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Cioran, le plus paradoxal des post-nietzschéens (I) par Yann Porte,
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Ière partie : Les ambivalences d’un dépassement paradoxal du nihilismeQu’ y a-t-il de commun entre Nietzsche le dionysiaque, qui n’a cessé de célébrer frénétiquement la vie, et Cioran, le mystique du pire qui, lui, n’a cessé de célébrer l’inconvénient d’être né ? Quel type de proximité peut-il bien exister entre le philosophe de Sils-Maria, habité par la nécessité de lancer un grand oui à l’existence et le noir penseur transylvain qui s’est employé à en saper les fondements par l’exercice d’un scepticisme destructeur durant toute la durée de la sienne ? Rien, semble-t-il. Rien, en apparence, qui puisse réunir ces deux là tant ils paraissent faire figure d’exacts antipodes. En apparence, seulement car ce n’est pas tant dans l’aboutissement de leurs visions respectives du monde que dans leurs cheminements spirituels que ces deux artistes de la pensée révèlent les parentés profondes qui les lient. En effet, le pessimisme radical et le désespoir hyperbolique de Cioran, encore plus noirs et subtils que ceux de Schopenhauer, sont néanmoins plus proches de Nietzsche, qui n’a jamais eu une vision simpliste mais profondément tragique de son grand acquiescement à l’existence. En dépit des nombreux parallèles, des convergences de vue, de la profondeur et de la subtilité des vies intérieures de Cioran et de Nietzsche, leurs pensées aboutissent, en effet, à des conclusions diamétralement opposées. Mais le plus important n’est pas là. Il réside, paradoxalement, dans leurs styles respectifs qui entretiennent une proximité de ton aussi évidente à ressentir que difficile à définir précisément. Une chose est sure, les styles fragmentaires de Nietzsche et de Cioran sont les reflets de leurs itinéraires spirituels tourmentés, de leurs tempéraments incisifs, de leurs éthiques contradictoires et pourtant intraitables, et de l’exigence de leurs lucidités implacables. Leur intérêt réside également dans le fait qu’ils laissent transparaître leurs manques et leurs faiblesses tout comme les tentations abyssales qui les rongent. Que le jeune Cioran cultive sa filiation avec Nietzsche alors qu’il travaille à devenir, d’aphorismes en fragments, ce que semble dénoncer son modèle c’est-à-dire un nihiliste accompli, voilà qui à de quoi surprendre au premier abord. C’est sans compter, non seulement sur le goût prononcé du paradoxe qui habite Cioran mais aussi sur la profonde plasticité herméneutique et la polysémie - pour ne pas dire la protéiformité - de la pensée nietzschéenne. Cette dernière, en plaçant le principe de contradiction en son sein, fait de l’éclatement de l’unité et de la vérité son fondement. De ce point de vue, la révélation nietzschéenne a été assimilée par Cioran jusqu’à sa tension la plus extrême et même jusqu’à son point de rupture. Mais, alors que leurs visions du monde respectives paraissent si éloignées quant aux conclusions qu’ils en tirent, les deux « penseurs-stylistes » présentent une convergence de « méthode de pensée » qui fait bien davantage que simplement transparaître dans leurs œuvres. Elle en est le véritable principe unificateur. Bien plus qu’un artifice rhétorique ou qu’une plus-value esthétique, le style assure la cohérence de l’ensemble et tient lieu de philosophie subjective. Le style pour eux, dans l’écriture comme dans les autres domaines de l’existence, est la manière dont une individualité créatrice parvient à exprimer la façon qu’elle a de s’incarner dans l’existence. Pour Nietzsche comme pour Cioran, si opposés en apparence, le style serait donc l’écriture et la pensée rendues indissociables par l’extériorisation d’une vision tragique de l’existence. Qu’on y adhère ou qu’on la rejette, qu’on la vénère ou qu’on l’exècre la position face à celle-ci n’est finalement plus l’élément déterminant. Et cela, contrairement à ce que laisse d’abord entendre Nietzsche lorsqu’on le lit en restant à la surface de ses affirmations à la logique contradictoire. Le dépassement de cette opposition qui semble pourtant si insurmontable, montre à quel point Cioran rejoint Nietzsche de par sa manière de penser par pointes et par fulgurances. Cela n’est d’ailleurs pas autre chose que le reflet d’une éthique qui s’accorde avec un tempérament porté sur la subversion et sur une violence qui trouve sa catharsis, d’autant plus efficace qu’elle est subtile, dans une écriture fragmentaire qui dépasse l’enjeu récurent du dépassement du nihilisme sous toutes ses formes. La figure charismatique de Nietzsche n’a donc cessé de hanter Cioran depuis son adolescence où il a lu toute son œuvre avec frénésie et avidité. Il n’est pas exagéré de dire que cette relation passionnée et précoce avec l’œuvre du penseur de la mort de Dieu a été l’élément fondamental et décisif dans l’élaboration du style et, donc, de la vision du monde cioraniennes. L’œuvre de Cioran se présente comme une méditation ininterrompue sur le vide et le néant. Une langue sobre et classique lui donne la forme subtile d’un déchirement maîtrisé, d’une douleur sourde mais différée, d’une déception infinie mais froide. Nourris des pensées présocratiques, bouddhiques et mystiques, la lucidité passionnée et l’ironie discrète mais prégnante de Cioran le mettent à l’abri de toute pesanteur. La lecture prolongée de ces recueils donne, à travers le ressassement des thèmes, l’impression d’un mouvement immobile, imperceptible. Pour lui, il n’ y a pas « un autre monde. Il n’y a même pas ce monde-ci ». Au cœur de ce nihilisme désespéré semble gésir une jubilation intensément vécue. Ce qui s’explique par le pouvoir cathartique d’un style conçu comme une thérapie de l’âme qui surmonte son pessimisme foncier en le mettant en scène par l’écriture, en l’épuisant par la subtilité de la formulation. Le nihilisme, pour Cioran, constitue une pensée impossible qui ne se justifie que par rapport à une interrogation lancinante et un doute profond sur la valeur de toute chose et le voile d’illusion qui recouvre tout phénomène laissant le goût amer d’une fiction médiocrement scandée à la réalité même. Le nihilisme ne peut, concrètement, être que d’ordre axiologique ou taxinomique et en aucun cas ontologique. En effet, s’il n’y avait rien, du point de vue de l’être ou de l’étant, il n’y aurait rien à en dire. Evidemment, le nihilisme, en tant que phénomène hypercomplexe, ne peut se réduire seulement à cela. Il est lui aussi un phénomène ambivalent par excellence. Il résulte autant d’une pensée qui prend violemment conscience de se trouver dans l’impasse que d’une tentation de tabula rasa axiologique. Cette crise aporétique suscite un sentiment de vide ambivalent, à la fois destructeur et régénérateur - mais pas au niveau du sujet qui s’y livre car la crise nihiliste est inséparable, chez Cioran comme chez Nietzsche, d’une sensation de déséquilibre, de profonde cyclothymie. La volonté de convertir en expérience de pensée cette perte du sens est une constante chez les deux penseurs. C’est donc ce qui nécessite le statut interdisciplinaire et même transdisciplinaire de toute recherche entreprise sur Cioran ou Nietzsche. Cela s’explique par le fait que Cioran à l’exemple de Nietzsche rejette et critique avec insistance et véhémence tout ensemble constitué et figé en système. En effet, le système dans sa prétention à rendre cohérent l’ensemble de la réalité espère atteindre ainsi un absolu de vérité et ne fait, selon eux, que le fausser, le restreindre et le mutiler. Seul le fragment est jugé apte par Nietzsche à rendre compte et à restituer intuitivement, par éclairs et coups de sonde, la complexité du monde dans son jaillissement. De plus, il met en abyme ce dernier en apportant la démonstration qu’il n’est pas nécessairement en adéquation avec une vision du monde qui pourtant contribue à le forger. Ce rapport d’inadéquation fonde le tragique moderne qui se doit de ne plus échapper à une subjectivité revendiquée. Cet état d’esprit est totalement repris par Cioran et c’est en cela qu’il est proche de Nietzsche. L’éclatement de la vérité que reflète l’écriture fragmentaire remet en perspectives le problème du mal et le rapport aux certitudes posées en tant qu’absolu. Le style fragmentaire est fondamentalement celui du doute. Ainsi, littérature et philosophie en tant qu’expressions systématiques se voient radicalement rejetés au profit de l’atomisation que permet l’écriture fragmentaire. Et, bien que Cioran récuse l’appartenance de son oeuvre à aucune de ces disciplines, cette dernière relève, de fait, des deux. De par la virulence même de ses propos à l’égard de la littérature et de la philosophie universitaires ou « officielles », de par ses blasphèmes et de par son mépris des « intellectuels engagés » de son époque, il revendique, paradoxalement et négativement, l’étroitesse des liens qui le rattachent - ne serait-ce que par sa formation philosophique et son éducation -, à ces deux disciplines et, à travers elles, à une pratique particulière de l’écriture et de la pensée. De ce fait, bien que Cioran nie l’appartenance de son oeuvre à l’une comme à l’autre de ces deux disciplines, cette dernière relève, de fait, des deux. De par la virulence même de ses propos à l’égard de la critique universitaire et des intellectuels de son époque, il revendique, paradoxalement et négativement, l’étroitesse des liens qui le rattachent, ne serait ce que par sa formation philosophique, à ces deux disciplines et à travers elles, à une pratique particulière de l’écriture et de la pensée. L’ambivalence de ce double attachement transdisciplinaire, revendiquée comme telle par Cioran, fait de son oeuvre le lieu privilégié des questionnements concernant une recherche archéologique sur le discours fragmentaire. L’aspect problématique de ce travail repose aussi sur la nature des liens unissant l’écriture fragmentaire à cette traversée du nihilisme qui aboutit, dans la multiplicité des convergences et des réactions, à forger le style cioranien. L’ambivalence de ce double attachement transdisciplinaire revendiqué par Cioran fait de son oeuvre le lieu privilégié des questionnements concernant une recherche sur le nihilisme et son rapport à la pensée et à l’écriture fragmentaire. L’articulation de ces notions, de par leurs étendues et leurs caractères irréductibles, s’avère être l’aspect problématique majeur de tout travail de recherche sur cette pensée insaisissable. Cette expérience des limites qui confronte l’individu et les valeurs qui le construisent au sentiment de vide et à la révélation du néant de toute chose s’avère finalement constructive lorsqu’elle est surmontée et assumée en une éthique de la lucidité. Inversement, il existe aussi chez Cioran une « exigence nihiliste » et une « tentation fragmentaire » propres. Celles-ci trouvent de nombreux précurseurs et inspirateurs à travers l’histoire de la pensée, philosophie et littérature confondues. La méthode généalogique, méthode éminemment nietzschéenne, est la plus appropriée pour s’interroger sur le double statut de philosophe et d’écrivain inhérent à Cioran comme à Nietzsche. Le philosophe est-il un sage, un savant ? Non, il est un physiologiste, un psychologue et un thérapeute qui s’aide à supporter les vérités qu’il révèle et construit afin de les dépasser plutôt que de les surmonter. Son art est le diagnostic et sa méthode la généalogie car le généalogiste dramatise et sculpte les idées ; il dégage les forces en présence dans chaque type d’existence, dans chaque affirmation. En effet, Nietzsche comme Cioran, en relativistes qu’ils sont, ne s’intéressent plus à la valeur de la vérité considérée en tant qu’absolu. C’est de cette charge dont est supposée être armée tout concept que Nietzsche prétend s’affranchir. La validité d’une vision du monde dépend désormais de sa fulguration, de sa capacité à générer de l’énergie, en un mot de sa puissance. Celle-ci est inséparable de la manière dont le penseur-écrivain la formule c’est-à-dire de l’écriture, donc du style. C’est en cela que la pensée sort de son « devoir d’adéquation à la vérité hypothético-déductive » et à une perception figée d’un réel qui serait la mesure de toute chose. Au contraire, la méthode nietzschéenne se fonde sur la puissance d’une subjectivité et se propose de faire une réinterprétation intime, artistique et stylisée du monde, de faire l’archéologie des idées et des perceptions qui le construisent. Tout penseur post-nietzschéen est donc contraint de prendre en considération cette nouvelle perspective qui fait du penseur un artiste et l’oblige à intégrer sa subjectivité à ses problématiques. D’où le primat de l’expérience et l’émergence d’une spiritualité matérialiste propre à Nietzsche. Cette émergence semble forger un nouvel « impératif catégorique », une nouvelle éthique faite de subversion et induite par l’éclatement de l’unicité de la vérité. Dans cette même perspective, Cioran, loin de considérer l’écriture fragmentaire comme un simple « exercice de style » littéraire ou philosophique voit en elle le seul moyen d’expression qui lui soit accessible et un principe de cohérence interne paradoxal qui, par la rupture qu’il induit, reconstitue l’unité perdue du sujet. C’est autour de cet enjeu de l’éclatement de la vérité et de l’émergence de la subjectivité comme principe axiologique et épistémologique qu’une grande partie de la pensée moderne et contemporaine gravite. C’est également à ce titre que l’écriture fragmentaire subjective se propose de subvertir toute pensée qui découle d’un système. En effet, ce mode formel d’appréhension de la réalité est jugé dépassé par ceux qui pratiquent le style fragmentaire. Du fait de sa prétention à une objectivité, de plus en plus considérée, depuis le dix-neuvième siècle, comme excessive et donc fausse, le système se voit progressivement contesté et délaissé. Alors se pose la question de la manière dont va s’inscrire et s’articuler l’oeuvre de Cioran dans la problématique du nihilisme. Cette question si présente dans ses textes forme des thèmes distincts mais toujours liés. Après lecture et relecture des livres, carnets et entretiens dont Cioran est l’auteur, la multiplication des points de vue contradictoires et ambivalents apparaît comme l’un des principes fondamentaux de l’écriture cioranienne. Cette méthode de mise en perspective a permis de procéder à une sélection, un classement et une confrontation de nombreux extraits relevant explicitement ou implicitement du nihilisme tel que le définit Nietzsche et de l’écriture fragmentaire. De plus, pour Cioran « [...] Tout commentaire d’une oeuvre est mauvais ou inutile, car tout ce qui n’est pas direct est nul [...] » Cet extrait placé en exergue du volume des Oeuvres, publiées chez Gallimard dans la collection Quarto fait figure de devise cioranienne en ce qui concerne la recherche littéraire et vise à placer les commentateurs potentiels de son œuvre dans une situation de remise en question de leur entreprise. D’où la difficulté éthique mais aussi technique d’étudier l’oeuvre d’un penseur qui a consacré une partie de celle-ci à rejeter et à réfuter avec autant de détermination toute démarche de recherche universitaire en arguant de l’inacceptable mise à distance de l’existence et de l’expérience que ce genre de démarche implique. Cette critique souvent excessive sait, néanmoins, parfois trouver des arguments très convaincants, en dépit de sa démarche « ironiste ». Mais, c’est la puissance et la concision du style qui emportent souvent la décision et fascinent, bien davantage que l’argumentation. De plus, l’injonction faite au critique, à l’étudiant ou au chercheur de ne pas commenter une oeuvre, du fait de l’inutilité ou de la médiocrité essentielles liées, selon lui, à ce type d’entreprise, pose à celui qui s’est néanmoins décidé à enfreindre ce « commandement » cioranien, une sorte de conflit intérieur. Comment réaliser un travail de recherche satisfaisant en désobéissant à un impératif apparemment sans appel ? Autrement dit, comment trouver la légitimité qui manque pour commenter cette oeuvre dans le cadre d’une recherche universitaire alors qu’elle se trouve irrévocablement condamnée par la pensée de l’auteur dont elle est l’origine ? Comment trouver un début de consensus entre un auteur qui condamne, par principe, tout travail universitaire et ma volonté de mener à bien une recherche qui en participe. Aborder l’oeuvre cioranienne et y trouver de l’intérêt n’est jamais tout à fait innocent, tant il est vrai qu’elle met les convictions et les valeurs de tout un chacun à l’épreuve, autant d’un point de vue éthique que spirituel. Mais, le bénéfice à en retirer est celui d’un accroissement de l’horizon spirituel permettant de questionner les limites dont nos individualités sont construites. Et c’est bien là, que réside l’intérêt fondamental de ma démarche : interroger les limites fluctuantes entre pensée philosophique ou théologique et création littéraire d’une part et, expérience de vie d’autre part. Pour en revenir aux textes cioraniens, mon objectif est de montrer comment s’y articulent les notions de mystique gnostique et de nihilisme pour produire l’un des discours contemporains les plus incisifs et les plus spectaculaires qui soit. Grâce au souffle si particulier de son style, qui n’est rien d’autre que le reflet d’une vie spirituelle intense et tourmentée, Cioran atteint un niveau d’exigence peu commun associé à une éthique subversive radicale. A moins que le caractère subversif de ce discours ne se situe justement dans son morcellement et dans une expérience d’un nihilisme ontologique d’une rare intensité qui nie avec un souci obsessionnel de subtilité. Pour mettre en évidence cette caractéristique de la pensée cioranienne, il faut établir le rôle thérapeutique de l’expression littéraire dont la valeur ultime repose pour Cioran sur cet effet cathartique. La nécessité de la finesse stylistique se justifie alors par la complexité d’un vécu et la manière dont on l’appréhende. Le pessimisme et l’ironie étant les toiles de fonds principales de la pensée cioranienne, la nécessité de se purger de telles pensées et des passions qu’elles charrient par l’expression littéraire, élève la pratique de l’écriture à la hauteur d’une nécessité indispensable au maintien de l’équilibre psychique.
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Yann Porte prépare une thèse de Doctorat, consacrée à l’écriture fragmentaire de Cioran, conçue comme dépassement du nihilisme. Il publie ici ses premiers articles. Le jeu des écarts et des correspondances entre les pensées de Nietzsche et de Cioran ne cessent de le requérir.
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