ses pieds, pâle, celui qui doute,
Tombe renversé dans le noir de Dieu
Et ne peut plus remonter au milieu
De ses dociles et douces prières.
Je serai lui - peut-être moi derrière,
Dans son abîme - Et peut-être, au bord bleu
Du Paradis, je serai sainte un peu
Pour ceux des saints emmêlés en ce monde
Les plus petits - dont la chantante foi
Veut s’envoler mais qui n’ont pas de voix.
Je viens, je suis, folle ou triste à la ronde,
Tous ceux qui sont...

Et quand je serai moi,
Moi toute seule, aride, sans génie,
Seule au lieu morne où la route est finie,
Seule au moment où le ciel obscurci
Ne s’ouvre plus ; quand, sans être entendue,
J’aurai ma voix et mes ailes perdues,
Déjà peut-être elles sont loin d’ici -
Quelqu’un viendra. Je l’attendrai dans l’ombre,
Un frère, un cœur entre les cœurs sans nombre,
Quelqu’un à moi viendra pour la Merci
Aider mon âme à se sauver aussi.

Marie Noël (1883 - 1967 †).


[1] Les Notes intimes de Marie Noël ont paru pour la première fois chez Stock en 1959. Les citations qui suivent sont tirées de cette édition.

[2] Extrait du recueil Les Chants de la Merci parus chez Crès en 1930, réédités chez Stock.