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« Notre époque est magdalénienne, et pas seulement au sein de l’Église ». C’est à partir de ce constat que Régis Burnet se penche sur la réception de la figure de Marie-Madeleine à travers les siècles. De la pécheresse repentie à l’épouse de Jésus... Le symbole de piété féminine est devenue une héroïne scandaleuse : le film de M. Scorcese "La Dernière tentation du Christ" (1988) et, plus récemment, le roman ésotérique de D. Brown ont réveillé des polémiques vieilles de plusieurs siècles. Certains cercles féministes travaillent dans le sens d’une « réhabilitation » de Marie-Madeleine, imputant sa « corruption » à un complot de l’Église des Pères contre l’image de la femme. A l’écart des controverses et des simplifications, le livre de Régis Burnet interroge la façon dont les époques ont accueilli et se sont approprié cette icône, en y projetant leurs préoccupations, leurs peurs et leurs attentes.
Mais qui est Marie-Madeleine ? Les principales sources dont nous disposons sont les Evangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), l’Evangile de Jean et un évangile apocryphe, l’Évangile de Marie, d’inspiration gnostique. La figure de Marie-Madeleine s’est construite à partir de trois figures féminines distinctes, présentes dans les Évangiles canoniques : Maria de Magdala, Marie de Béthanie (sœur de Marthe et de Lazare) et une pécheresse anonyme, qui verse du parfum sur les pieds de Jésus. Les évangiles synoptiques mentionnent la présence au sépulcre d’une certaine Marie de Magdala, prostituée convertie à la Parole du Christ. Mais c’est l’évangile de Jean qui accorde à la pécheresse repentie le rôle de témoin-clé de la Résurrection. Devant le tombeau vide, Maria de Magdala entend les paroles du Christ ressuscité : « Noli me tangere [ne me retiens pas]... va trouver mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père. » (Jn 20, 17). Ainsi, on a pu considérer Maria de Magdala comme le « premier apôtre » de Jésus ; les traditions ésotériques voient dans cette figure féminine l’initiée par excellence, rôle qu’auraient délibérément minimisé voire nié les « conservateurs » de l’Église de Pierre. La tradition occidentale a donc fusionné trois figures féminines des Évangiles pour donner naissance à une icône populaire : Marie-Madeleine.
Axelle Felgine. Vous montrez que les traits de Marie-Madeleine - qui résultent de la fusion de plusieurs figures féminines des Évangiles - se fixent assez tardivement. La femme témoin de la Résurrection est alors édifiée en modèle de la pécheresse repentie. Marie-Madeleine apparaît comme la synthèse dogmatique idéale de la nouvelle économie du salut, qui marque une rupture avec la Loi. Dans l’histoire de la réception de la figure de Marie-Madeleine, peut-on lire la façon dont les époques ont accueilli le caractère originellement subversif du message chrétien ?
Régis Burnet. Votre question est extrêmement subtile car elle pousse à relire toutes les métamorphoses de la Madeleine selon une autre perspective. Effectivement, Marie-Madeleine évolue au gré de l’histoire de la réception du christianisme. À l’origine, elle manifeste bien le caractère subversif du message : non seulement Jésus s’entoure de femmes, mais il ne répugne pas à faire d’une pécheresse son amie et à lui pardonne publiquement ses péchés au nom de l’acte de tendresse révérente qu’elle accomplit pour lui. Double scandale pour la société antique. Au cours des siècles, à mesure que le message chrétien est accueilli et donc plus ou moins apprivoisé par la société, la subversive Madeleine se civilise. Pour la papauté naissante, elle sert d’argument à un discours sur la réconciliation. Pour les rois du Moyen-Âge, elle se fait nationaliste, protectrice du Royaume, faiseuse de miracles et de pèlerinages, et donc « créatrice de lien social » comme on dirait aujourd’hui. Elle participe à coup sûr à la construction d’une certaine image de la royauté : on prêche la croisade dans ses sanctuaires, on met en avant la dévotion qu’on lui manifeste (à l’instar de la Maison d’Anjou), ou bien comme Louise de Savoie, la mère de François Ier, on en fait une sorte de protectrice de l’humanisme, à la fois féminine et moderne. Lorsque la société s’embourgeoise, Marie-Madeleine se transforme en dame patronnesse : elle garantit l’ordre social en accueillant, avec un rien de commisération, les filles perdues au sein d’institutions pieuses qui se développent sous son nom. Marie-Madeleine est une héroïne victorienne : dans l’anglais du 19e siècle, elle est devenue un nom propre, magdalen, qu’un dictionnaire de 1881, le Century dictionnary, définit avec pudeur comme a reformed prostitute, une prostituée repentie. Si aujourd’hui Marie-Madeleine est tellement à la mode, c’est probablement qu’elle se trouve toujours en phase avec la société. Peut-être a-t-elle retrouvé un peu de sa puissance subversive. L’applique-t-elle à réformer le monde ou à critiquer le christianisme qui la vu naître ? C’est une autre question.
Axelle Felgine. Peut-on risquer un parallèle entre la figure de Marie-Madeleine et le mythe de Lilith (je pense notamment à la relecture « féministe » de ces deux figures, qui ont aussi en commun d’être éminemment « sexuées ») ? Dans l’opposition Eve/Lilith et Marie-Madeleine/la Vierge, faut-il voir les traces d’un certain dualisme, d’inspiration gnostique ?
Régis Burnet. Il y a en fait deux questions dans votre question. Pour ce qui concerne la question du parallèle entre Lilith et Marie-Madeleine, il a souvent été fait dans les relectures féministes mais il ne me semble pas très pertinent pour plusieurs raisons. La première est qu’il est totalement anachronique. Jusqu’au 19e siècle, les deux figures féminines du Nouveau Testament ne sont pas mises en contraste ou même en correspondance (et a fortiori une possible relation avec Lilith, démon « réinventé » au 10e siècle de notre ère et devenue à la mode à l’ère romantique). Personne ne songe à opposer la Vierge et la Madeleine. Chacune est cantonnée à ses propres « domaines de compétence », à son rôle auprès du Christ. L’histoire des dogmes le montre aisément : toutes les définitions dogmatiques de la Vierge Marie sont avant tout des dogmes concernant le Christ. De même, l’utilisation de Marie-Madeleine sert à illustrer la profondeur de la Grâce mise en œuvre par le Christ ou bien la grandeur du message de salut qu’il propose. Ce n’est que plus tard, lorsque l’on cesse de rapporter tous les personnages bibliques à leur rôle théologique, que l’on fait ce rapprochement.
La seconde raison est que les deux « couples » ne fonctionnent absolument pas de la même façon. La Vierge n’a rien de la femme du Christ, puisque c’est sa mère, et Marie-Madeleine n’a rien de Lilith. Elle n’est pas un démon, elle n’est pas le double à la sexualité effrénée de la femme légitime, elle n’est pas du côté de la tentation. Bien au contraire, elle sert à démontrer la supériorité du Christ sur le mal et son pouvoir de transformation. Tous les sermons du Moyen-Âge tiennent le même discours : créature humaine, fondamentalement bonne car créée par Dieu, elle est égarée par les sept démons et par la concupiscence. Le geste de pardon du Christ la remet debout, lui rend sa pureté originelle.
Pour en venir à la question du gnosticisme, il me semble que votre comparaison est un peu hâtive. En effet, dans les gnoses, Marie-Madeleine n’est pas du côté des archontes, ces puissances du mal qui gouvernent le monde : elle l’initiée par excellence, celle à qui le Christ a réservé ses plus précieux enseignements. Elle n’a donc rien d’une Lilith.
Axelle Felgine. Depuis quelques années, on assiste à une reconstruction féministe de l’image de Marie-Madeleine. Cette relecture insiste sur la femme libre, indépendante, rebelle... et récuse l’image d’une Marie-Madeleine prostituée. Cette Marie-Madeleine « expurgée », sous couvert d’une réhabilitation du féminin, ne trahit-elle pas l’ « hégémonie du positif » (J. Baudrillard) qui caractérise notre époque ?
Régis Burnet. Partant d’une intention non seulement louable mais surtout très nécessaire - réhabiliter la place des femmes dans l’histoire chrétienne - l’exégèse féministe tombe dans certains des écueils qu’elle prétend éviter. Elle fait en effet de Marie-Madeleine une « femme forte », ce que l’on appellerait une « femme épanouie ». Elle récuse tout à fait l’image d’une Marie-Madeleine prostituée, sous prétexte que ce serait une invention des hommes pour ternir son image. Cette image est gênante sous deux points de vue.
Premièrement, cette critique féministe se révèle incroyablement victorienne. Comme les hommes du 19e siècle, qui voulaient enfermer les « femmes de mauvaise vie » dans des institutions spécialisées, les féministes condamnent la vie « mondaine » de Marie-Madeleine. La sainte de Magdala est trop « bien » pour avoir été une prostituée !
Ensuite, elle tombe dans une idéologie de la perfection ; comme vous le dites bien, une « hégémonie du positif ». En vraie star médiatique, elle a une vie parfaite, toutes les qualités du monde. Elle pratique la vertu comme d’autres font du sport ou mangent bio, elle gouverne le petit monde des disciples en PDG d’agence de pub. Or justement, l’intérêt principal de la figure ancienne était qu’elle était fêlée. Une mauvaise vie, une chute, la misère : aux pieds de Jésus, elle accepte de dépendre d’un autre, de s’ouvrir, de ne pas chercher en elle-même les moyens de diriger sa vie. Certes, le couple est asymétrique : c’est Jésus, l’homme, qui est le fils de Dieu. Mais pour les nombreuses femmes qui, tout au long de l’histoire, lui ont adressé leur prière, elle était une sainte compréhensive car fragile, un formidable modèle pour venir à bout de leurs propres difficultés. À quoi sert d’être parfait quand on a perdu toute épaisseur humaine ?
Axelle Felgine. En somme, l’époque s’est taillée une Marie-Madeleine sur-mesure, qui a le mérite de combiner la promesse d’une réalisation de soi et l’exaltation d’un retour à la vérité originelle, qui est aussi une « pureté » oubliée. La Madeleine de D. Brown en est un bon exemple, puisqu’elle incarne le « féminin sacré ». Tout se passe comme s’il fallait venir à bout de la dissymétrie, comme vous dîtes, pour la résoudre dans une Harmonie idéale (dont il reste à trouver le « code » !). Le syncrétisme (ou, du moins, la déchristianisation) n’est-il pas aujourd’hui une condition indispensable à la réception populaire des icônes ? Est-ce un phénomène nouveau ?
Régis Burnet. C’est une excellente question. D’abord je suis entièrement d’accord avec votre définition du syncrétisme comme émanation de la déchristianisation. Même si je ne dirais pas le contraire (que toute déchristianisation est syncrétiste). Ensuite, je crois que comme le dit Régis Debray, il y a une forme de simplification envahissante qui touche tous les symboles et qui est dû probablement aux nécessités de la médiatisation. Pour « passer » médiatiquement, il convient d’être simple et les figures en tensions passent beaucoup moins bien que les figures univoques. Or Marie-Madeleine, à la fois sainte et prostituée, ne convenait pas. Il était plus simple d’en faire la « déesse dans l’évangile », pour paraphraser un titre anglais. En ce qui concerne le syncrétisme, il est également clair que cela aide à « faire passer » la sainte de Magdala. Et bien évidemment, ce n’est pas un phénomène nouveau : des vierges noires qui ont remplacé les déesses de la fertilité aux aménagements de calendrier pour concurrencer les fêtes païennes, le christianisme a plusieurs fois jouer la carte de syncrétisme. Cependant, le phénomène a une polarité radicalement différente aux époques modernes. Autrefois, j’acceptais le tien pour conserver le mien, et l’on voyait tel dieu gaulois sous tel saint que l’on feignait d’adorer puisque les dieux gaulois étaient interdits. Aujourd’hui, il n’y a plus de mien, mais des beaucoup de tien. Et je postule que si l’on mélange les tien, on arrive à un coefficient de vérité beaucoup plus grand que si l’on prend une seule idée. Par une sorte de logique arithmétique, plus on somme de traditions, plus on estime avoir un contenu riche, exact. Marie-Madeleine devient donc plus « efficace » en s’adjoignant le pouvoir des déesses primitives ou de la part féminine du couple divin.
Axelle Felgine. Notre société ne me semble pas plus avide de symboles qu’autrefois ; mais j’ai l’impression que le "noeud symbolique" a subi une mutation notable. Comme si le symbole ne constituait plus que le support d’un message à fin pédagogique, édifiante, voire publicitaire... Toute la dynamique du symbole (sa capacité référentielle ?) semble affectée. Le problème n’est peut-être pas tant dans l’inflation symbolique, qu’on a parfois dénoncée, que dans la volonté de reproduire et de disposer de symboles immédiatement déchiffrables. Ou peut-être faut-il distinguer absolument l’icône, le mythe et le symbole. Ma question est peut-être naïve : n’y a-t-il pas eu une rupture fondamentale (épistémologique ?) dans la manière de recevoir et de produire les symboles ?
Régis Burnet. Je ne saurais répondre avec précision. Il est clair que le symbole devient plus un outil servant à se rassurer qu’un outil servant à déchiffrer. Face à la complexité du monde, face à la perte d’une certaine culture religieuse, beaucoup ont l’impression que le monde devient terriblement complexe. Le symbole simple est une façon de réduire la complexité. Il est symbole, donc non immédiat : cela explique que de prime abord on n’ait pas compris le monde. Mais il est simple et rassurant : cela rassure sur sa propre capacité à comprendre.
Régis Burnet, ancien élève de l’ENS, enseigne aux universités de Paris VII et Paris VIII. Il est l’auteur de Marie-Madeleine : de la pécheresse repentie à l’épouse de Jésus, Editions du Cerf, 2004.
Cet entretien a paru dans l’ouvrage collectif Femme publié aux Editions Hermaphrodite (2005).
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