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Triste époque
Le jeudi 16 février 2006
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Les Cartoons sataniques par Philippe Nadouce,
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Où placer la polémique des « cartoons » antimusulmans ? Le débat universel sous-jacent au scandale des représentations du prophète Mohammed est identifié, - non sans cynisme - par les médias du monde entier comme l’effet le plus probant du « choc des civilisations » qui symboliserait notre modernité. Un choc, n’oublions pas de le faire remarquer, qui opposerait la société occidentale policée et démocratique à une barbarie fondamentaliste et terroriste. Un combat entre le Bien et le Mal que les tables de notre Loi Sacrée célèbrent d’ores et déjà comme une victoire de la lumière sur les ténèbres... Les vraies fausses questions...Tout aussi manipulés que manipulateurs, les médias occidentaux ont admirablement fait le relai de cette idéologie dans l’affaire des « cartoons » sataniques. Comment leur reprocher, en effet, de se jeter corps et âme dans une telle bataille, puisqu’il en va de la survie de la liberté d’expression, de la démocratie et son modèle de vie pour lesquelles ils disent se battre tous les jours et dont la défense ne représente ni plus ni moins que leur idéal ? Cette croisade contre le mal, pleine de bon sens et de sagesse consensuelle, n’hésite pas à s’avouer prête au martyre quand elle prêche la désobéissance civile au nom de la liberté d’expression. Le journaliste John Llyod du Financial Times le déclare haut et fort dans son article : « Drawn into controversy » [3] : « La question que chaque journaliste devrait se poser est : aurais-je publié ces vignettes ? ». Il y répond par l’affirmative et ajoute : « les médias occidentaux ont lutté sans cesse pour leur liberté et ne doivent pas fléchir devant les exigences islamiques ». Il conseille même à ces médias de republier les vignettes pour que les gens s’en fassent une idée juste après la polémique [4]. Le public, amant de la liberté, aura compris et salué ces actes de solidarité entre quotidiens et télévisions de toutes les nations libres, reproduisant avec une bravoure qu’on ne leur connaissait guère les vignettes de la discorde... On pourrait en rester là et déclarer avec M. Lloyd notre étonnement devant la haine irrationnelle et fanatique que professent les islamistes contre notre modèle de Liberté et de tolérance... On regrette déjà de voir tout le monde s’en contenter... L’émancipation des peuplesDes bribes de réponse à ce problème d’une grande complexité, pourraient voir le jour si, par exemple, on questionnait durement nos classes dirigeantes qui depuis le début de la décolonisation n’ont eu cesse de lutter contre le développement indépendant des nations du Tiers-Monde. Cette lutte a consisté en l’élimination pure et simple des projets émancipateurs qui prirent naissance dans ces pays. Projets qui dans l’ensemble prétendaient redonner aux peuples des alternatives locales de développement s’opposant aux impositions internationales des ténors de la géopolitique capitaliste et de la Banque Mondiale. Ces alternatives préconisaient généralement une redistribution des terres, des politiques agricoles, le désenclavement du monde rural, des réformes économiques et financières luttant contre des systèmes d’imposition toujours favorables aux riches, une meilleure gestions des ressources naturelles et de leurs revenus, une régulation des activités commerciales des multinationales occidentales, le développement des secteurs de l’éducation et de la santé pour les pauvres, etc. Et comme le fait remarquer Mark Curtis dans son livre « web of deceit » [5] , même si les forces nationalistes n’étaient pas toujours inoffensives, dans beaucoup de cas, elles offraient des alternatives de développement qui en général auraient été beaucoup plus positives que celles imposées de l’extérieur. Les pays occidentaux ont préféré soutenir systématiquement les régimes qui favorisaient leurs intérêts ; la France en Françafrique, l’Angleterre au Moyen Orient et en Afrique du sud, les Etats-Unis en Amérique centrale et du sud, etc., ont toujours lutté contre l’avènement de la démocratie. Pour ne parler, par exemple, que du Moyen-Orient d’où viendrait aujourd’hui cette haine irrationnelle contre la liberté (Moyen-Orient décrit par le Foreign Office britannique comme d’un prix vital pour toute puissance interessée par la domination) [6] , un rapide coup d’œil sur le passé des interventions de l’Occident ne laisse pas de place au doute : en 1951, l’Angleterre et les Etats-Unis prennent la tête d’un complot contre le premier ministre iranien Musaddiq qui a commencé la nationalisation des champs petrolifères de son pays. Musaddiq sera déposé par un coup d’état organisé par le M16 et la CIA deux ans plus tard, en août 1953. Le Shah prend sa place. En octobre 1956, des forces occidentales envahissent l’Egypte du président Nasser. En juillet, c’est le tour du sanguinaire gouvernement d’Oman de recevoir une aide militaire pour lutter contre un mouvement nationaliste de libération qui sera défait en 1959. En 1958, la Jordanie est à son tour attaquée par la Grande Bretagne. En 1961, l’Occident intervient au Koweït. En 1962, la CIA et le M16 couvrent des opérations militaires au Yemen du Nord. En 1964, commence la seconde guerre de « libération » d’Oman. En 1970, après bien des problèmes de « communication » entre le Sultan d’Oman et ses alliés occidentaux, celui-ci est chassé du trône et on y installe son fils, le sultan Qaboos, toujours au pouvoir aujourd’hui. En 1980, les mudjahidins afghans reçoivent leurs premiers entraînements pour lutter contre les soviétiques. Dans les années 1980, l’Arabie Saoudite signe des contrats d’armement colossaux avec l’Occident (1985 et 1988). En avril 1986, les Américains lancent des raids aériens sur la Lybie. En 1991, commence la guerre du Koweït... Ajoutons à tous ces conflits celui de la Palestine, la guerre du Liban, les évènements du 11 septembre, etc. Tout le monde sait depuis ce qui s’est passé dans cette région du monde. Ailleurs, la listes des interventions, des complots et des coups d’état en faveur de regimes répressifs au service des nations libres rempliraient des pages. M. Lloyd, le Financial Times et avec eux une grande partie de leurs confrères occidentaux semblent se poser des questions sur leur rôle dans une société démocratique. Se remettre en question est un signe de vivacité psychologique et un remède contre le vieillissement et la caducité. Ils crient bien fort leur indépendance face à des marchés qui détestent les boycotts des produits occidentaux mais leur posent curieusement les mauvaises questions et évitent toute polémique susceptible d’entraver leur expansion... Ils crient si fort aujourd’hui le mot liberté qu’ils nous engagent à nous interroger sur le bien fondé de leur honnêteté... Philippe Nadouce. Londres, le 12 fevrier 2006. [1] Lire l’article de Guy Scarpetta, "Pasolini, un réfractaire exemplaire" (Le Monde Diplomatique, février 2006. [2] En effet, il s’avère que les élites des deux camps avaient gardé la tête froide face à la propagande catastrophiste qui émanait de leurs administrations respectives. [3] Financial Times Magazine, p. 10. Février 2006. [4] "Republication, to allow free judgement, is a necessity, by the standards we have achieved". [5] Web of deceit. Britain’s real role in the world, de Mark Curtis, Ed. Vintage Original, 2003. [6] Documents secrets du Foreign Office datés de 1947.
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Ecrivain, poète, dramaturge... Philippe Nadouce est né en 1965 dans l’île de Ré. Il a quitté la France il y a vingt ans. N’y reviendra probablement pas. Traîne depuis en Europe. Vit actuellement à Londres. Premier roman publié en 2002 : "Les cahiers madrilènes" (Ed. NP. Coll. Le Manuscrit.)
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