Pourquoi je m’abstiendrai en 2007 ?
Il n’est pas évident dans la France d’aujourd’hui d’assumer le fait d’être un abstentionniste militant. Bien sûr le terme n’existait pas et je me permets de l’inventer. Tout du moins, j’accepte de reconnaître publiquement qu’être abstentionniste (comptabilisé ou non) peut représenter un acte militant de premier ordre.
1995 - La fracture citoyenne
En mai 1995, je me prends une prune dans le RER en rentrant du Teknival à Fontainebleau. Vidal et moi sommes encore ivres, fatigués et un peu décontenancés par les réactions allergiques à l’encontre du milieu techno HardCore.
À 21 et 22 ans et toutes nos dents blanches, nous rentrons chez nous en passant devant des bureaux de vote où nous arrachons sans vergogne les affiches du Front National (qu’est-ce qu’on est prévisible à 20 ans !). Un type responsable du bureau des Maradas à Cergy vient nous engueuler : « Au lieu de faire ça, vous feriez mieux d’aller voter ! », et nous de répondre : « Mais on va aussi aller voter ! ». Ce vandalisme grotesque traduisait à l’époque l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvions.
Vers 16 heures, je vais voter pour le second tour des présidentielles de 1995. J’enfile un bulletin Jospin dans l’enveloppe avec beaucoup de dégoût, mais bon, Chirac, nous le voulions déjà en prison à l’époque.
Le soir même, nous traînons Place de la Bastille (encore un gros cliché de gauche), envahis par cette douce appréhension : Gagnera ? Gagnera pas ? Et voilà : perdu. Fin de l’appréhension. On se met à picoler des 8/6 à fond et on regarde des mecs en Porsche, Mercos, BM affublés de costards et de drapeaux français qui nous font des doigts d’honneur.
Nous les petits banlieusards essayons de les courser pour leur mettre une bonne raclée. Mais voilà, nous sommes pitoyables. Ivres, nous ne réalisons pas que nous venons de vivre la fin d’une époque.
Vidal et moi, les bras ballants, nous dirigeons vers une terrasse de café où des jeunes de droite boivent en se foutant de nos gueules. Alors je fonce et m’assois à leur putain de table. On parle. On s’engueule. C’est bon enfant. Pire, après quelques heures de discussion jusqu’au matin, l’un des mecs me dit que, finalement, il regrettait d’avoir voté Chirac. Victoire sordide. Les pieds dans des pompes sales, Vidal et moi retournons dans notre banlieue avec une douce envie de vomir nos alcools et nos dégoûts.
La lente disparition de la citoyenneté
On me rabâche souvent les oreilles avec : « Vous les abstentionnistes, vous avez permis d’amener LePen au second tour le 21 avril 2002 ». Certes, cette croyance populaire est persistante, et pourtant, elle tient ses fondements de ceux-là même qui ont « suicidé » la citoyenneté.
Seulement voilà : ceux qui ont mené « l’horrible » LePen au second tour s’en sont toujours servis comme épouvantail afin de cacher leur propre vide idéologique. À chaque fois que l’on s’oppose au libéralisme, à chaque fois que l’on refuse les lois pro-patronats, que l’on crache sur des mesures de liquéfaction du tissu social, on est taxé de réactionnaires, d’égoïstes, d’anti-progressistes, de fascistes, etc.
J’ai donc cessé de voter en mai 1995, lorsque j’ai compris que l’on ne vivait absolument pas en démocratie. Car élire ne signifie pas être un citoyen. Bien au contraire. Les candidats se succèdent et laissent un goût dégueulasse : un carriérisme politicien et une impuissance idéologique à balancer les problèmes sur la table.
En l’espace de 11 ans, la France est passée du statut de grande nation libératrice et humaniste à celui de satellite de l’Europe, des États-unis et de toute forme de puissance qui prône la lutte contre le terrorisme comme seul programme politique. L’enseignement s’est détérioré. Les conditions sociales n’ont cessé d’évoluer vers le bas. L’enrichissement des hommes d’affaire et des hommes politiques est à son summum.
Les valeurs ultra-colonialistes ont été remises à l’ordre du jour. Le révisionnisme historique est devenu un exercice obligatoire pour tous les partis politiques (autisme historique à gauche et l’extrême-gauche - révisionnisme massif à droite et à l’extrême-droite).
Pourquoi je ne voterai pas alors ?
Parce qu’il n’est pas possible d’imaginer autre chose que l’amplification de la corruption. Si je vote à l’extrême-gauche, je suis persuadé d’une défaite. De plus, je pense que des partis dits révolutionnaires n’ont rien à faire dans des élections.
Voter à gauche ou à droite pose un problème essentiel : Qui a touché les milliards d’euros de commissions ? Qui est corrompu ? Qui ne l’est pas ? Je ne donnerai mon bulletin à personne, tant qu’une enquête et un procès public n’aura pas eu lieu.
Voter à l’extrême-droite ? Pourquoi pas ne pas élire son ennemi juré ? Après tout la guerre serait ouverte et non larvée. C’est politiquement incorrect de dire ça ? Soit. J’assume.
Vraiment, la raison première pour laquelle je ne voterai pas, et sans doute jamais plus, c’est tout simplement parce que le combat politique comporte un vice qui frappe toute personne s’engageant dans cette voie : la quête du pouvoir est un facteur de corruption de l’esprit. Toute personne qui se présente veut, certes, faire avancer ses idées, mais aussi prendre le pouvoir qui lui permettra de les mettre en place. Le pouvoir est un moyen de domination, d’humiliation qui, durant toute l’histoire, a bousillé des millions de vies humaines.
On utilise pudiquement une formule pour parler de ce problème : l’usure du pouvoir. On s’inscrit là dans l’optique de la longévité, mais l’on comprend une chose. L’usure du pouvoir comprend une forme de corruption de l’esprit de celui qui l’utilise. Il devient vite l’objet de cette force que lui donne le pouvoir.
De façon pratique, Chirac amnistie son pote Drut pour couler Sarko, mais aussi parce qu’il n’a plus aucune notion liée à la déontologie, l’Humanité, l’altruisme. Il est le pouvoir qu’il incarne. Il prend tout, et ne restitue plus rien. Il est pourri.
D’une autre façon, Jospin a eu à vivre cette corruption de l’âme en rabâchant qu’il travaillait. Il a inauguré l’air du « Le gouvernement travaille ». Une façon bien nouvelle de dire : vous m’avez élu, j’ai le pouvoir, je fais donc ce que j’ai à faire.
Le pouvoir rend tout homme mauvais, arrogant et prétentieux. Ce pouvoir donné en France par la constitution de De Gaulle, à tout homme qui sera élu, est tellement faramineux qu’il détériore de façon irréversible son psychisme et sa vision du monde. Il palpera tout le fric qu’il voudra. Il fera tabasser des citoyens avec la police des citoyens. Il fera taire les journalistes trop bavards. Il ridiculisera toute personne s’opposant à lui.
Je me définis pour
Un type rencontré dans un café, l’autre jour, m’a dit : « Tu t’opposes à tout mais tu proposes quoi ? » Je lui ai dit ce que je vais écrire par la suite, et il s’est ensuite opposé en disant : « Mais tu parles, tu proposes, mais comment tu vas faire de manière concrète ? ». Je lui ai simplement dit qu’il fallait des gens qui puissent se définir pour quelque chose avant de se bouger le cul. Et de lui demander si lui adhérait à ce que je proposais. Et il m’a simplement répondu : « Met-le en place et ensuite on verra ». Quelle ironie. Il me demande si j’ai des idées. Je lui expose. Il me demande comment je vais faire pour les appliquer. Je lui demande de me suivre. Il me dit qu’il m’aidera lorsque tout sera mis en place. « Tu es un pur citoyen d’aujourd’hui. Tu te définis contre, et non pour. Tu ne veux pas faire avancer. Tu es l’outil du pouvoir. Bye ».
Car le problème dans cette République bananière qu’est la France, c’est avant tout le « citoyen ». Ce dernier a besoin de se soumettre à un pouvoir, un homme de pouvoir. Il ne conçoit pas une seconde que la citoyenneté, c’est le pouvoir divisé par le nombre de citoyens.
Je me déclare donc pour la suppression du pouvoir, et par conséquent de l’État. Et nombreux seront ceux qui diront : « Mais c’est l’anarchie ce que tu proposes ! c’est la loi du plus fort ! ». Je dirai simplement que l’Anarchie, c’est le contraire de la loi du plus fort. Sans pouvoir, il n’y a pas de plus fort.
À bon entendeur salut.
Andy Verol
Illustration Gilles de Staal - "La Famille et la propriété" (2001).