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Triste époque
Le mercredi 22 mars 2006
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Saint Gates par Philippe Nadouce,
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Le classement annuel des milliardaires de la planète - cette année, il y en a 793 -, est sorti la semaine dernière [1]. La revue Forbes sacre pour la douzième année consécutive Bill Gates l’homme le plus riche de l’humanité avec une fortune personnelle estimée à 50 milliards de dollars. Le numéro deux, l’investisseur américain, Warren Buffet, n’est pas en reste, avec un bas de laine de 42 milliards de dollars. Le troisième ? Le magnat mexicain des télécommunications, Carlos Slim avec 30 milliards... Le quatrième ? Il serait tentant, en effet, de descendre une à une les 793 marches en or massif de l’escalier du bonheur mais l’ensemble des quotidiens nationaux en Europe et dans le monde libre se sont plu à le faire la semaine dernière. Chaque année - c’est un de ces rituels dont raffolent les journalistes -, chacun parcourt la sainte liste pour y trouver le premier compatriote. Ainsi a-t-on appris dans El País du 10 mars que le premier Espagnol, M. Amancio Ortega, le propriétaire de la marque Zara, se situait au 23e rang avec presque 15 milliards de dollars. Son ex-femme, n’a-t-on pas manqué de rappeler, occupe le 350e poste avec seulement 2 petits milliards. Pour les Français, le quotidien in Libération [2], cite Bernard Arnault, le patron du group LVMH, en 7e position, nouveau venu dans le top ten, avec une fortune personnelle estimée à 21,7 milliards de dollars. Chez les Italiens, Le Corriere della Sera [3], cite, on s’en serait douté, Silvio Berlusconi à la 37e place avec une fortune personnelle estimée à 11 milliards de dollars. The Times, quant à lui, n’ a pas hésité à consacrer la deuxième page de son édition du vendredi 10 mars au classement de la revue Forbes. L’Anglais le plus riche, nous apprend-on, n’est pas la reine mais Philip Green, un homme d’affaires qui capitalise avec sa femme 7 milliards de dollars. Steve Forbes l’a déclaré avec bonheur : « 2005 a été une année extraordinaire ; comme on n’en voyait plus depuis la fin de la 2ème guerre mondiale » [4]. Pour ceux qui en douteraient, les chiffres sont là pour le confirmer ; l’optimisme est général : il y a 20 ans, le groupe des super riches comptait 140 personnes ; en 2003, on en dénombrait 476. En 2004 on arrivait à 691. Une centaine de moins qu’en 2005 année déjà extraordinaire, nous venons de le voir. Les spécialistes prophétisent qu‘en 2006 tous les records seront pulvérisés. La bourse est la vie...Tous réunis, « pauvres » et riches, la fortune totale de ces 793 milliardaires est estimée à 2600 milliards de dollars... soit un peu plus que le produit intérieur brut de l’Allemagne, la 7e puissance économique de la planète [5]. Un pareil butin reflète sans aucune ambiguïté la répartition mondiale de la richesse. La revue Forbes semble pourtant s’en réjouir et avec elle bon nombre de ses confrères. On s’est même, dans l’ensemble, très peu attardé sur les raisons de cette réalité, laissant les sous-entendus aux détracteurs du marché toujours à l’affût de mauvaises nouvelles... Une question est tout de même revenue assez souvent sous la plume des journalistes de marché [6] : pourquoi cette augmentation du nombre des super riches ? 102 en un an. La hausse généralisée des cours sur les places financières internationales, le prix du pétrole, le boom de l’immobilier ; en somme, la mondialisation de l’économie sont les réponses apportées. Bien qu’ils soient dans l’ensemble assez avares en détails sur ce qu’ils avancent, ces analystes font une place de choix au rôle des actionnaires dans l’apparition de fortunes colossales. Nous ne manquerons pas de revenir sur le sujet. Le Financial Times à la rescousseNous l’avons vu, à l’instar de la revue Forbes, on en viendrait presqu’à se dire, qu’après tout, la mondialisation n’a pas que des côtés négatifs. Prenant le contre-pied de tous ses confrères, un quotidien a pourtant osé parler du Tiers-Monde et de sa pauvreté endémique le jour suivant la sortie de l’enquête de Forbes : le Financial Times.
C’est donc sur six pages que notre reporter interrogera sans complaisance l’homme le plus riche du monde. Il nous montrera dans un premier temps pourquoi les Gates donnent autant d’argent. Il expliquera ensuite en détail tout le bien qu’ils font. [9] Cette introduction illustre une seconde photo des philanthropes. Cette fois, le couple est assis en tailleur au milieu d’un groupe de femmes qui s’apprête à recevoir des micro-crédits distribués par la Fondation Gates. Haut niveau de visibilitéL’article, proprement dit, commence la page suivante par une rapide description de l’arrivée à l’aéroport de Dhaka du couple milliardaire ; « les plus grands philanthropes du monde », nous rappelle-t-on. Tout pour la communautéPour nous aider à comprendre l’atypique générosité des Gates, Andrew Jack décide de nous emmener dans l’état de Washington, à Laurelville, plus exactement, petite ville située au nord de Seattle. C’est là que Bill Gates a grandi. Son père, William H. Gates y vit toujours [14]. « Donner à la communauté est une pratique traditionnelle dans beaucoup de familles de Seattle, et les Gates n’y sont pas une exception ». [15] La philanthropie est donc une affaire de famille chez les Gates. Mary Gates, la mère de Bill, était elle aussi très active dans la communauté. Pour preuve, nous dit Andrew Jack, « les mille personnes qui vinrent grossir le cortège funèbre de la famille en juin 1994 » (sic). Tout le monde se souvient encore de l’oraison funèbre du maire de Seattle, M. Norm Rice : « une extraordinaire citoyenne, une philanthrope, une championne de la justice sociale et un remarquable être humain ». [16] Bill Gates senior n’est pas en reste lui non plus : il a collaboré presque toute sa vie avec une organisation de planification familiale, la International Planned Parenthood Federation et avec plusieurs autres O.N.G locales. Délicates questions éthiquesAvec la lecture de cet échantillon édifiant de journalisme d’investigation, le Financial Times voulait sûrement nous inviter à la prudence. En effet, la critique manichéenne -l’image de marque, le dégrèvement fiscal, etc.- ne font que renforcer la stature du grand homme qui, mis à part quelques excentricités, semble mener une vie tout à faire normale et salutaire pour la communauté. Alors pourquoi s’acharner contre lui ? On verrait mal The Economist sortir un numéro spécial le discréditant comme cela est arrivé à Berlusconi [18]. Là tout le monde comprend. Mais un homme qui donne des milliards, sauve des vies, instruit les pauvres, et qui par dessus le marché se trouve être le plus riche de la planète : voilà qui est difficilement attaquable ; voilà qui ne peut laisser de place à la contradiction. C’est en quelques sorte le parangon de l’homme moderne, l’exemple vivant de la réussite de notre modèle de société. Une question d’argent ?Nous l’avons compris, le problème de la pauvreté dans le monde est en fait très éloigné du montant des cagnottes de nos milliardaires vedettes. C’est pourtant tout le contraire qui nous est dit quand on nous annonce, par exemple, que Bill Gates donne des sommes folles pour informatiser l’Afrique car on oublie presque toujours de mentionner que le pire ennemi des produits Microsoft sont les logiciels type Linux que l’on peut trouver gratuitement... Des esprits objectifs pourraient trouver l’argument un peu gros, typique même d’une théorie de la conspiratoin mais Bill Gates est le premier à dire en parlant du piratage de ses produits en Chine : « Autour de 3 millions d’ordinateurs sont vendus en Chine chaque année mais les gens n’achètent pas de logiciels. Un jour, ils le feront. Et puisqu’ils volent, faisons en sorte qu’ils volent les nôtres. Ils en deviendront vite dépendants et nous pouvons espérer en récolter les fruits au cours de la prochaine décennie ». Si l’erradication de la pauvreté dans le monde est une question d’argent, les corporations, les gouverments et les grands capitalistes se gardent bien de notifier aux consommateurs des pays développés que les sommes dont ils disposent et qui sont sacralisées par la presse type Forbes et la constellation du charity business n’ont jamais été au service de l’humanité ; cet argent, d’une façon ou d’une autre, revient toujours à son point de départ et celui de Bill Gates n’est pas une exception. Philippe Nadouce. Londres, le 17 mars 2006 [1] Le 10 mars 2006 [2] « Le club des milliardaires s’est enrichi en 2005. » in Libération du samedi 11 mars 2006. [3] Corriere della Sera du 10 mars 2006, in « Forbes : gli emergenti del club dei miliardari ». [4] “The global economy has been growing the last two years at rates not seen since World War II, fuelled by a commodities boom with a whiff of inflation," Steve Forbes. [5] Sources Le Monde du 10 mars 2006 (article « Le monde compte un nombre record de milliardaires »). [6] Expression empruntée à Serge Halimi, in Les nouveaux chiens de garde, éd. Liber-Raison d’agir. [7] Lire dans le Financial Times magazine : Hey big spender. Bill and Melinda Gates give away more than the World Health Organisation. What makes them so generous ? [8] Dhaka’s International Centre for Diarrhoeal Disease Research. [9] Financial Times magazine, p. 15. [10] Ibid. , page 16. [11] Il partagea en 2005, avec sa femme et le chanteur du groupe U2, Bono, le titre d’ « Homme de l’année », décerné par le Times magazine. [12] Ibid. [13] Ibid. , p. 17. [14] C’est d’ailleurs à quelques kilomètres de là, à Redmond, que Bill Gates a installé la maison mère de Microsoft. [15] Andrew Jack, Ibid. [16] Ibid. , p. 18. [17] Ibid. [18] Lire le numéro spécial de The Economist sur Berlusconi, mai 2005. [19] Source : Le Monde diplomatique. [20] « En mars 2005, les essais cliniques du Tenofovir ®, un antiviral utilisé contre le sida, ont été suspendus au Nigeria en raison de manquement éthiques graves. Menées par l’association Family Health International pour le compte du laboratoire américain Gilead Sciences, ces expériences étaient financées par le gouvernement américain et par la Fondation Bill et Melinda Gates. Si elles ont été aussi interrompues au Cameroun (février 2005) et au Cambodge (août 2004), elles se poursuivent en Thaïlande, au Botswana, au Malawi et au Ghana. ». Sources : Le Monde diplomatique. [21] Lire sur Times online, 27 janvier 2006 : « Gates defends China’s internet restrictions ».
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Ecrivain, poète, dramaturge... Philippe Nadouce est né en 1965 dans l’île de Ré. Il a quitté la France il y a vingt ans. N’y reviendra probablement pas. Traîne depuis en Europe. Vit actuellement à Londres. Premier roman publié en 2002 : "Les cahiers madrilènes" (Ed. NP. Coll. Le Manuscrit.)
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