L’influence mêlée des spiritualités gnostiques, bouddhiques et hindouistes dans l’oeuvre de Cioran.
Cioran établit souvent un lien qui lui est intime entre les spiritualités orientales et les tendances gnostiques. Ce rapprochement subjectif et souvent implicite consiste aux yeux de Cioran à affirmer que ces sagesses ne cherchent pas tant à imposer une quelconque vérité pour la promouvoir au rang d’absolu mais à cheminer vers l’abolition de l’illusion, donc du désir, propre à la condition humaine. C’est cette volonté de dépasser les multiples ambivalences inhérentes à l’humanité de l’homme écartelée entre des fondements pulsionnels corporels et l’émergence et les développements de la conscience. Que ce soit par la licence ou par l’ascèse - tant il est vrai que la licence peut elle-même être pratiquée à la manière d’une ascèse, chez les barbélo gnostiques par exemple - ces cheminements intérieurs farouchement spiritualistes aspirent à se défaire du monde et de la matière en se tournant vers des étincelles d’âme profondément enfouie en nous.
Toute connaissance, toute prise de conscience, est tragique par essence. Même sans la noirceur gnostique, elle comporte un risque majeur : elle révèle l’omniprésence de l’illusion mais non sa nécessité. En cela, Cioran puise sa vision des choses chez Schopenhauer, lui-même victime d’une erreur de perception du bouddhisme dans le sens où comme ses contemporains il y voit un culte du néant faisant écho dans l’imaginaire philosophique européen à la négation de la vie.
La connaissance négative, l’esprit critique poussé à son point de rupture est le mécanisme même qui démonte les illusions et peut conduire à la conviction que la vie n’a pas d’intérêt et ne peut être comprise que comme une erreur, un mirage. Cioran se fait un devoir de percevoir l’illusion comme une progression spirituelle quand elle est assumée comme telle : « Qui a raison ? On ne sait. Perdre ses illusions, ce n’est pas être profond. Mais en garder beaucoup, en acquérir beaucoup surtout, cela oui, a quelque rapport avec l’esprit de profondeur » (Cioran, Cahiers, Gallimard, p. 603). Influencé par le bouddhisme, il fait appel à l’irréalité pour justifier l’injustifiable exactement comme il faisait appel au gnosticisme pour accuser le Mauvais Démiurge de l’ignominie de la Création.
La multiplication des angles de vue, des réinterprétations de traditions spirituelles aussi différentes que le gnosticisme, le bouddhisme mahayana ou l’hindouisme a donc pour fonction d’apporter une consolation ultime et paradoxale au plus subtilement pessimiste des penseurs : « Tout est irréel. Si c’était réel, ce serait une tragédie stupide. L’histoire, pour parler excès, est lamentable, et la mort n’est pas tolérable » [1]. Raison de plus pour Cioran de trouver que le bouddhisme offre une solution : il ruine le rêve du monde et sape, en même temps, l’illusion de l’infaillibilité de concepts aussi opposés qu’inséparables, tels la vie et la mort, le bien et le mal ou l’ici-bas et l’au-delà. Sur le nuancier des apparences, ces termes abstraits sont incapables de cerner le grand Absent qui hante la pensée cioranienne et ne peuvent que délimiter un « espace » sans nom que l’on pourrait désigner comme un entre-deux où le réel s’abolit partiellement en se dissolvant dans l’illusion fantasmatique et inversement.
En effet, l’Absolu cioranien omniprésence parce qu’introuvable glisse entre tout ce qui nous définit et tout ce que nous définissons, et c’est encore à notre avidité de vouloir le saisir que nous devons imputer cette frustration née de son silence : « Quand, par appétit de solitude nous avons brisé nos liens, le Vide nous saisit : plus rien, plus personne... Qui liquider encore ? Où dénicher une victime durable ? - une telle perplexité nous ouvre à Dieu : du moins, avec Lui sommes nous sûrs de pouvoir rompre indéfiniment... » [2]. L’attachement au cercle de naissance et de mort - le samsara - fait adhérer au monde où la souffrance interdit la délivrance par le nirvana. Le problème est que l’idée même qui disqualifie toutes les autres est une entrave de la pensée qui cherche à se perpétuer indéfiniment et que, finalement, « [...] affirmer que tout est illusoire, c’est sacrifier à la plus grande illusion, c’est lui reconnaître un haut degré de réalité, le plus haut même » [3]. L’aporie atteint alors son paroxysme et il faut apprendre à se contenter du moindre mal que constitue l’écriture, moyen pragmatique d’échapper à la morbidité.
Bien entendu, s’enfermer dans le silence serait l’idéal, mais justement le silence est inaccessible du fait de sa nature d’idéal. A défaut de silence absolu, le demi-silence de l’écriture fragmentaire expose le drame d’une lucidité assujettie au silence. Si ce dernier connaît un tel prestige aux yeux de Cioran, il le doit à sa puissance implicitement destructrice, dissolvante, à son caractère de vérité absolue délivrée de tout contenu, à son caractère psychiquement intenable. Ainsi, il fonde un itinéraire spirituel négatif conçu comme un cheminement entre subversion et ascèse Ces « exercices spirituels » négatifs constituent une pluralité d’écartèlements, de tensions et de convergences entre mystiques orientales et occidentales. Pourtant, passé un certain seuil de maîtrise spirituelle, la discrimination entre réel et illusion s’abolit comme dans le phénomène central de l’extase :
A la faveur de l’extase - dont l’objet est un dieu sans attributs, une essence de dieu - on s’élève vers une forme d’apathie plus pure que celle du dieu suprême lui-même, et si on plonge dans le divin, on n’en est pas moins au-delà de toute forme de divinité. C’est là l’étape finale, le point d’arrivée de la mystique, le point de départ étant la rupture avec le démiurge, le refus de frayer encore avec lui et d’applaudir à son œuvre. Nul ne s’agenouille devant lui ; nul ne le vénère. Les seules paroles qu’on lui adresse sont des supplications à rebours, - unique mode de communication entre une créature et un créateur également déchus. [4]
Mais quelle que soit la civilisation où les différentes mystiques prennent place, les principaux traits de la méthode de détachement mystique implique la maîtrise de processus psychiques strictes et ayant leurs logiques internes propres où le vide joue un rôle déterminant. Comme l’explique Roger Bastide [5], l’extase n’est pas le tout de la vie mystique. Celle-ci est progressive. Le processus de vacuité, d’installation du vide, de lâcher prise vis-à-vis du monde sensible nécessite une discipline des plus coercitives, une stricte ascèse pour se rendre perinde ac cadaver, pareil à un cadavre quant aux désirs.
La première étape est l’indifférence à tout désir, l’aspirant mystique n’a plus qu’un désir : l’extinction, l’ataraxie. C’est encore un de trop. Le mystique sait le vrai bien et ne veut que lui. La seconde étape, c’est l’indifférence à tout concept ou jugement ; la vie intellectuelle doit disparaître car le reliquat de la raison est encore un obstacle. Une fois suspendue, il reste la vie affective : il subsiste en l’âme une joie. Ceci doit être surmonté car cette joie est quelque chose d’encore trop intime. Le troisième échelon doit en délivrer. Il ne persiste plus dès lors qu’un vague sentiment cénesthésique, une conscience lourde de l’Être qui n’est plus que d’ordre physiologique. Enfin cette conscience même s’en va non sans un ultime effort vers l’absolu. Tout a disparu jusqu’au sentiment de l’indifférence. C’est l’impassibilité absolue ou déjà la mort dans la vie au nom de la vie après la mort.
But ultime du bouddhisme, où échouent désir et souffrance, le concept de nirvana attire et repousse Cioran avec une force égale. Cioran qui pose la souffrance comme prémisse de l’existence du monde et comme condition du salut un désespoir intégral privé d’intermédiaire extramondain, aspire à se débarrasser du désir. La vacuité bouddhique semble un havre fascinant qui assume son désespoir apaisé après avoir gravi tous les degrés de la détresse. La cessation des processus cycliques que recherche le bouddhisme témoigne d’une volonté de renoncement absolu découlant du sentiment que la vie est travaillée en son sein par une force qui anéantit nos efforts pour la contrôler. Pour inverser cette tendance, il faut parvenir au seuil de l’extinction des désirs. Mais Cioran suggère habilement que pour éteindre en soi le désir, il faut encore désirer cette extinction et entretenir en soi ne serait-ce qu’une forme infime et subtile de désir paradoxal transcendant toutes les autres. Cet ultime désir devra lui-même être transcendé pour accéder au nirvana, car dès que celui-ci est objet de désir, il y a rechute dans le samsâra. Le nirvana fascine Cioran certes comme libération mais surtout comme limite et impasse suprêmes. Le salut culmine dans le renoncement à la quête. C’est le repos complet de l’esprit, d’où toute obsession de but est bannie. En revanche, ce qui parait inadmissible à Cioran tient au fait que le bouddhisme poursuit ce qu’il n’a jamais perdu car il postule l’équivalence du nirvana et du samsâra, qui ne seraient donc pas « deux réalités séparées, mais le champ de vacuité, perçu soit par l’ignorance spirituelle, soit par la vraie connaissance » [6].
Cioran se montre totalement inapte à adhérer à l’idée bouddhiste mahayaniste selon laquelle ce qui n’a jamais existé n’a pas à être annihilé [7]. Ce principe implique selon lui, que le nirvana ne peut de ce fait être atteint étant donné que nous y sommes déjà. Or le fait de savoir que le bouddhisme est un « cheminement immobile » n’apaise pas Cioran : « Par malheur, sur le chemin de la délivrance n’est intéressant que le chemin. La délivrance ? On n’y atteint pas, on s’y engouffre, on y étouffe. Le nirvana lui-même - une asphyxie ! La plus douce de toutes néanmoins » [8]. L’utilisation de l’adverbe modalisateur final « néanmoins » et l’utilisation du superlatif absolu réduisent la distance au texte de l’auteur qui semble y entrer en fournissant ce commentaire ironique à l’égard de lui-même.