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CHUT(e), le roman d’Alain Soral

Le mardi 2 mai 2006



« CHUTe, Éloge de la disgrâce », le dernier roman d’Alain Soral vient de paraître aux Éditions Blanche.



« Attention, ce n’est qu’un roman », me prévient gentiment la vendeuse...
Déjà bien content d’avoir trouvé si facilement le bouquin, je n’attends pas plus longtemps avant de passer à la caisse, intrigué mais confiant. Il est vrai que Soral prétend s’être assagi, vouloir oublier les questions qui fâchent. J’ai du mal à y croire et je me demande fébrile sur quel tour de passe-passe il prétend, avec ce roman, rebondir.
Du reste, la quatrième de couv’ ne laisse pas présager beaucoup de baissage de froc.

« Bon c’est décidé, je vais faire un effort. De toute façon j’étais au bout de ma critique des communautarismes, la colère qui se répète, ça tourne au fond de commerce, je n’allais pas devenir le Jean-Pierre Coffe du politiquement incorrect, le monsieur “c’est d’la merde” du pamphlet.
Dieu m’est témoin que déjà dans mon précédent, Misères... , j’avais fait un bon bout du chemin : donné dans le pathos, la fiction, la sodomie même, histoire de ne pas me mettre en même temps toutes les communautés à dos...
En plus, sur mes grands thèmes favoris : ultralibéralisme, néo-matriarcat, féminisme... finalement tout le monde est d’accord, Alain Minc réhabilite Marx, Naouri le père, même Élisabeth Badinter dans Fausse route finit par dire pareil que moi.
Me calmer, donc, ne plus déraper et attendre qu’on me jette quelques miettes... La vérité est un luxe, et j’ai pas les moyens de jouer plus longtemps les riches ! Aller, faire simplement comme les autres après tout : mentir, pleurnicher, émouvoir... juste m’avilir un peu plus.
Je m’appelle Oussama-Joseph-Maximilien...
Non, ça part encore trop brutal. Je m’appelle... Robert, c’est mieux, plus personne ne s’appelle Robert aujourd’hui, ça fait français.
Je m’appelle Robert et je suis au bout du rouleau... »

En préliminaire, un bref rappel des faits : l’agression d’Alain Soral par le Betar lors d’une séance de dédicaces [1]. On découvre très vite, par la suite, la tonalité très autobiographique de ce roman, qui commence par l’évocation du quotidien d’un « pigiste psy-cul », comme il aime à appeler son gagne-pain, avant de revenir sur l’enfance, cette enfance si particulière, sans doute peu étrangère à la personnalité à la fois si torturée et vindicative de l’auteur, son arrivée à Paris, sa vie avec sa femme...
Autobiographique, mais seulement en partie.
Se croisent - ou plutôt croisent le héros brièvement, le marquent avant de disparaître - des personnages hauts en couleur, pittoresques, d’un grotesque presque touchant. Le moins qu’on puisse dire c’est que, dans ce roman, le pathos n’est pas absent : il imbibe l’œuvre de bout en bout, un peu à la façon dont l’alcool et le désespoir imbibent les personnages. Le bar revient comme un leitmotiv, et l’on comprend que pour l’auteur, les conversations de comptoir sont le seul lieu du parler vrai, un havre pour les saints d’esprit, sanctuaire protecteur au sein d’une époque livrée aux flammes et à la démence.

Il y a quelque chose d’un peu houellebecquien dans cette chute : la lente décomposition du personnage évoque un peu celle de Damien dans La possibilité d’une île...on a même droit à la mort du petit chien, racontée ici au second degré... pastiche volontaire ? Pas mal célinien aussi ce roman : qui reprocherait au narrateur d’abandonner au fur et à mesure ses visites à sa femme dans le coma pour leur préférer le bar et les piges ? Enfin, je parle ici d’atmosphère générale, de tonalité, d’émotion...car pour le style il faudra repasser. Soral l’avoue lui-même, d’ailleurs : à force de dévorer, adolescent, les Bédés interdites par son père, il a fini, question littérature, par prendre du retard. Ceci n’explique pas tout ; la paresseuse excuse, presque lucide mais incomplète, ne camoufle pas le fait suivant : Alain Soral a écrit son bouquin un peu vite. Là aussi, qui l’en blâmerait ? Au fond c’est ce qui se fait, en général, chez les littérateurs populaires ; ce bouquin là, tout compte fait, n’est pas plus mal écrit qu’un autre.
Et le pamphlet, dans tout ça ?...Les idées, la subversion ! C’est ça qu’on veut savoir nous au final...ça baisse t-y son froc comme promis ou y a t-il encore un peu de pugnacité là dedans, prête à en découdre ?
Et bien force est de constater que ça balance pas mal. Ça balance des noms, vaguement maquillés mais reconnaissables, pour la plupart, à quinze bornes facile, et ça balance des idées, par personnage interposés, sans retenue. A l’instar d’un Léon Bloy, dont Soral n’a pas, comme on l’a vu, le style, mais que le caractère poignant du bouquin (cf. la souffrance et l’abnégation de la femme/muse moribonde) évoque fortement, l’auteur de Jusqu’ou va-t-on descendre utilise le genre romanesque comme tremplin pour le pamphlet.

Pas de déception donc, ça cogne bien, et cet Éloge de la disgrâce s’auréole d’une grâce particulière qui laisse le lecteur peu indemne, ému. Alain Soral prétendait écrire un livre comique, et c’est vrai que l’humour noir, dans ce récit, a la part belle... mais ce genre de burlesque complète, plus qu’il n’allège, le tableau de cette chute mémorable.
Une écriture un peu plus ciselée aurait propulsé, à mon avis, ce roman au rang de chef d’œuvre... il n’en reste pas moins recommandable, sincère et percutant.

Sébastien Etiévant.

Sébastien Etiévant

P.S. Visitez le site d’Alain Soral.


[1] ...suite à la diffusion d’un reportage sur France 2, les propos d’Alain Soral, tronqués et sortis de leur contexte, ont prêté le flanc à de violentes accusations d’antisémitisme.