|
DANS LA MEME RUBRIQUE :
L’indigente
L’apiculture postmoderne
L’apiculture postmoderne
Fatum
Du chômage, zéro xanax, six ou sept téquilas frappées
Du chômage, deux xanax et un whisky
Ta soirée perdue
Une nuit...
Blues de la reproduction
La prison sans murs
La Revanche de Magnum
Un ange passe
Les couilles de Lance Armstrong
Moi, moi, moi, Egon
L’Aveu
L’éris
Les bruits de bouche et l’AK47
|
|
|
|
Parce que je voulais demeurer obligatoirement moi-même, créateur et sans intermédiaire, pour construire en faisant abstraction du passé, je fis de mon expérience existentielle un nouveau fondement, expressionnisme a-t-on dit de mon expression. Ainsi, alors que d’autres se tournent vers l’extérieur pour créer, comme s’il eut été nécessaire de faire abstraction de sa propre personnalité pour donner acte à l’œuvre d’art, et bien moi, je me tourne vers moi-même, vers mon corps dénudé, car seule l’introspection compte. Et de mon introspection, on a dit autoportrait, narcissisme, hystérisme, termes dénués de voyage, car c’est pourtant bien de voyage dont il s’est toujours agi, celui qui lentement explore les profondeurs pour ressurgir aux yeux de Moi, moi, moi, plaqué cru, pulpe vive et parties spéciales appuyées. Mais que puis-je y faire si c’est à travers moi que j’ai vu le monde, et si c’est encore à travers moi que j’y ai vu la couleur du juste et de l’exact dedans ? Aussi à l’ambiguïté, aux membres disloqués jusqu’au sexe raréfié, j’affirme que ma chair, ma peau, mes os et mes muscles sont ma réalité, que le sang n’a jamais cessé de pulser, et que sous mes artères fuse un amoncellement de pensées qui frappent fort au ciboulot. Au point d’exorbiter les yeux de mes portraits aux sourcils froncés en proie à une question première, source même du Om et du Saint-Esprit ou du Saint-Graal revisité au blanc monochrome des athées, et je dois dire que pour ma part, ce tourneboulis occulte porte le nom du Christ et qu’il m’exhorte expressément à la grandeur, c’est-à-dire à une élévation qui confine au divin, au faîte d’une mort impossible. Je ne le nierai pas, ma souffrance serpentine, zigzaguant volubile aux cartographies carnées où j’appose la couleur seulement après le juvénile blessé, signalant mes zones de turbulences érogènes lorsque ma lumière astrale transparaît. Et mes modèles passés par le bistouri, Dieu sait avec quelle ferveur je m’emploie à en drainer la gale, en bon ermite pieux de ma prophétique, et combien j’aspire à la dissection vive de l’épuration vers une exquise délivrance, voire au seuil de l’érotique sacré. Crainte à charrier sans doute, pour un impubère candide, pour moi l’enfant voué à l’opprobre des chiens adultes. De ma sœur Gerti aux bambins malingres issus du fossé, l’Art avait soif d’extrémité, aussi femmes enceintes, nouveaux-nés, confins spécieux, j’ai interrogés. Le corps irradié, occupé à reconstruire l’homme qui l’habite, faisant circuler des flux ascètes au fond de la caverne, non pas saigneux mais vivifiés et revitalisés, renseigne dans le dépouillement de ce pur jus qui perdure en deçà de la masse compacte, le champ de mon essentialité. Et ces flux circulatoires, je les ai voulus visibles, en borborygme sous-cutané brusquement palpable à l’œil nu car, depuis toujours, j’ai laissé vivre mon cerveau autant que j’ai laissé libres mes lambeaux, nourrissant mon ossature enrobée de vérité, palpitante, soudain mise au reflet, double, dont les mains au doigté précis indiquent la direction d’une mystique aux ultimatums codifiés.
Je veux vous parler de la beauté du désastre, de ce qui par chance m’échappa afin que je le construise, sans échafaudages ni modèles. Parce que, tous le savent, pour l’avoir trop aimé, je l’ai fui. J’aurais voulu me conformer, exister moi aussi au sein de cette liesse groupusculaire à Vienne, on ne peut néanmoins se fuir éternellement. Klimt. Ornementation précieuse, élégance des puissants cousue au fil d’or, tant admiré par mon potentiel vert tout en verve anatomique, exactitude souterraine révélée au choc de ma nudité, mystique au plus exact, mise au plus juste, au plus près de moi-même. Pourtant, sous cette nudité, grâce à Dieu je vis une vérité, animant la chair fraîche, tendue et maigre, issue de ces sportifs de haut grade, encore debout au seuil du monde périclité. Et la carne s’imposa, mouvante mais de choix, pourtant prête à s’évaporer telle une offrande, ingenuita doloris, voire fraîcheur aux bras d’argent. Point de plus grande ostentation que l’innocuité. Point de signes de mort sans adoration de la vie. Joie et frayeur nouées au combat des spasmes mutilant, désarticulant, réduisant et me faisant maigrir aussi, de ma surabondance extatique. J’ai avancé, ému devant la force vitale déployée. Ah, quand je te tiens au corset, je te camisole, Esthétique, de mon regard furieux ! Je l’ai déjà dit, mes actuels tableaux ne sont sans doute que des avant-propos. Parce que devenu voyant, extralucide, spiritualiste même et mes figures en attestent , je vaincrai la mort et la douleur. La Mère Morte le prouve bien. Je ne suis pas né d’une femme, moi, génie par moi-même engendré et par moi seul.
Je fuis Vienne pour migrer en Bohème dans le seul dessein d’en capter l’anémique. Avec mes arbres dénutris au spectral ambiant, je fis parler au sentiment, et le dénudé flanqué à l’indigence muta à l’émoi charnu ressuscité. Qui résistera aux vents contraires ? Moi, moi, moi... Narcisse en quête de solitude exaucé à Krumau. Le double éthéré de mon père apparaît pourtant à mon chevet et mes villes mortes aux maisons inquiètes se firent prisonnières d’une arme blanche qui vire au feu vital. La paix fut néanmoins trouvée dans une maison épanouie avec Wally, ma bien-aimée dont j’esquisse les dix-sept flamboyantes années avec la même passion qu’un enfant trouvé, ici et là, au hasard des lois. La médisance sut toutefois perturber mon aise, en critiquant la finitude du nu à l’ébauche de l’érotisme. Jugé pervers, je dus fuir, encore, m’installant cette fois dans la bourgade de Neulengbach où les messes basses m’achevèrent. Enlèvement de mineure, incitation à la débauche d’un autre, attentat à la pudeur et à la moralité. Mes trois journées de condamnation firent bien plus que de m’affecter car au-delà de la funeste méprise, c’est mon innocence qui fut disséquée au martyre, duquel je sortis meurtri et violenté. Nonobstant l’injustice, je fis ma besogne picturale, oscillant entre portraits soudain corrects et autres écorchés vifs, blasphématoires je dirais naturels. Aucune peinture en fait, rien que des visions. Des aires corrodées de crayon et de gouache sur lesquelles quelques points de suture achèvent l’œuvre. Aveu d’incomplétude, de destruction ou de mutation ? Je quitte Wally pour Edith, fille de bonne famille, sans doute pour m’octroyer une aura sociale. Wally s’engage dans la Croix-Rouge et succombe, sacrifiée. Condamné à gésir à l’excrément brunâtre de la culpabilité, je dus par force d’expiation peindre La jeune fille et la mort. Puis Klimt expira et je devins le haut dignitaire. Le faire me brocarda en lauriers, prospérité. Au demeurant, point de mondanité car je ne compris jamais rien à l’argent. Enfin la grippe espagnole faucha Edith enceinte de notre enfant et je la suivis trois jours après. Épilogue sauvage de trois vies et d’une œuvre en pleine mue, dont un étrange tableau, La Famille, prémonitoire.
J’avoue avoir été davantage enclin à l’individu plutôt qu’à l’espèce. Mes corps, présents et doubles, épluchés à une suprême luxation, et par lesquels je mesure la force même de la propitiation, révèlent une prosodie à la fois symphonique, ingénue, atemporelle, mais surtout individuelle. À savoir ce qui se passa réellement dans ces silences androgynes, entre mort onctueuse et désir cuisant, je ne saurais répondre. Je peux juste affirmer que j’eus de véritables accointances avec la survie plus qu’avec la vie, et c’est bien en ce sens que la mort coexista sans toutefois prédominer. Ce qui émane de mes textures comme putréfié correspond, en réalité, à un champ de revitalisation raillant une frayeur première. Et toute la musicalité rapportée à la couleur, elle-même sur-apposée, indique clairement une tentative, un de ces gestes suspendus à même l’air comme pour le remanier, si bien que plutôt que de consolider une personnalité en l’occurrence, la mienne , il s’agit avant tout de restaurer l’humain dans une société où je n’ai fait que parler une langue étrangère.
Puis on me crut mort, brutalement, à l’âge de 28 ans, alors que j’étais éternel.
|
|

Helena de Angelis
Le site d’Helena de Angelis
Helena de Angelis naquit à Metz avant d’étudier le dessin à Rome. Pour contrer une hypersomnie apicale, elle se gratta de mille croûtes qui furent ensuite mises en galerie. Puis elle goûta à la plastique américaine, consentant au jeu de l’impact et de la tôle pliée au corps, juste pour la fièvre, inavouable jouir sous le bistouri réparateur. Convalescente, elle fut accueillie par Bataille, Blanchot, Michaux, Mishima et Artaud dans sa résidence de Toscane, puis vinrent d’autres jeunes alcools forts, Bosc, Foucard et Vidal pimentant sec à l’abreuvoir. Elle adopta ensuite une dizaine de chiens errants ainsi qu’un jeune orphelin possédé avant sa majorité pour le sucre de la faiblesse. Enfin elle commandita quelques pillages au Van Gogh Museum pour l’exclusivité et la possession. Notez qu’envers la potence du ouï-dire, elle fut sainte épouse, larme icône et mère figurative, et que sa largesse victuaille nous la regretterons bien. Décédée l’année dernière à Paris par un soir d’hiver, saturnien, annulaire, nous informons vos astres que par mesure sécuritaire, son yacht, désormais hanté, n’est plus réceptif aux visites fouinardes. Un double éthéré y sévirait en toute impunité sous ses traits, sa teneur et son accent grave, dans le seul but d’y terminer un sombre manuscrit inachevé. Dans l’attente d’attraper la créature, souvenons-nous de la béatitude oisive de celle que l’on appelait affectueusement "la Signora", et qui comblait les caisses des galas de charité avec le même solaire que nos desideratas émus.
|
|
|
|
|
En Résumé
Plan du Site
Les Auteurs
La Rédaction
Nous contacter
Lettre d’Information
Textes & illustrations sous COPYRIGHT de leurs auteurs. Traduction/Translation