Les bruits de bouche et l’AK47

par Sébastien Etiévant,    

 

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Les bruits de bouche et l’AK47


 

« Il faut entendre au fond de toutes les musiques l’air sans note, fait pour nous, l’air de la mort. » (L.-F. Céline)

Schlurps schurps...le mec à côté de moi faisait quand même un sacré bruit avec sa bouche. C’était un vieux, un vieux tout banal, tout banal mais tout pas beau, avec un drôle d’épiderme et des drôles de chicots pas ragoûtants pour un sou.

J’avais essayé d’en faire abstraction, au début, mais peine perdue : impossible de me concentrer sur mes nouvelles, schlurps schlurps le vieux n’en ratait pas une pour m’emmerder, chacun de ses gestes était comme un prétexte diabolique pour me pourrir mon après-midi. Le vieux dégustait une assiette de frites en buvant une Jupiler, et de la fourchette de frites au verre de bière qu’il alternait, l’air impassible, comme suivant un schéma mystérieux et solennel connu de lui seul...des frites à la bière et de la bière aux frites, il y avait toujours un Schlurps un peu écoeurant qui venait s’intercaler dans l’affaire pour me péter les couilles.

Incapable donc de me concentrer sur la page à moitié blanche et à moitié défigurée de griffouillis nerveux, totalement improductifs et potentiellement indéchiffrables, inaptes à retenir mon attention tant ils semblaient résonner individuellement des claquements de langues et des bruits de déglutitions sinistres dont mon voisinage envahissait inlassablement notre espace commun. Par dépit, par désespoir, par curiosité aussi, une curiosité malsaine, inquiète, j’ai commencé à l’observer, du coin de l’œil, discrètement au début, puis plus franchement, la gène s’estompant peu à peu à mesure que grandissaient l’horreur et la fascination morbide, me tournant totalement vers lui, me penchant vers lui presque assez pour sentir la légère effluve de sueur rance et d’alcool séché qui émanait de l’importun personnage.

Schlurps schlurps ! Tout d’un coup, un choc, un bouleversement est survenu au cœur de mon observation presque hypnotisée, j’ai eu soudain l’impression que le vieux souriait bizarrement, qu’il avait l’air content de son coup !...A coup sûr ça lui plaisait, au vieil emmerdeur ! Entre ses frites et sa bière et ses schlurps odieux il devait bien se rendre compte qu’il me pourrissait totalement, qu’il mettait fin à tous mes espoirs de création littéraire de cet après-midi !...Un véritable autodafé ma parole, un crime contre l’esprit !...Il faisait mine de ne rien capter, ignorait même jusqu’à mon observation si flagrante qu’elle tenait presque du voyeurisme ou de l’inquisition...mais moi je savais bien, je voyais bien qu’il en bavait de satisfaction dans sa bière.

Schlurps schlurps ! Le phénomène était inquiétant : on aurait dit qu’il bavait tellement, à la limite du dégueulage, qu’il remplissait sa bière au fur et à mesure qu’il l’aspirait avec son bruit de mollusque. Plus la proportion de bave sénile augmentait dans le verre, et plus le clapotis devenait gluant et intolérable, ponctué qu’il était de sucions insistantes et de gargouillages sous-marins qui semblaient enfler dans l’atmosphère jusqu’à éclater en de grosses bulles dégueulasses et contagieuses.

Schlurps schlurps ! La malveillance apparemment sans borne de l’inférieure et néanmoins machiavélique créature en venait à m’obnubiler totalement, et je commençais de trembler de plus en plus, la rage au ventre qui montait, sourde, irrésistible.

Schlurps schlurps ! N’y tenant plus, bien déterminée à percer le mystère de ces sonorités liquides et tyranniques, je me suis assise en face de lui, et j’ai approché doucement mon visage du sien, secouée de tremblements de dégoût et de colère impuissante. Derrière ses lunettes cassées et posées de travers se terraient bien au chaud deux yeux livides, dans lesquels on ne lisait rien du tout, mes tremblements devenaient de véritables spasmes, la malveillance que j’avais à l’instant imaginée chez la carcasse froide, inerte mais goulue qui me faisait face ne s’y lisait même pas, ne venait même pas ne serait-ce qu’agiter d’une petite lueur maligne ces prunelles mortes qui évoquaient en moi les myriades de regards mouillés et insanes des étals de poissons répugnants et visqueux du marché couvert.

Schlurps schlurps ! Prise d’une pulsion subite je lui ai planté mon stylo-bille dans la narine, d’un coup, sans crier gare, l’enfonçant de toutes mes forces, maintenant sa tête de ma main libre, espérant peut-être inconsciemment atteindre en lui une partie du cerveau qui aurait pu animer la face hagarde, ainsi stimulée, de quelque signe de vie ou de conscience et ainsi susciter en moi un sentiment de pitié salvateur qui aurait mis fin à mon agacement.

* * *

Le vieux n’avait pas bronché, sa tête avait heurté l’assiette de frite avec un bruit tout mou, sourd et humide, et moi j’avais dû aller demander un autre stylo-bille au bar, avant de m’atteler, comme prise d’une poussée d’inspiration subite, à la rédaction d’une nouvelle un peu frénétique, légèrement mystique aussi, qui traitait des différents moyens dont dispose l’écrivain pour réussir à se concentrer au sein du chaos de la vie urbaine. La nouvelle avançait vite, j’étais assez satisfaite de moi. Quand le bar a fermé, j’avais déjà noirci une dizaine de pages, je me sentais un peu exténuée, lessivée mais par une fatigue saine, sereine, la fatigue des jours productifs.

* * *

Je me suis réveillée, prise d’une sourde inquiétude...au milieu de la nuit, des meubles familiers et des sonorités apaisantes de la ville, quelque chose clochait. Le ronronnement de la machine à laver, le bruissement réconfortant des autos, les gazouillements amicaux des fenêtres MSN que j’avais omis à dessein de fermer, et qui, par-dessus le fond sonore des ventilos de l’unité centrale du PC, composaient leur berceuse habituelle, rassérénante...tout cela était comme parasité par un autre bruit, régulier lui aussi, une toile de fond sonore inédite...

SCHLURPS SCHLURPS

Je me suis levée d’un bond, livide, allumant fébrilement la lampe de chevet, tâtonnant comme une folle.

SCHLURPS SCHLURPS

D’où cela pouvait-il bien venir ? J’avais l’impression d’être tombée dans une autre réalité...J’ai allumé la télévision, le bruit me rendait folle, le bruit était trop fort, comme une énorme bête qui m’attendait derrière le voile de la réalité pour m’engloutir, j’ai allumé une cigarette, fébrile comme jamais et complètement à l’ouest, je m’étais gourrée de sens et la fumée âcre du filtre involontairement calciné m’a assaillie la gorge et comme étouffée. Les clips braillards et danssouillants sur MTV ne faisaient pas le poids face aux bruits du monstre, schlurps schlurps, à peine atténués, bruits de bouche diaboliques qui venaient scander la musique, comme dans une sorte de rituel grotesque et cannibale, omniprésents et inextinguibles.

* * *

Il me semble que je suis en train de courir dans la rue comme une gourde. Mes pieds me font mal. Je n’entends plus le bruit mais je suis inquiète quand même. Il faut que je parle à quelqu’un, n’importe qui ou n’importe quoi ferait l’affaire, une échoppe, un commerçant quelconque, un poivrot, une âme en peine, il faut que je me confie, il me faut trouver un réceptacle à toute cette folie.

Schlurps schlurps !...le bruit recommence, tout doucement. C’est supportable, pour l’instant...mais si le bruit se remettait à enfler comme toute à l’heure, et si je ne trouvais personne ? Et, effectivement, à chaque coin de rue le PMU est fermé, et à chaque coin de rue le bruit semble enfler d’avantage, comme pour se gausser de sa proie et du désespoir qui la rend encore plus vulnérable, semblant lui susurrer à l’oreille : quand tu ne feras plus qu’un avec la folie, que tu auras baissé les bras, haletante, que le claquement de ta mâchoire terrorisée sera devenu aussi liquide et frénétique que mon gargouillis, enfin, je te mangerai.

* * *

Enfin, une façade éclairée. J’ai reconnu l’échoppe, c’est la boutique du vieux Will, ami de mon père que je n’avais pas vu depuis longtemps, que j’avais toujours trouvé un peu inquiétant, mais dont l’apparition, au beau milieu de cette nuit qui semblait sans fin, avait presque un côté providentiel. La boutique en elle-même était assez pittoresque. Les murs, recouverts jusqu’au plafond, très haut, d’étagères bancales, débordaient de tout un fatras improbable d’amulettes, de fioles aux couleurs délavées, recouvertes de poussière, de grimoires effeuillés et comme rongés de moisissures et de teintes de bronze sale.

Au fond de la salle, passé tout ce bric-à-brac caricatural sur lequel je me suis attardée longuement, écarquillant mes yeux, une grand comptoir trônait, un peu plus entretenu, mais offrant lui aussi à la vue son lot d’articles tous plus kitsch et périmés les uns que les autres. Jeux de tarots aux couleurs dont le temps avait atténué l’aspect criard, boites d’encens déchirées ou bubonnées par je ne sais quelle fermentation qui les rendait difformes, biscornues. Au milieu de tout cela, un genre de remugle, dont on n’aurait su dire s’il était simplement insane ou s’il participait d’une atmosphère mystique destinée à berner le chaland en l’appâtant avec un peu de transcendance.

Vous n’avez pas bonne mine, Mademoiselle Clémentine ! Derrière le buffet, un vieux grigou, qui tremblotait pas mal, le regard torve. Je n’étais pas sûre de reconnaître l’ami de mon père, mais le personnage avait l’air plutôt affable. Comme le vieux Will en tous cas, il devait faire partie de ces derniers rescapés soixante-huitards, de ces victimes de l’abus de LSD, que l’état d’épaves impotentes condamne définitivement à la servilité.

Le pantomime pathétique de ce vieil hippie qui tâchait de s’exprimer tant bien que mal excitait en moi un sentiment de compassion qui, ajouté au spectacle quasi surnaturel et désuet de la boutique, réussissait presque à éloigner de mes pensées la fuite hagarde à travers la ville qui m’avait conduit chez lui à cette heure indue.

On va vous sortir de là ma bonne petite dame ! Sur quoi il s’est mis à farfouiller dans son bazar d’étagères, l’air un peu fou, retournant tout ce bordel sans méthode apparente, suant comme un veau. Il s’exclamait, marmonnait tout seul, s’arrachant les poumons dans des quintes de toux interminables, au milieu des nuages de poussières que son agitation d’insecte ne manquait pas de soulever, et dans lesquels ont eût dit qu’il allait finir disparaître pour de bon. Le vacarme des bouquins qui tombaient au sol, le crépitement de certaines fioles qu’il en venait même à flanquer par terre et qui se brisaient, le grincement des étagères qui menaçaient de ployer sous les nouvelles et improbables répartitions de poids que la technique de rangement pittoresque du vieillard leur imposait, tout cela éclipsait maintenant complètement le bruit, l’autre bruit.

« Bruits de bouches et autres malédictions contemporaines » ! Il avait fini par dénicher un très gros volume, encore plus abîmé que les autres, et s’exclamait, visiblement content de sa trouvaille. Après avoir parcouru quelques dizaines de pages, en reprenant lentement son souffle et en s’épongeant le front, l’air sûr de lui et content d’avoir eu à s’affairer pour une bonne cause, il a donné son diagnostic. « C’est bon, j’ai trouvé ! Il vous faut tout simplement un AK-47 » Par chance, le vieux en avait un sous son comptoir, en parfait état de marche ma petite dame, avec une notice et quelques chargeurs, qu’il m’a bradé pour quelques centaines d’euros.

Clic-clac ! Se débarrassait-on des fantômes à coup de Kalachnikov ? J’étais repartie, un peu dubitative, sans autre espoir tangible que de serrer le froid métallique de l’arme contre mon cœur, en me hâtant vers mon appartement à petits pas furtifs, un peu inquiète, un peu parano, jetant des petits coups d’oeil de droite et de gauche un peu comme une bête traquée, bien décidée à regagner mon logis avant le lever du jour. Il me restait finalement encore une heure avant l’aube, ce qui me laissait un peu de temps pour m’entraîner un peu dans la cour de l’immeuble avec mon engin.

Clic clac ! Tac tac tac tac-tac ! Elle était toute mimi cette petite mitraillette, les poubelles et les canettes de la cour n’en revenaient pas, les voisins devaient croire à une banale fusillade nocturne et se terrer gentiment derrière leurs volets clos, et moi je m’amusais comme une petite folle. Finies les angoisses ! Pas le moindre bruit de bouche ou autre saleté, la nuit était redevenue apaisante et complice, et je suis montée me coucher, rassurée d’en avoir fini avec cette nuit d’enfer.

* * *

L’avion pour Cleveland a à peine décollé qu’on nous apporte déjà les plateaux repas. Pas l’air très bon cette merde. Classe économique, les genoux collés au siège de devant. Le vin est dégueu. J’aurais du demander une bière, comme le gars à côté de moi. Il fait un drôle de bruit en la buvant, sa bière. Schlurps schlurps... Pas vraiment beau à voir, et puis pas gêné avec ça ! Il n’essaie pas de dissimuler son bruit, il pourrait faire gaffe, au lieu de chuinter, comme ça, avec sa bouche baveuse, il me donne mal au cœur. Je crois qu’il sait très bien que ça m’emmerde, que le voyage dure plus de huit heures et qu’il m’a à sa merci. Il peut me faire craquer, me rendre folle...et si ça ne s’arrêtait jamais ? J’ai l’impression que rien ne pourrait me calmer.

J’ai réussi à aiguiser le manche de ma fourchette en plastique contre le rebord inférieur de mon siège, si usé qu’il laisse dépasser une espèce de bout de ressort en métal qui me scie la jambe. Ca sera bien fait pour leur gueule, à cette compagnie de merde. Je me lève derrière l’hôtesse, et lui applique petit couteau improvisé contre la carotide, tout en la maintenant fermement par la taille de l’autre main. J’hésite entre détourner l’avion vers la maison blanche ou la statue de la liberté. Comme une envie soudaine de faire un peu de tourisme.

* * *

SCHLURPS SCHLURPS ! Je me suis réveillée d’un bond, paniquée. Le soleil irradiait la pièce, j’ai saisie la kallache que j’avais gardée sous mon oreiller, et je l’ai brandie devant moi, traversée de spasmes encore plus violents que la veille, avec un genre de sueur froide qui me piquait et me brûlait, dégoulinant de mon front, me collant ma chemise de nuit dans le dos, s’insérant entre le manche de l’arme et mes paumes fébriles, moites.

J’ai promené le canon de la mitraillette, balayant l’air de sa silhouette tremblante, m’arrêtant à chaque angle de la pièce, jetant des coups d’oeils furtifs partout, bien consciente d’une présence.

Schlurps schlurps...

TAC TAC TAC TAC TAC-TAC ! J’ai explosé la télévision, la chaîne hi-fi, criblé de balles mon poster d’Alizée et ma peluche de Corbi, déboîté le réveil , cratérisé l’ordinateur, une bonne partie du mobilier et de bibelots divers, avant de m’arrêter, pantelante, à l’écoute. Le clapotis dégoûtant avait cessé.

J’étais dans une drôle de forme ! Ce petit exercice m’avait apaisé les nerfs et emplie de sérénité : si l’odieux gargouillement s’avisait de refaire irruption dans ma vie, il me suffirait simplement de dégainer la fidèle mitraillette ! L’après-midi s’annonçait productive. Avec l’AK 47 dans mon sac à dos, les bruits de bouche n’avaient qu’à bien se tenir, sinon...

Je suis arrivée au bar, des feuilles de brouillon plein mon sac, ainsi qu’une drôle de mitraillette amicale et plein d’idées dans la tête., arborant un sourire que j’imaginais des plus radieux, et je me suis dirigée vers l’arrière salle. Elle était blindée de monde. Même à ma place habituelle, celle que le patron de l’Institut prend toujours soin de me réserver, siégeait un de ces vieux. J’ai poussé un cri de surprise et de déception. , et ils ont tous tourné la tête vers moi, tous identiques, des vieux comme celui de la veille, il y en avait plein, dégoûtants, patouillant dans des assiettes de frites grosses comme des seaux, des ongles incarnés de crasse, des faces avinées, grimaçantes, simiesques, des chicots jaunis gargouillant dans des bulles de baves que les lèvres pendantes ne contenait plus et dont la sanie poisseuse dégoulinait dans les verres de bières à grosses gouttes, et ils me fixaient, sans un mot, comme une infinité de regards d’atrocités sous-marines, des regards complètement vides mais accompagnés cependant d’un drôle de rictus que je devinais jubilatoire.

Schlurps schlurps ! Mon estomac s’est noué d’un coup, une vraie crampe accompagnée d’une nausée pas possible, j’ai fouillé dans mon sac, en me mettant à trembler à nouveau, les salauds, les fils de putes, j’ai braqué la kalach’ dessus en les traitant de porcs. Aucune réaction. Les vieux se sont retournés vers leurs assiettes de frites, la bave a recommencé à se mélanger à la bière, et le bruit de bouche s’est amplifié.

Schlurps schlurps ! schlurps schlurps ! SCHLURPS SCHLURPS SCHLURPS SCHLURPS ! ! ! La rage est montée en moi d’un ton, bande de sales porcs, je vais vous apprendre à bouffer proprement ! N’y tenant plus, j’ai joint le geste à la parole en balançant la purée, comme ça, sans prévenir, j’ai pressé la détente, un chargeur entier s’est vidé sur les vieux. C’était comme un feu d’artifice, les bulles de baves et de bière ont semblé léviter un instant dans l’atmosphère, le sang, la bave et la bière s’envolaient des carcasses comme dans un ballet féerique, une symphonie de craquements d’os et de renvois sonores, un magma de clapotis bizarres et de râles gutturaux et liquides que masquait à peine le martèlement de caisse claire endiablé de la mitraillette, qui venaient se greffer dessus comme autant de tonalités d’un gigantesque orchestre improvisé, magnifique, une oeuvre d’art à part entière, un hymne à la joie, le houblon se mélangeait au plasma sanguin dans des teintes roses et orangées soulignées par le carmin des faces écarlates des vinasseux à l’agonie, les pantins de cadavres criblés de trous ont un instant semblé se lever, comme pour mimer une gigue dionysiaque, puis tout est retombé, silencieux, clic clic, le chargeur était vide.

Ca avait été une sacrée extase, des frissons avaient parcouru mon échine tandis que les dentiers étaient tombés dans les assiettes et dans les verres et que la masse de chairs intoxiquées s’était élevée ensemble à la dimension d’Art Total, c’était celle là la musique que j’avais cherchée toute ma vie, la musique de l’Ame ! Le spectacle des cadavres désormais immobiles était un peu comme une gigantesque de Dali, toute en coulures et en décomposition. Les éclats de verres, qui tombaient des lampes que j’avais explosées avec le recul de l’arme ont continué à voleter encore un peu, comme une infinité de petites paillettes, de petits flocons de neige féeriques et lumineux, conférant encore un peu du merveilleux de la scène de tuerie aux quelques instants pendant lesquels je reprenais mon souffle, heureuse comme jamais.

J’ai tourné les talons et je suis repartie, d’un pas fier et martial, bien décidée à trouver un autre bar à la table duquel j’allais désormais continuer à rédiger mes nouvelles, le spectacle somptueux et bouleversant de ces quelques instants de complétude à jamais enfoui dans mon cœur et manne éternelle d’inspiration. Au moment de passer le seuil de la porte, j’ai jeté un petit coup d’œil derrière moi, comme pour m’assurer que tout était bel et bien mort, ou pour apercevoir une dernière fois le divin charnier. Pas un son. La quiétude la plus parfaite. A peine en me retournant pour reprendre mon chemin ai-je entendu un léger...

...schlurps schlurps !

 



Sébastien Etiévant

Docteur ès troubles obsessionnels compulsifs et spécialiste notoire de l’occultisme allemand des années 30, Sébastien Etiévant a publié sa première nouvelle dans la revue Hermaphrodite en 2005. Ce disciple de Huysmans, Bernanos et Léon Bloy, avec lesquels il partage une digestion difficile, prépare dans la plus grande discrétion ses prochains méfaits littéraires : avec le roman "les Autistes", tentative de définition d’un mode de vie nihiliste fondé sur le repli sur soi et l’abandon des relations causales, et le recueil "Clémentine et les gorilles" (titre provisoire), Sébastien Etiévant fermente les fondements d’un nouveau genre : le récit névrotique d’anticipation. Ce bon vivant repenti et extremiste polymorphe, qui officia naguère sous le nom de Monsieur Patate, se fait désormais volontiers surnommer "Son Altessissime", en vertu de ses éminentes fonctions au sein des Editions Le Mort-Qui-Trompe dont il est l’un des co-fondateurs.

 




 

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