Entretien avec Alain Soral
L’escroquerie féministe


   

 

DANS LA MEME RUBRIQUE :

Pourquoi je m’abstiendrai
J’accuse
Manifeste anti-nataliste
Cherche, cherche
D’un paradis l’autre...
Manifeste de l’argent gratuit
La décroissance
Réactionnaires ?
Du bon usage de la torture
Jénine, retour sur un crime d’Etat
Indigestion coloniale : l’urgence d’une réponse anthropophagique
Saint Gates
Les Cartoons sataniques
Entretien avec Alain Soral


 

A.F. Aujourd’hui, les nombreuses associations au service du "droit des femmes" s’appuient tantôt sur le discours social-démocrate dominant tantôt sur un discours radical libertaire. Le féminisme est-il un communautarisme comme un autre ? La femme n’est-elle pas plutôt en voie de devenir l’emblème de la victime, la quintessence de l’opprimé ?

Alain Soral. "La femme" présentée comme telle dans le champ social est, politiquement, un communautarisme victimaire puisque cette catégorisation biologico-psychologique occulte une réalité où “des femmes” peuvent oppresser d’autres êtres par le biais des rapports économiques. Ainsi, faire d’une bonne bourgeoise la victime a priori d’un pauvre sous-prolétaire, ou d’une cadre supérieure la camarade de la caissière, sont une évidente même escroquerie : celle qui consiste à sortir du politique les rapports socio-économiques qui le constituent le plus sérieusement... C’est cette vision “pré-politique” qui constitue l’essence du communautarisme victimaire, qu’il soit féministe, gay, juif, black... Et le gros problème de cette vision, c’est qu’elle ne connaît plus que des victimes, qu’elle institue “l’héritage victimaire”, et ne conçoit plus l’échange qu’en terme de réparations... Le féminisme, comme tout communautarisme victimaire, devient du coup un “essentialisme de la rente” qui tend très vite à l’escroquerie, et qui vient in fine parasiter la sérieuse “question des femmes” dans le politique...
Une question qui tourne inéluctablement autour de la gestion sociale de la maternité et du maternage ( statut de la femme au foyer, crèches, aides, avortement...), soit la question de la maternité que les féministes, dans une sorte de délire, tendent à voir comme une injustice sociale alors qu’elle est un fait biologique que le politique doit effectivement gérer !
En fait si la féministe veut se voir comme “opprimée radicale”, il faut alors qu’elle admette qu’elle est d’abord opprimée par son corps, et que pour être libre au sens où elle l’entend, elle doit alors cesser d’être une femme ! Nous touchons là au coeur du féminisme comme “haine non sue de la femme-corps et de son statut biologico-organique”...

A.F. Autrement dit, le leurre du féminisme est double. D’une part, la femme est pétrifiée dans son rôle de victime (et vous montrez bien que cela non seulement conduit mais procède de l’aberration du "carcan biologique") : la dialectique historique est refoulée, au profit du concept idéal de "guerre des sexes". D’autre part, le féminisme fait valoir une conception partielle du politique. Finalement, le féminisme consacre aussi l’effacement du logico-politique, du moins sa réduction à une logique de gestion du social. La femme est-elle incapable de s’inscrire dans le politique autrement qu’en l’amputant de sa dimension essentielle ? Plus abruptement : la femme est-elle inapte au politique ?

Alain Soral. J’ai mis le doigt, dans mon livre Vers la féminisation ? sur cette tendance, chez la femme moyenne, à réduire le politique au psychologique (rapport à l’autre souvent modélisé sur le rapport au père et au mari plutôt qu’au patron ou au collègue), une “réduction psychologiste” que j’explique par l’œdipe, différent chez la femme, et ne comprenant pas ce “meurtre du père” qui permet de passer du familial affectif à l’extra-familial régit par le travail : de la séduction aux rapports de production... J’y démontre aussi, ensuite, que c’est parce que le féminisme est une dépolitisation du politique, que le pouvoir politique a toujours fait la part belle au féminisme. Le féminisme se révélant, en fait, "l’idiote utile" du pouvoir économique et du libéralisme, avec la “cause des femmes” comme propagande stakhanoviste ! Pour se convaincre de la véracité de ma thèse, il suffit de regarder l’histoire de ces cinquante dernières années et de lire le magazine Elle !

A.F. C’est un des grands mérites de votre essai de souligner que, dans la structure psychique féminine, la question du « choix d’objet » a une portée sociale évidente. Commentant Freud, qui soulignait l’absence, chez la petite fille, de ce commerce avec l’interdit qu’est le meurtre symbolique du père, un psychanalyste écrivait : l’homme est dans la tragédie, la femme est dans le drame. Ce drame, Freud le voyait surtout dans le fait que la femme est vouée à jouer son être dans son devenir, à être actrice de son identité. L’activisme féministe lui donne raison. Les féministes ont fait de la sentence « on ne naît pas femme, on le devient » le credo d’une libération ! On connaît la relecture de Freud qu’a fait un penseur marxiste comme Marcuse. Tout se passe comme si, dans la seconde moitié du siècle, la différence sexuelle, cette asymétrie fondamentale et fondatrice, était devenue impensable. Finalement, l’utopie féministe ne se réalise-t-elle pas dans une indifférenciation, dans la condamnation radicale de ce qui fait le sel de l’Histoire ?

Alain Soral. On est surtout dans la confusion égalité (sociale), identité (ontologique). Ce qui ne peut conduire qu’à des absurdités. Absurdités sur le plan du logos et, ce qui est plus grave, incapacité sur le plan politique. Avec pour corollaire, une remontée légitime de la misogynie. Comme je l’écris en conclusion de Vers la féminisation ? : “ni le corps ni l’œdipe ne sont des démocraties” et ce quel que soit notre désir d’égalité sociale entre les hommes et les femmes...

A.F. Ce désir d’égalité agit aussi sur le plan du langage, qu’on expurge peu à peu : on féminise les fonctions, on préfère parler de « genre » plutôt que d’ « identité » ou de « sexe ». Ce combat pour l’égalité prend une dimension nettement symbolique. Prenons par exemple le débat sur le voile, qui a été l’occasion d’interroger non seulement la laïcité mais aussi la condition féminine. Le féminisme se trouve face à une alternative : accepter le voile au titre de "particularisme culturel" - et accepter d’une certaine façon que le féminisme soit un particularisme occidental - ou donner le primat à l’universalité et condamner le voile comme symbole d’asservissement. Vous avez dit, à ce sujet : "Je préfère le voile au string".

Alain Soral. Le fond du débat, et le problème du féminisme, c’est la négation de la femme comme corps et la négation d’une certaine unité corps-esprit. L’enjeu, au-delà du symbolique, étant la standardisation dans un but d’optimisation économico-marchande : mise au pas des femmes dans le processus de production et mise au pas des hommes dans le processus de consommation. Dans les faits il y a absolu refus de la “différence” et apologie systématique du “modèle unique” sous-segmenté ! Sur la question du voile, l’approche juste doit obéir à la même dialectique : le voile “français” ne peut pas se réduire à un retour à la tradition, surtout quand on réalise que ce voile est peu porté dans le Maghreb des années 60-80. Le voile est justement le refus de cette standardisation marchande par une frange de la population immigrée, jeune et plutôt cultivée, qui peut encore mesurer la perte de dignité que représente le passage du patriarcat de la production à notre néo-matriarcat de la consommation. C’est en ce sens que je peux déclarer, sans aucune arrière pensée religieuse ou réactionnaire, que je préfère le voile au string... comme moindre aliénation !

A.F. La "femme libérée" serait-elle devenue définitivement inabordable ?

Alain Soral. L’occidentale libérée...de quoi ? De certains impératifs de la nature pour se soumettre au diktat de la “consommation transgressive” ? C’est cette occidentale là, lectrice de Elle, arrogante, idiote et forcément névrosée, que j’appelle la pétasse. Une pétasse effectivement inabordable, mais pas seulement dans le sens marchand de “trop cher pour toi” où elle l’entend. Inabordable parce que de plus en plus sans mystère, sans charme et sans grâce. De plus en plus inabordée en somme et de plus en plus seule !

Propos recueillis par Axelle Felgine.

Alain Soral est essayiste, sociologue, cinéaste.

Il a publié, entre autres, "Sociologie du dragueur" (2004), "Misères du désir" (2003), "Vers la féminisation ?" (1999) aux Editions Blanche. Son prochain livre sortira le 6 avril 2006.

Cet entretien a paru dans l’ouvrage collectif Femme publié aux Editions Hermaphrodite (2005).

 

 




 

En Résumé Plan du Site Les Auteurs La Rédaction Nous contacter Lettre d’Information
Textes & illustrations sous COPYRIGHT de leurs auteurs. Traduction/Translation