Traction Brabant

par Patrice Maltaverne,    

 

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Jeune étudiant en première année de chômage, j’étais trotskiste moi aussi. Les fils de notaire me montraient du doigt. C’était facile. Je ne m’habillais pas comme tout le monde. J’avais accroché une faucille dans mon dos et je collectionnais des pin’s de Che Guevara sur ma poitrine. Enfin, je portais des bottes de maréchal différent. Pour moi, être trotskiste, c’était ça. En plus, ça plaisait aux filles jusqu’à leur vingtième anniversaire. Quant aux bouquins, ils disaient tout et leur contraire. Ce qu’il fallait, c’était casser et tout casser. J’entrechoquais des ampoules, je fritais des interrupteurs, je chassais la lumière trop lumineuse. Hélas, à force de révisions, j’obtins tous mes diplômes. La dernière année, j’accrochais ma faucille au porte-marteau, ne pouvant sortir à reculons du bureau de l’examinateur. L’important était de ne plus se faire remarquer pour que la révolution triomphât. FOMEC : Forme, Ombre, Mouvement, Éclat, Connerie. Mon doctorat en poche comme un morceau de bidoche, j’allais pouvoir travailler, malheureusement , et ainsi gagner ma vie, chouette.
Comme j’étais sérieux au boulot et sans que j’aie besoin de renier mes idéaux, le chef me remarqua. J’achetai aussitôt le manifeste des égaux, les écrits révolutionnaires d’Anarchasis, et les déclarations de Ravachol. Il fallait prendre de vitesse le communisme et tout faire sauter avec de la cruauté pour ceux qui nous dominent.
Zut ! Le chef me proposait à présent un poste d’assistant, quelque chose situé entre la crasse et le plafond de la Sixtine. Comme je dis merci, il me proposa de laisser au garage cet éternel sac à dos qui puantait la lutte asociale. Ce point devint l’objet d’une résistance insoupçonnée. Je fis passer en clandestinité mon sac à dos en sacoche à portable mais rien n’y fit.
Voilà où j’en étais hier.

***

Zut ! Le travail me botte toujours autant. J’éprouve même un dévouement sans limite pour l’objet du travail, organiser des séminaires pour sourds et muets comme sculpter un corps féminin dans du noyer. Et lorsque mon chef se repose sur moi de sa grosse masse graisseuse, je ne le vois plus tellement il est énorme.
Pour parfaire son œuvre, au demeurant déjà si belle, je rentre tard, utilisant toutes les lumières à ma portée, achetant des ampoules de fort voltage.
Ma science finit par sauter aux yeux de tous mes collaborateurs. Comme je suis vraiment sympathique et que je fais de réguliers rapports à mon chef au sujet de son plafond à la Sixtine, il m’attribue en récompense tel un suzerain à son vassal cet appartement de fonction, avec vue sur la mer, terrain de golf à portée de tige, restaurant sur péniche, parc pour les gentils enfants,. Je reste ébahi durant des jours devant mon bonheur. Après tout, ce nouveau bureau me paraît fort mérité , au regard du travail accompli pour le boss.
Peu de temps après, le gros disparaît subtilement d’une crise cardiaque. Je prends tout naturellement sa place. Ce qui m’est dû m’est dû, je n’en démords pas.
J’ai sous ma direction un staff de 50 exécutants que je surveille attentivement, de crainte que l’un d’eux ne tire au flanc et pique dans la caisse. Le jour, je me prélasse dans mon appartement en terrasse, invitant des hôtesses libidineuses à venir partager le fruit détendu. Avec le bénéfice réalisé par mon groupe, je m’achète un bolide fendant l’air de pollution.
Voici qu’une nuit même, je leste mes vieilles bottes en canot à moteur avant de mettre sous verre ma faucille, mes pin’s, le manifeste des égaux, les écrits révolutionnaires d’Anarchasis, les déclarations de Ravachol, contemplant ces chefs d’œuvre de la révolte avec un plaisir dissimulé. Moralité : toujours tout recommencer depuis le début.

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Extrait de Traction Brabant n°11 (mars 2006)
Ce poézine de révolte irrégulière un peu timbré arrivera dans votre boîte aux lettres contre une enveloppe également timbrée à 0,77 euros.

Contact : Patrice Maltaverne, Résidence Cure d’Air Bat D1 3e étage, 16 rue de la Côte, 54000 NANCY.
Mél. p.maltaverne@wanadoo.fr

 



Patrice Maltaverne

Né en 1971 à Anvers, Patrice Maltaverne vit entre Nancy et Metz. Dès 1988, il publie des textes dans plusieurs revues ("Décharge", "Diérèse", "Le Jardin ouvrier"). Il est l’auteur de quatre plaquettes : "Comme une lampe qui s’éteint" (Ed. On a faim, 1999), "Descente au nadir" (Ed. l’Impertinente, 2001), "La fête seule" (Ed. Clàpas, 2001) et "Le don du sang de la demoiselle en tailleur gris" (Ed. Part en Thèses, 2003). Depuis janvier 2004, il anime le poézine "Traction Brabant".

 




 

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