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Cioran, le plus paradoxal des post-nietzschéens (II) par Yann Porte,
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Seconde Partie : Nietzsche vu par Cioran ou les avatars d’un cas-limite de généalogie critique et stylistiqueNul besoin pour Cioran, tant la filiation spirituelle et stylistique paraît évidente, de consacrer dans ses Exercices d’admiration un chapitre à Nietzsche. Pour dire sa dette spirituelle et sa profonde affinité avec la pensée et le style de ce dernier, Cioran s’est toujours contenté de brefs hommages teintés de critiques subtiles et pénétrantes. En fait, cette attitude s’explique, encore une fois, par la proximité de tempérament des deux penseurs. Celle-ci s’exprime dans leurs pratiques d’une « contre-philosophie » subversive qui se veut plus authentique que la philosophie systématique qu’ils jugent récupérée par les institutions sociales. L’attitude réactive de Cioran vis-à-vis de Nietzsche est dominée par l’ambivalence. Celle-ci est faite de rejet et de fascination entre deux tempéraments - plus encore qu’entre deux pensées - trop forts pour ne pas se mesurer l’un à l’autre. A cela s’ajoutent leurs goûts communs pour le style fragmentaire dont ils font l’organe d’expression privilégié de cette crise de la conscience et de la culture qu’est le nihilisme. De fait, ils nourrissent la volonté de hausser la pratique du fragment non pas à la hauteur du Système mais comme dépassement de celui-ci. Cette rencontre spirituelle établit une relation aussi passionnelle qu’intellectuelle vis-à-vis de Nietzsche. Ce qui n’enlève rien au fait que le penseur roumain soit un commentateur acéré de ce dernier. Cette imprégnation intime de la perception cioranienne par celle de Nietzsche oriente définitivement sa manière de penser et son choix d’écrire par fragments. L’aura qu’a contribué, de manière décisive, à donner Nietzsche à la forme fragmentaire et aphoristique a été la révélation originelle de sa « vocation d’écrivain ». Celle-ci est fondée sur la nécessité d’extérioriser une vision du monde insoutenable par la médiation thérapeutique de l’écrit. De ce fait, Cioran, à l’instar de Nietzsche, s’inscrit dans une sensibilité qui éprouve un sentiment tragique de l’écriture où la mélancolie est liée à l’acte démiurgique. Cela dit, une fois parvenu à la maturité, sans totalement renier celui qui fût « l’enchanteur de [sa] jeunesse », Cioran se livre à une critique que l’on peut qualifier de « postnietzschéenne », dans le sens où elle vise, dans un premier temps, à débarrasser la pensée nietzschéenne de toute pesanteur inhérente à son arsenal conceptuel et à son lyrisme. Ce qui semble un comble face à celui qui s’était voulu le chantre de la légèreté dans l’art de penser. Sans réellement vider la pensée de Nietzsche de son contenu, formé des concepts de surhomme, l’übermensch opposé à l’untermensch, de volonté de puissance et d’éternel retour du même - pour ne citer que les plus connus - Cioran procède à une sorte de déconceptualisation des grands concepts nietzschéens. Méthode qu’il explique ainsi : « Tragi-comédie du disciple : j’ai réduit ma pensée en poussière, pour enchérir sur les moralistes qui ne m’avaient appris qu’à l’émietter... ». Le terme de « moraliste » est intéressant car s’il ne renvoie pas directement à Nietzsche, il oblige à retourner à ses sources que Cioran a également fait siennes. En effet, La Rochefoucauld, Joubert ou Pascal sont des inspirations majeures pour l’un comme pour l’autre. Quoiqu’il en soit, l’essentiel n’est pas là, mais réside dans cette volonté de surenchérir sur ces modèles déclarés. Tel est le véritable aiguillon de la Weltanschauung cioranienne. Mais, pour en revenir aux concepts de surhomme, d’éternel retour et de volonté de puissance dont on sait quelle interprétation il fût faite par l’idéologie nazie, il est important de dire que l’aspect contestable et parfois incontestablement ambigu ou polysémique de certains des aphorismes et fragments de Nietzsche ne font pas de lui le responsable des crimes de ceux qui, tout en se réclamant de sa vision du monde, la dévoyèrent. Cela afin de justifier le plus grand crime de l’histoire de l’humanité. Et c’est bien cet aspect problématique inhérent à la pensée contradictoire de Nietzsche et représenté par ces trois piliers du nietzschéisme que je viens d’énoncer, qui sont si critiqués par Cioran. Cioran explique en 1952, alors âgé de quarante ans et qu’il écrit depuis cinq ans en français, dans son deuxième ouvrage dans sa langue d’adoption : Jeune encore, on s’essaie à la philosophie, moins pour y chercher une vision qu’un stimulant ; on s’acharne sur les idées, on devine le délire qui les a produites, on rêve de l’imiter et de l’exagérer. L’adolescence se complaît à la jonglerie des altitudes ; dans un penseur, elle aime le saltimbanque ; dans Nietzsche, nous aimions Zarathoustra, ses poses, sa clownerie mystique, vraie foire des cimes... Son idolâtrie de la force relève moins d’un snobisme évolutionniste que d’une tension intérieure qu’il a projetée au-dehors, d’une ivresse qui interprète le devenir, et l’accepte. Une image fausse de la vie et de l’histoire devait en résulter. Mais il fallait passer par là, par l’orgie philosophique, par le culte de la vitalité. Ceux qui s’y sont refusés ne connaîtront jamais le retombement, l’antipode et la grimace de ce culte ; ils resteront fermés aux sources de la déception. On constate dans ce fragment la nécessité pour lui de faire le point sur sa relation face à celui qui fascina son adolescence. Mais cette fascination se fit sous le signe du malentendu car orientée vers une lecture « fascisante ». C’est, en effet, à travers ce prisme herméneutique dévoyé que le jeune penseur transylvain perçoit le vitalisme nietzschéen. Inséparable de ses errements de jeunesse, la figure de Nietzsche hantera le « repenti » jusqu’à sa mort, même s’il avoue ne plus le lire depuis des décennies dans ses derniers entretiens. A sa décharge, on peut encore accorder à Cioran qu’il a abordé l’œuvre de Nietzsche à travers l’édition détournée et falsifiée de la Volonté de puissance établie par la sœur du philosophe, acquise aux idées hitlériennes. Mais l’idéal est encore d’écouter ce que Cioran lui-même a à dire sur celui qui l’a longtemps obsédé : Nous avions cru avec Nietzsche à la pérennité des transes ; grâce à la maturité de notre cynisme nous sommes allés plus loin que lui. L’idée de surhomme ne nous paraît plus qu’une élucubration ; elle nous semblait aussi exacte qu’une donnée d’expérience. Ainsi l’enchanteur de notre jeunesse s’efface. Mais qui de lui - s’il fut plusieurs - demeure encore ? C’est l’expert en déchéances, le psychologue, psychologue agressif, point seulement observateur comme les moralistes. Il scrute en ennemi et il se crée des ennemis. Mais ses ennemis il les tire de soi, comme les vices qu’il dénonce. S’acharne-t-il contre les faibles ? Il fait de l’introspection ; et quand il attaque la décadence, il décrit son état. Toutes ses haines se portent indirectement contre lui-même. Ses défaillances, il les proclame et les érige en idéal ; s’il s’exècre, le christianisme ou le socialisme en pâtit. Son diagnostic du nihilisme est irréfutable : c’est qu’il est lui-même nihiliste, et qu’il l’avoue. Pamphlétaire amoureux de ses adversaires, il n’aurait pu se supporter s’il n’avait combattu avec soi, contre soi, s’il n’avait placé ses misères ailleurs, dans les autres : il s’est vengé sur eux de ce qu’il était. Ayant pratiqué la psychologie en héros, il propose aux passionnés d’Inextricable une diversité d’impasses. Nous mesurons sa fécondité aux possibilités qu’il nous offre de le renier continuellement sans l’épuiser. Esprit nomade il s’entend à varier ses déséquilibres. Sur toutes choses, il a soutenu le pour et le contre : c’est là le procédé de ceux qui s’adonnent à la spéculation faute de pouvoir écrire des tragédies, de s’éparpiller en de multiples destins. - Toujours est-il qu’en étalant ses hystéries, Nietzsche nous a débarrassés de la pudeur des nôtres ; ses misères nous furent salutaires. Il a ouvert l’âge des « complexes ». Tout en voulant dépasser Nietzsche sans pour autant franchir le pas vers la foi et tenter le pari pascalien, Cioran cultive son ambivalence et sa versatilité au point d’en faire une éthique. A cet égard, Jean-François Revel commence l’un de ses articles par ce portrait de Cioran : " Imaginez l’humeur d’un Pascal venant d’apprendre qu’il a perdu son pari, et vous aurez Cioran. Dieu s’effondrant, ne subsiste plus de l’édifice des Pensées que la partie consacrée à la misère de l’homme sans Dieu." Mais la filiation spirituelle qui fait de Cioran un héritier de Nietzsche autant que de Pascal ne s’arrête pas là. En effet, Cioran lui-même établit un lien étroit entre Cioran et Nietzsche sous la forme de cette sentence oxymorique : « Pascal - et surtout Nietzsche - semblent des reporters de l’éternité ». Dans Sous le signe de Saturne, Susan Sontag soulignait déjà, l’empreinte nietzschéenne omniprésente, souvent en négatif, à l’oeuvre dans la vision du monde cioranienne. De plus, on ne peut soupçonner Susan Sontag de faire preuve de complaisance ou d’entretenir des affinités avec la manière de penser le monde de celui qui se dépeint comme un « érudit sardonique », « une vipère élégiaque », « un barbare sous cloche » ou « un courtisan du vide ». De fait, les liens qui unissent Cioran à Nietzsche sont nombreux, complexes, et surtout évolutifs parce que protéiformes et polymorphes. Susan Sontag met en évidence dans l’extrait suivant la nature profonde de ces liens à travers les convergences thématiques qui se retrouvent dans leurs oeuvres respectives et qui découlent de deux psychologies complexes mais proches dans le sens où elles ont des modalités de fonctionnement conditionnées par des éthiques dont le fondement est la suprématie de l’ambivalence de tout phénomène : [...]l’acharnement à vivre une vie spirituelle ambitieuse, le projet de devenir maître de soi, la récurrence des thèmes antithétiques : force-faiblesse, santé-maladie, l’ironie grinçante, l’ambivalence à l’égard de la vocation poétique, l’attrait de la conscience religieuse, l’hostilité envers l’Histoire et les formes diverses de la modernité. Dans la même veine Bruno de Cessole ajoute : [...] il faudrait ajouter l’élitisme implacable, et un penchant logique pour le conservatisme, voire la réaction en politique, symbolisé entre autre par un scepticisme moqueur envers l’idéologie des droits de l’homme et celle des Lumières : “La tolérance, cette coquetterie d’agonisants”, ne cesse de murmurer Cioran dans ses écrits. Si l’on traduit la relation qui unit Cioran à « l’éveilleur de sa pensée » en termes de genèse spirituelle plutôt que dans une perspective sociologique de pénétration du champ littéraire, il apparaît que, sans renier l’attrait que l’enseignement de Nietzsche a eu sur lui, Cioran affirme l’avoir dépassé en bien des points. Dés lors, il s’agit pour Cioran d’affirmer en quoi sa pensée, bien que basée sur les même thèmes, concernée par les mêmes problématiques et servie par un style très proche, est plus subtile et désenchantée que celle de son précurseur qui, pour lui, reste un maître à penser, à vivre et surtout à douter. Dans ce but, il cultive une pensée subjective qui cherche à affirmer la primauté de la négation sur la grande affirmation vitaliste nietzschéenne car elle lui semble contre-intuitive. C’est finalement sur les conclusions, sur la finalité que les deux spiritualités - nietzschéenne et cioranienne - se dissocient le plus nettement. Pourtant, même cette dissociation fondamentale apparaît comme résultant de la profonde ambivalence de ces deux pensées à la fois complémentaires et contradictoires. Dans cet extrait, Cioran se livre à une critique radicale, agrémentée d’arguments peu communs, iconoclastes, de la pensée de Nietzsche : A un étudiant qui voulait savoir où j’en étais par rapport à l’auteur de Zarathoustra, je répondis que j’avais cessé de le pratiquer depuis longtemps. Pourquoi me demanda-t-il. - Parce que je le trouve trop naïf... Je lui reproche ses emballements et jusqu’à ses ferveurs. Il n’a démoli des idoles que pour les remplacer par d’autres. Un faux iconoclaste, avec des côtés d’adolescent, et je ne sais quelle virginité, quelle innocence inhérentes à sa carrière de solitaire. Il n’a observé les hommes que de loin. Les aurait-il regardés de près, jamais il n’eût pu concevoir ni prôner le surhomme, vision farfelue, risible, sinon grotesque, chimère ou lubie qui ne pouvait surgir que dans l’esprit de quelqu’un qui n’avait pas eu le temps de connaître le détachement, le long dégoût serein . Bien plus proche m’est un Marc-Aurèle. Aucune hésitation de ma part entre le lyrisme de la frénésie et la prose de l’acceptation : je trouve plus de réconfort, et même plus d’espoir, auprès d’un empereur fatigué qu’auprès d’un prophète fulgurant. Ce sentiment d’avoir « dépassé » Nietzsche par le renoncement à la conceptualisation et au lyrisme est signe de la maturité pour Cioran. D’autre part, c’est sur ce double renoncement que s’opèrent en quelque sorte un renouvellement et une continuation iconoclastes de la pensée nietzschéenne. Par le biais d’une critique existentielle et subtile d’une pensée déjà ô combien subtile et complexe en elle-même. Mais subtilité et ambiguïté vont souvent de pair chez ce « le Bouddha des Carpates ». Toute la difficulté de Cioran, c’est justement que Nietzsche a formulé la quasi-totalité de sa vision des choses. Comment, dès lors, se positionner par rapport à « l’éveilleur de sa pensée » alors qu’il semble avoir tout dit et bien dit ? A tel point que cette philosophie paraissait, à juste titre, comme inégalable au jeune Cioran. D’où cette nécessité de sa part de se concentrer sur l’art du bien dire, du trait incisif et définitif qui garantit l’originalité d’une pensée, même banale ou convenue, par la force et l’habileté de sa formulation. Mais Cioran ne se contente pas d’égrener des lieux communs car il ressent l’impérieuse nécessité de commencer à penser là où la Nietzsche s’arrête c’est-à-dire de manière aporétique, afin de jouer la surenchère face à l’insoluble. Cette manière particulière de penser exige une grande maîtrise de l’art subtil de la rhétorique. Comment se mesurer à une telle pensée, aussi aboutie, aussi authentiquement géniale sinon en en cherchant méticuleusement les failles dans une quête de dépassement abyssal ? Cette critique radicale est néanmoins toujours puissamment fondée tout en restant très intuitive. Le fait qu’elle soit formulée par Cioran dès le début de sa « conversion » au français démontre que ce passage de sa langue maternelle au français fût une épreuve de totale remise en question résultant d’une grave crise intérieure. Celle-ci contribua à le faire expier la partie la plus sombre de ses prises de position nationalistes. Il attribuera ces dernières au climat d’aveuglement collectif et d’intoxication idéologique généralisé de l’époque autant qu’à une fuite en avant, à un véritable élan vers le pire. Cherchant à oublier ses démons intérieurs, il se jeta dans les bras de l’idéologie fasciste roumaine dont il se fit l’ardent thuriféraire entre 1932 et 1941. Cette période d’engagement idéologique allait conditionner toute la suite de sa vie après la lente et douloureuse prise de conscience de sa complicité à l’élaboration et la propagation d’une idéologie criminelle, sa destinée allait se réorienter radicalement vers un travail d’expiation intériorisé, parfois inconscient en dépit de sa lucidité hors-norme, souvent condamné au non-dit et à l’auto-dissimulation. Ainsi, pendant sa période d’écriture roumaine entre 1932 et 1944, Cioran a écrit et publié au moins cinq livres, soit un tiers de l’ensemble de son œuvre en douze années de création littéraire alors que son œuvre française comporte à peine dix ouvrages écrits en presque un demi-siècle. Cette première période alterne des moments d’intense activité et d’autres plus creux qui correspondent à son unique année d’enseignement, en tant que professeur de philosophie au lycée de la ville de Brasov en 1936, expérience qui sera son unique tentative d’exercer une activité professionnelle de sa vie. L’année 1937 voit son installation en France après avoir obtenu une bourse de l’institut français de Bucarest. Mais il lui faut dix ans de remise en question avant qu’il ne renonce au roumain, en 1947. après qu’il fut, à bien des égards, un exil intérieur. Les raisons de cet exil qui détermine Cioran à endosser le statut d’apatride après avoir épousé la cause d’un nationalisme radical sont multiples. Le constat moralement difficile de se retrouver dans le camp des vaincus - la Roumanie a été l’alliée de l’Allemagne nazie depuis le début du second conflit mondial - mais surtout la prise de conscience d’avoir mis son talent au service d’une cause absolument criminelle reste l’élément déterminant du « retrait » cioranien. Cela dit, Cioran n’a pas été un naïf intégral. C’est, en effet, en connaissance de cause et au nom de la « barbarie régénératrice », sensée surmonter la décadence supposée d’un monde en crise, qu’il se lance dans un nationalisme frénétique. Cet engagement se fait sans avoir bien pressenti les conséquences concrètes et criminelles d’un tel engagement. Revenant sur ce qu’il nomme la « naïveté » de Nietzsche, Cioran lui reproche son manque d’expérience, de pratique dans les relations humaines et sa vision intuitive mais pas assez concrète de celles-ci : Même Nietzsche me semble trop naïf. Je me suis éloigné de Nietzsche pour lequel j’ai eu beaucoup de sympathie, d’admiration. Mais, je me suis rendu compte qu’il y avait un côté trop jeune chez lui. Pour moi. Parce que j’étais plus pourri que lui, plus vieux. Quand même, je connaissais mieux les hommes. J’avais une expérience de la vie, de l’homme plus profonde que lui. Pas le génie. Mais n’importe qui, une concierge peut avoir une expérience plus grande qu’un philosophe. Bien que je n’aie pas de biographie, comme j’ai dit, j’ai vécu. Nietzsche était un solitaire... Au fond, il n’a connu toutes ces choses que de loin. Ce côté adolescent génial et impertinent qu’il a gardé. Il ne s’est pas frotté aux êtres. Il a vécu très intensément. Un immense génie. Mais il n’a pas connu la lassitude du type qui vit dans une grande ville. Qui se frotte aux êtres. Comme c’est mon cas. Dans un entretien accordé à Jean-François Duval, Cioran confronte sa vision de l’homme à la personnalité de Nietzsche dont il critique la volonté de « pureté » qu’il recherche dans la solitude.
Cette analyse psychologique de la personnalité de Nietzsche révèle le regard paradoxal que Cioran porte sur cette pensée. Elle montre que son interprétation a été pervertie par les lectures fascistes, dominantes à l’époque et à quel point les prises de position de jeunesse de Cioran ont été conditionnées par elles. Ce non-dit qui plane au dessus de la critique cioranienne de Nietzsche contribue à expliquer pourquoi le Cioran d’après la métamorphose existentielle de 1947 - le passage du roumain au français - a renoncé au nietzschéisme dévoyé de sa jeunesse sans pour autant oublier ce qu’il doit à Nietzsche. Cela dit, on ressent bien que Cioran est hanté par le spectre de ce Nietzsche fondamentalement ambigu dont la pensée s’est laissée orienter du fait de son ambiguïté antidémocratique et de son goût immodéré pour la force qui, en lui-même, est un aveu de faiblesse. Cette discrète autocritique idéologique a lieu après sa renaissance spirituelle et expiatoire dans la peau d’un écrivain d’expression française. Elle découle du besoin d’affirmer et de réaffirmer qu’il est revenu d’un nietzschéisme finalement trop naïf et excessif dans sa volonté de cultiver un idéal matérialiste et de reconfigurer l’échelle des valeurs, de reconstruire toute l’axiologie de la civilisation occidentale. Pour Cioran, cette vision des choses bien que, concrètement irréaliste, ne manque pas de génie. Nietzsche a exercé une très grande influence sur moi dans ma jeunesse. Mais, aujourd’hui, je me sens très loin de lui. Pourquoi ? Parce qu’il a construit sa théorie. Nietzsche a un idéal, une idée des hommes, de la valeur, en fonction de laquelle il a écrit, façonné, élaboré toute son oeuvre. Et ainsi l’impression m’est venue progressivement que tout cela était un peu faux. Comme prophète ou analyste - car même quand il se veut analyste, il demeure un prophète -, Nietzsche veut “apporter” quelque chose d’absolu, créer quelque chose, jouer un rôle dans la culture, etc. Ce qui fait qui fait que je ne peux aujourd’hui lire avec plaisir que ses lettres, car, dans ses lettres il apparaît comme le contraire de ce qu’il est dans ses écrits. Dans ses lettres, on voit Nietzsche tel qu’il était vraiment : un pauvre type. Et tous ces héros, ces héros de la pensée, qui jouent un rôle dans ses livres, cette grande illusion m’apparaît ainsi fausse. Bien qu’il soit, cela va sans dire, génial, Nietzsche n’est pas, en quelque sorte, véridique. Pour moi, le vrai Nietzsche se trouve dans les lettres, c’est là qu’il est véritablement lui-même. C’est pourquoi, je me suis détourné d’une grande partie de son oeuvre. Nietzsche s’est doté lui-même d’une Weltanschauung, d’une conception du monde. Il ne s’est pas libéré de ses idées et de ses projets, il en est resté dépendant, l’esclave de ses idées. Pour moi, il n’est pas devenu un homme libre, du moins dans ses livres. [...] Peut-être est-ce que j’exagère un peu ; mais j’ai l’impression qu’il y a de la vérité dans ce que j’avance. Nietzsche était le héros de ma jeunesse ; mais il ne l’est plus aujourd’hui : bien que génialement mordant et cynique, je le trouve désormais trop juvénile pour moi, trop candide ... Enfin, Cioran met en relation éthique nietzschéenne et, mentalités et traditions philosophiques allemandes. Cette analyse sociétale et historique essentialiste voit la cause de « la décadence allemande » dans les fondements mêmes de l’esprit national allemand, le Zeitgeist, concept forgé par les Romantiques et repris par tous les mouvements nationalistes postérieurs jusqu’au nazisme. Cette vision de l’essence allemande, de la germanité se fonde sur un rapport au monde pourtant opposé à celui que défend Cioran dès son premier ouvrage de 1934. La valorisation de la cohérence aboutissant à la construction de vaste édifices systématiques en philosophie, le refus de la contradiction, l’exaltation de la génialité et du travail au détriment de la légèreté, de la diversité et de la sagesse, entendue comme sens de la mesure. Autant de valeurs qui, tout en assurant à court terme la grandeur de l’Allemagne, portaient les germes de sa faillite. Cette critique déterministe attribue également une place centrale au rire et à l’ironie dont la pratique profonde, intériorisée reste selon Cioran, hermétique à l’âme allemande : Nietzsche n’a pas exprimé son expérience de la vie, il n’a jamais eu qu’une idée en tête : il faut surmonter, surmonter, surmonter - c’est dans le fond très allemand. Peut-être est-ce même là l’erreur fondamentale des Allemands et aussi de la pensée allemande : il faut surmonter, il faut construire, il faut bâtir. De là vient que l’histoire allemande est un naufrage sans pareil, une catastrophe, car les allemands ont voulu construire leur histoire. Les allemands manquent de sagesse ; ils ont du génie, mais aucune sagesse. Ils ne vivent ni l’histoire ni la vie elle-même : ils veulent toujours et encore construire, ériger. Et, dans la philosophie, cela ne peut se faire que par l’intermédiaire du système. Que tout doive être homogène est, je dirais, un péché idiot, une tare. Les Allemands sont trop systématiques, ils ont expérimenté et se sont construit une histoire systématique et en ont tiré les conséquences. Les Allemands ont toujours été en dehors de la vie. [...] Il y a quelque chose d’irréel dans tout le destin allemand. C’est aussi, de ce fait, un peuple tragique, car les Allemands sont devenus très sérieux et ne sont jamais parvenus à rire d’eux- mêmes : il n’ y a pas d’ironie allemande. Les Allemands ont écrit sur l’ironie, mais jamais ils ne l’ont eux-mêmes expérimentée ou pratiquée - ils n’en fait qu’en parler et que penser de façon abstraite sur elle. Et c’est là l’origine du naufrage allemand. Car, en fin de compte, quand on pense que la nation allemande était la plus géniale d’Europe, ou en tout cas la plus douée, c’est une telle faillite qu’une nation de cet ordre ait pu tomber si bas, une faillite presque sans exemple ; et ce, pas seulement pendant la Deuxième Guerre mondiale, mais déjà lors de la Première. L’histoire, l’esprit allemand ont été en quelque sorte au-delà, car tous deux ont été pensés de façon trop systématique, sans sagesse... En rattachant la philosophie nietzschéenne à l’esprit national allemand, Cioran procède à une sévère remise en cause des fins de cette dernière car Nietzsche a toujours lutté contre les « traditions philosophiques » qu’il percevait comme inhérentes à sa culture germanique, notamment contre l’idéalisme allemand mais aussi contre le nationalisme et l’antisémitisme très vifs de son époque. En opérant ce lien, Cioran affirme implicitement que Nietzsche a échoué à s’affranchir de ses origines culturelles aussi radicalement qu’il le prétendait. Pour Cioran, qui a tellement intériorisé l’essentialisme national - et ce, en dépit du rejet massif de ses tentations nationalistes de jeunesse -, l’appartenance culturelle et nationale reste un déterminisme quasiment insurmontable. Ce qui ne l’empêche pas de se condamner à un déracinement culturel, national, idéologique et spirituel douloureux mais finalement, salvateur. En effet, cette distanciation due à l’exil linguistique que constitue le passage du roumain au français consacre son renoncement à ses idées totalitaires et marque le début de son « expiation » par le renoncement au plus grand nombre d’illusions et d’espérances. En changeant d’idiome le penseur nationaliste et essentialiste qui s’appuyait sur un nietzschéisme dévoyé mais sincère, rompt également avec une lecture de Nietzsche désormais associée de manière irréversible et comme par réflexe conditionné aux dérives fascistes de sa jeunesse. Tel est le non-dit, l’implicite, le fantôme qui ne cesse de hanter l’inconscient cioranien. Ainsi, Cioran en associant Nietzsche à ses erreurs de jugement tragiques n’a cessé de faire de cette figure obsédante l’ombre portée de son lyrisme du pire, tantôt refoulé tantôt assumé et même surmonté dans un tragique qui fusionne froideur et frénésie, cynisme et mystique. Concluons enfin cet article en affirmant que Cioran reste sans doute le cas le plus étonnant, le plus paradoxal et le plus spectaculaire de « post-nietzschéisme ». Ce qui n’est pas rien si l’on songe à quel point cette filiation prolifique ne manque pas de « cas-limite ».
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Yann Porte prépare une thèse de Doctorat, consacrée à l’écriture fragmentaire de Cioran, conçue comme dépassement du nihilisme. Il publie ici ses premiers articles. Le jeu des écarts et des correspondances entre les pensées de Nietzsche et de Cioran ne cessent de le requérir.
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