Marie Morel, entre deux ailes...
Le dimanche 21 mai 2006
... la lettre d’amour qui ne s’écrit pas.
Marie Morel, Écrire une lettre - enveloppes peintes, Éditions Galerie B, Pont Aven.
Chère Marie Morel,
Par vos enveloppes vous témoignez de l’expérience de cette réalité : aimer écrire. Écrire veut dire recomposer des fragments. Images de desseins, d’essaims d’image, ponctuée de ces "pour", pourvoyeurs de l’amour qui se donne et qui sont donnés. Chacune de vos enveloppes est le frôlement d’un corps qui s’adresse à un autre pour qu’il continue à vivre. Cela une prière emportée dans le ciel non vers Dieu et sa splendide indifférence mais vers le goéland d’amour. Il y va du "tu", du "vous", il y va de Cielle et de Sentinelle impliquées dans quelque chose qui est un mouvement.
 Marie Morel - Je t’aime
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Se souvenir alors d’une phrase de Colette : « le soupçon de Chanel ne peut entraîner notre arrestation », disait-elle. Essence romantique sans doute comme si la main écrivait seule des confessions involontaires. « Déshabille toi Princesse ». (Elle a déjà les pieds nus). Depuis la première rencontre l’image fait alors des aller-retours à travers une seule carte : le neuf du cœur.
On n’espère jamais atteindre la fin du film Coup de foudre à Notting Hill mais d’une autre façon. Chaque image organise dans sa composition l’origine concrète des pulsions les plus intimes. Ou alors on anticipe la fin du film parce qu’il se termine bien (entendre le bruit des fauteuils qui basculent lorsque la lumière revient). Avant, l’écran aura agrandi deux visages.
La main suit ce parcours intime où la plus belle femme est née avec les cheveux de Mélusine. Le temps et l’espace se créent en une nouvelle action physique. Petite vous restiez assise, plus tard vous n’aviez jamais le temps. Il y avait tellement de travail à faire : toast et gaufre, crème épaisse, crêpes, miel liquide, beurre salé peut-être ! La main suit deux silhouettes : Sentinelle et Cielle dans cet éloignement qui fait leur proximité. Écrire, écrire disent-elles. « Dessine moi un oiseau ». Vous mélangerez le quartz bleu au bitume de Judée pour le faire...
Le soir les couleurs de vos enveloppes prolongent la journée d’une fleur qu’on lèche. Il n’y a plus de règles. Le silence se fait. Dire pourtant. Raconter pour recomposer les fragments. Derrière les herbes folles et leurs lignes un point qui se déplace - d’abord au-dedans de vous. Cielle. Distance. Sentinelle. Lyeuse de perles. Votre voix dans les couleurs.
« Déshabille moi sans me décoiffer ». Ensuite vous téléphonerez à voix basse le lendemain pour lui dire qu’elle est bien rentrée en mangeant un bonbon pour apaiser l’émotion qui provoque l’émotion. Ailes d’ange, gouttes de rosée. Cadence et ponctuation. Puis vous vous mettrez au piano. Schubert d’abord, Chausson ensuite, Morton Feldman, pour finir parce qu’il y a là le jeu de la disparition mais aussi de la répétition.
La lune éclaire votre corps de blanc. La séparation n’est que provisoire. Au matin vous vous levez de bonheur, attendant le vrombissement de la voiture jaune : « Bonjour, Bonjour Monsieur le facteur »... Il vous tend ce qu’il appelle un pli : l’anatomie du corps. Vous savez ainsi ce qu’il en est de la lettre : son langage c’est pas quelque chose qu’on ajoute mais qu’on retranche. Imaginez, imaginez l’histoire. L’oeil ne cherche plus la ligne de démarcation. (D’ailleurs tout n’est pas dans le visible ou alors le noir aussi est une couleur).
Petits nuages - le soleil apparaît, disparaît. Comme un alphabet morse. Temps typique de mai sur le Jura. Imaginez encore. On voit des empreintes. On voit des fantômes. Vous savez que la perspective a chassé une fois pour toute le divin de la peinture - alors vous revenez à l’icône. : « Passe moi tes pinceaux, je veux les peindre », dites vous. La vue ne perçoit plus que la durée du rêve.
Vous inscrivez ainsi l’histoire de deux regards qui se penchent. Vous touchez par l’art au génital sans quoi le premier n’est rien. Une nouvelle fois la ligne se déplace, elle va vers un but, s’imprègne de deux corps, vit d’eux - d’instinct. L’identité prend forme dans le panier de fruits rouges où il y a deux fraises sauvages sans doute...
Impossible de séparer l’extérieur et l’intérieur... Derrière vous une marine et des platanes (lumière à la Puvis de Chavanne, pouark)... De l’autre côté du fleuve côtier comme une fresque. Contraste face à l’obscur . Claires, Lyeuses, Sentinelles. Innocentes au ventre de pietà. Amor mi mosse che mi fa parlare. Rouge doux. Bleu tendre. Et pudeur de toujours.
Unité du lointain et du proche. Les désirs traversent du bleu de Cielle deux corps. L’amour devient cette fameuse note fixe de Charlie Parker... En s’embrassant deux femmes changent de visages, en s’embrasant elles se connaissent par cœur. Leurs lettres restent secrètes mais une caresse défait déjà leurs lèvres.
Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul Gavard-Perret
P.S. Découvrez les créations de Marie Morel.