La Littérature à contre-nuit

par Axelle Felgine,    

 

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Il est difficile de rendre compte en quelques lignes du livre de Juan Asensio, d’abord parce que La Littérature à contre-nuit est d’une densité exceptionnelle, ensuite parce qu’il s’agit d’une expérience de lecture décisive, une immersion qui vous laisse le souffle court, vacillant, étonné par l’obstination avec laquelle vous rassemblez vos mots, vous le voyageur fatigué qui chevauchez les fragments de mots dans le vaste champ d’équarrissage de la littérature contemporaine. Pour le lecteur égaré, dont je suis, La Littérature à contre-nuit est un guide. Non pas une escapade touristique en ligne droite, encore moins une randonnée balisée pour aventuriers avides de sensations fortes, mais un chemin ombragé et sinueux, une pente ardue : vous marchez lentement vers l’inconnu (Ernesto Sabato, Georg Trakl...), vous revenez sur vos pas (Bernanos, Ernest Hello...) et vous prenez toute la mesure du chemin qu’il vous reste à parcourir... oui, il faut lire et relire ces œuvres méconnues ou confisquées par des critiques littéraires à la vue basse. Le guide vous éclaire et veille ; pour vous, il n’y a désormais plus de repos possible. Quelques princes du bon goût aux langues empoisonnées ont pu dire autrefois, à la Première du concerto pour violon de Brahms, que le compositeur avait écrit un concerto « contre » le violon. Il en sera peut être ainsi de certains « critiques » gorgés de cette eau plate que crache quotidiennement le robinet de la culture et qui ont bu la coupe du renoncement jusqu’à la lie, face à un livre aussi exigeant qui pose sur la littérature d’aujourd’hui son œil redoutable, d’une stupéfiante lucidité, pour faire entendre, derrière le chant de tête des farfadets, la basse obstinée des voix graves qui aujourd’hui se sont tues. La Littérature à contre-nuit est un livre d’autant plus rare qu’il est à la hauteur d’une ambition qu’aucun critique littéraire (à quelques notables exceptions près) n’ose soutenir aujourd’hui. Là où certains extorquent au texte des aveux, Juan Asensio laisse parler l’œuvre, avec cette « courtoisie » chère à G. Steiner, ce souci qui anime le véritable critique littéraire. N’allez pas croire pour autant que l’auteur s’ « efface » et s’abandonne au commentaire placide : il s’agit bien d’écarter, non sans effroi, les chairs de la plaie. Autant dire tout de suite aux lecteurs qui concèdent la majuscule au seul homme de se boucher les narines, car si le critique refuse ici d’hypostasier le mal, il n’en dévoile pas moins, en creux, une définition substantielle du champ de la littérature. Le lecteur est prié d’abandonner, si ce n’est toute espérance, du moins le confort des certitudes acquises à la lumière artificielle des savants décorticages qui figent l’œuvre dans un en deçà du Sens ou des commentaires abrasifs qui nous laissent entendre que la littérature est une revigorante promenade de santé.

Juan Asensio n’est pas de ces écrivains qui arrondissent les angles et délayent leur digeste brouet avec un zeste de soupçon, pour donner la becquée à des lecteurs repus. Le critique littéraire assume la noble tâche d’une lecture éminemment distinctive... et angoissée. Cet acte par lequel le critique se saisit de l’infinie distance qui sépare le lecteur de l’œuvre fait advenir l’« icône » où se réfracte l’éternelle présence du sens, travaillée avec force par le démoniaque. Ainsi, à la place du tombeau devant lequel s’agenouillent pieusement les experts ès miettes, Juan Asensio érige un édifice dont il sonde l’immense fragilité et éclaire les fissures, grâce à des analyses incroyablement riches et des parallèles inattendus. Même pour un lecteur qui a peu « pratiqué » les œuvres citées, le dialogue entre des auteurs a priori si « éloignés » tels que Joseph Conrad et Joseph de Maistre, ou encore Ernest Hello et Arthur Rimbaud, est tout à fait passionnant. En éclairant d’une manière inédite la face sombre des romans de Paul Gadenne et des poèmes de Trakl, Juan Asensio nous livre une part de leur irréductible singularité et inscrit en même temps la parole et l’écriture dans une vaste histoire. Quand il établit, au début du livre, le lien qui unit la littérature et le mal, ce n’est pas à la manière d’une équation qu’il faudrait démontrer : La Littérature à contre-nuit, il me semble, nous invite à voir dans les œuvres auxquelles le critique littéraire ici fait face, une sorte de mouvement circulaire, une dynamique proprement infernale qui travaille l’écrivain de l’intérieur. C’est pourquoi le mal ne peut jamais être circonscrit. L’alternative « écrire ou mourir », qui a été tellement galvaudée par les thuriféraires de la littérature brute, sauvage et spontanée, se voit ici offrir une signification autrement plus pertinente ; l’écriture porte en elle le récit de l’effondrement du Logos et ressasse la perte de l’unité et de la transparence primordiales. Le mal est donc l’épreuve de cette rupture actualisée dans le langage. « Le Mal est collé au verbe comme une lamproie sur son hôte », nous dit Juan Asensio. Sur cette tragique inauthenticité se déroule la trame du récit. Au bord de l’abîme, il ne s’agit pourtant pas de célébrer la nuit, à la manière des mystiques vagues et immanentistes de l’œuvre ouverte : si La Littérature à contre-nuit s’engouffre dans cette « nuit obscure », l’auteur refuse de clouer l’oeil au seuil de l’œuvre et moque très subtilement les pirouettes virtuoses (et vertueuses) de la sagesse apophatique. Car le mal n’est pas seulement une ombre, un ectoplasme, un non-dit. En rappelant que « la littérature s’écrit devant le bourreau », Juan Asensio affirme avant tout cette intuition décisive du Transcendant dans l’expérience de l’écriture.

Cette réflexion sur la littérature et le mal a d’autant plus d’acuité qu’elle s’inscrit sur le fond d’une époque étouffée par l’excès du Bien (énième facétie du malin !). C’est aussi pour cela que La Littérature à contre-nuit est plus qu’un essai de critique littéraire. Le style est flamboyant, l’architecture est musicale (on pense à la fugue avec ses reprises et ses suspens, ses voix qui s’entremêlent, chaque motif restant bien distinct, jusqu’à la cadence finale, époustouflante). La Littérature à contre-nuit raconte l’histoire d’un monde désensorcelé, une histoire qui part du vide et vague originel (le tohu-bohu) pour aboutir à la sur-détermination du réel, la chute interminable de la plénitude compacte du Logos dans le bavardage indistinct. Dans cette confusion, c’est bien le noeud symbolique qu’il faut re-connaître et une alliance qu’il faut « couper » de nouveau, en combinant la puissance du récit et la stratégie élective de la critique, tache ardue à laquelle s’attelle de façon exemplaire Juan Asensio, et qui inscrit déjà La Littérature à contre-nuit comme une référence.

Juan Asensio, La Littérature à contre-nuit, Editions A Contrario, 2005, 22 €.

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Axelle Felgine

Co-fondatrice des éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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