« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »
Jour 31 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »


 

A LA FOIS TERME ET PROMESSE de la confusion, représentation palliative qui inscrirait l’ouverture des possibles contre la clôture de la représentation, conclusion d’une série de détours que la digression et la périphrase empruntent, le néologisme figure, au lieu même où la métaphore s’abolit, la transparence ambivalente d’une matérialité de la langue. Il est paradoxalement le mot exact qui ne viendrait pas clôturer la représentation, qui ne viendrait pas se limiter dans un sens, mais qui formerait la synthèse du parcours accompli par la mise en œuvre des procédés de la confusion, parcours en dehors duquel il ne peut être ni produit, ni lu. Il est ce qui s’énonce au lieu du nom manquant, du nom interdit. C’est dire qu’il participe non seulement de la précision scientifique, de la matérialité de la langue, et il est par là le signe d’une identité entre la chose et le nom, mais aussi de la confusion la plus totale, dont il est le terme. Sur un plan linguistique, la création du néologisme peut s’effectuer selon deux procédés : c’est l’invention d’un signifiant nouveau, qui n’est pas dans le code : néologisme de forme  ; ou c’est l’usage sémantique nouveau d’un signifiant déjà existant : néologisme de sens. Selon la visée psychanalytique, le néologisme psychotique renvoie au glissement d’une signification qui s’est défaite, qui ne peut plus se formuler qu’à la faveur de ce recours. Il se produit au lieu de tout ce qui n’est pas signifiable pour le sujet. Aussi bien, on retiendra de ce mécanisme qu’il produit le néologisme au lieu même d’un imprononçable, d’un irreprésentable dont « il est le mode de consommation économique » , que la loi - ou le rapport du sujet à la loi, mais ici, peu importe - rend tel. Sur un plan symbolique, donc, le néologisme est la promesse de cette signification qui se dérobe toujours et déjà et que la langue nouvelle a pour objet de produire - aussi bien, promesse d’une parole pleine. Promesse qui comporte pourtant en elle-même son danger - comme on a vu les heurs et malheurs de la digression, la chance et le risque en quoi elle consiste, et que la pratique textuelle combinatoire a pour objet de limiter sans limiter -, celui de perdre la langue en la privant de destinataire. C’est le caractère pathologique du néologisme psychotique : « Ce « double-message » ou plutôt ce double registre du néologisme piège la communication en raison de sa forme paradoxale et privée. Le sujet devient fou devant l’incompréhension de l’autre. Devient fou l’autre aussi à entendre un message véhiculé par une langue qui est pourtant la sienne, mais entendue dans le climat de l’inquiétante étrangeté que provoque toute combinatoire signifiante, « hors-la-loi » syntaxique ou sémantique » .

Reste donc, pour écarter ce danger, à attester la validité de l’intention du destinataire, à faire appel à celui-ci et à l’impliquer dans le procès auquel donne lieu le néologisme. Si, d’un côté, l’on admet que tout langage a des « références ou des présupposés » qui lui permettent de « désigner », si un « mot suppose toujours d’autres mots qui peuvent le remplacer, le compléter ou former avec lui des alternatives » et si c’est à cette condition seulement que le langage peut se distribuer « de manière à désigner des choses, états de choses et actions, d’après un ensemble de conventions objectives, explicites » , et si, d’un autre côté, l’on considère que le néologisme peut apparaître comme la rupture de cette distribution, soit en n’autorisant pas la possibilité qu’il soit jamais remplacé par un autre mot, soit que l’exercice de la langue qu’il produit ne renvoie plus à aucune convention objective, à aucun code commun, alors on saisit pleinement que le danger qui menace le langage est sa disparition totale. Ce risque est doublement maîtrisé du moment que l’usage du néologisme se systématise - et avec lui, comme pendant, l’abolition de la métaphore -, c’est-à-dire dès Prostitution  : d’un côté, on l’a dit, le néologisme est la promesse d’une pratique consciente et positive du mélange, c’est-à-dire qu’il ne peut survenir qu’une fois un certain chemin parcouru, ce qui a pour conséquence à la fois d’en limiter l’exercice - le néologisme se mérite - et de le rapporter, toujours et déjà, à une pratique signifiante équivalente, dont il est seulement le terme et qui pourra en retour lui donner sens ; d’un autre côté, l’œuvre elle-même, dans Prostitution (Glossaire, Grammaire, Traduction) produit son propre code et explicite les procédés de formation du néologisme. Promulgation d’un nouveau code, donc, c’est-à-dire d’une nouvelle loi qui joue au lieu d’une pratique syntaxiquement et sémantiquement hors la loi : soit qu’il s’agisse d’un néologisme de sens et alors le code reste commun, soit qu’il s’agisse d’un néologisme de forme et alors un code est produit qui en explicite le fonctionnement. En ce sens, l’usage du néologisme rétablit le rapport entre destinateur et destinataire, qui puisent alors au même fonds de savoir, et le risque d’une ambivalence radicale se résorbe dans la mesure où le lecteur se plie - ou devrait se plier - aux lois de la confusion.

A la limite, on peut voir l’exercice du néologisme de sens dans Prostitution lorsque la « proz’ » et l’« encr’ » prennent le sens de la « semence » : « [...] ton senti d’encr’ m’profess’ les châss’ [...] » (P, 54) et « [...] oais, te, d’arrièr’ !, l’mamm’lu, qu’tu m’chauff’ la proz’ dans ton bitos [...] » (P, 54) . Ce qui, on l’a vu, renvoie à l’identité de l’écriture avec une pratique sexuelle interdite (masturbation, inceste). Mais l’on comprend aussi que ce sens nouveau ne puisse advenir qu’à la faveur du parcours suivi et de la confusion qui résulte du mélange des matières, et ceci, notamment, à travers la fonction métanarrative de la langue nouvelle et la mise en abîme de l’acte d’écriture. Dans ce cas, le néologisme (de sens) est bien le terme et la promesse d’une positivité du mélange : il fait figurer, non plus par le détour de la métaphore, mais par celui de la confusion, l’imprononçable nom, le mot interdit, dans une langue qui a pour objet de l’effacer, et dont l’effacement forme la possibilité même. Les mots composés forment également des néologismes de sens, ils puisent à un fonds lexical extérieur à l’œuvre et résorbent, c’est-à-dire mélange, en un seul mot plusieurs termes d’une proposition, et en même temps maintiennent une incertitude sur les fonctions de ces termes dans la proposition (confusion). Ainsi, le mot composé « le trou-monsieur » peut se lire : a) « le monsieur qui a un trou », où « monsieur » est sujet et « trou » complément d’objet ; ou b) « le trou du monsieur », où « trou » est sujet et « monsieur » complément du nom - proposition elle-même incertaine : « le trou du monsieur » peut se lire aussi comme « le trou pour le monsieur ». Incertitude radicale qui va affecter le troisième terme du néologisme : attribuer, simultanément, une fonction au mot composé. Ainsi, et selon le contexte, c’est le « monsieur » qui aura un « trou » qui servira au coït, ou c’est le « trou » (en l’occurrence, du putain) qui servira au « monsieur » pour le coït. Un autre exemple de néologisme de sens prend place dans la fiction de la scène rejouée au moment où la langue nouvelle se stabilise - la langue ancienne ne s’écrira plus qu’une fois, quelque lignes plus bas : « foutre, sang de la servitude future » (P, 42). C’est dire aussi, puisque la scène figure la naissance de la langue nouvelle, que le néologisme s’impose d’emblée comme un procédé majeure. Cet exemple permet d’entrevoir un mode de formation du néologisme de sens : « emmailloté dans cette niche grillagée, sang daron moisissant mon bavoir, jusques à quand, daronne que lévit’ sur la berj’ écailleuz’, d’une main concentrée jusqu’à l’or par venin l’extirpant de ton sac placentair’, me la jetteras-tu, cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. bouche broyant cartilage daron [...] » (P, 42). Le mot « estamper » qui est attesté par le dictionnaire, donc qui est fixé, qui appartient au code lexical, se charge de sens nouveaux à la faveur de la proximité sémantique du mot « daronn’ » et par un retour à l’étymologie : un des synonymes du mot « estamper » est « matricer » ; le mot « matrice » renvoie à « daronne », mère ; l’étymologie « stampare » renvoie au mot « broyer ». Par le néologisme de sens « estamper », on peut déduire que la langue nouvelle établit la responsabilité de la mère (matrice) dans l’acte de castration (« broyant cartilage daron »). Aussi bien, la castration figure à la fois la naissance (« emmailloté dans cette niche grillagée ») comme matriçage de l’enfant par la mère (« l’extirpant de ton sac placentair’ ») et celle de la langue nouvelle par la complicité de la mère dans la castration - et, en retour, on l’a vu, dans la mise en prostitution de l’enfant.

Le néologisme de forme ne s’interprète pas aussi facilement mais, en retour, il laisse la trace apparente de sa formation : il est produit, le plus souvent, par agglutination ou surimpression (P, 341), c’est-à-dire qu’il laisse apparaître à sa surface tous les mots qui le composent. Il s’agit de surimprimer les mots les uns à côté des autres pour surexprimer ce que la langue commune sous-exprime. La pluralité de sens qui en résulte vise à éloigner le mot de toute réalité particulière, et à transformer ce qui serait successif en simultanéité. Il est le procédé même de la confusion à la faveur duquel tous les possibles se rencontrent sans se résorber, et qui renvoie, très distinctement, à plusieurs autres mots dont les sens, les champs lexicaux, les symboles qui y sont attachés coexistent sans s’annuler. Parfois contradictoirement : « Prolollitôliers : prolo, lolo, lollos, lolita, lollobrigida, tôliers » (P, 341), « M’ameutr’ : mon amour, ameur, meurtr’ » (P, 341). Parfois en établissant un rapport logique entre les sens des mots agglutinés : « Nhommer : nommer, homme » (P, 341) - la nomination, le langage est bien le fait de l’humanité, ce qui signifie en retour qu’à l’intérieur de la fiction cette « nhomination » ne peut s’énoncer qu’à travers le maître ou le client . C’est toujours, au cœur du jeu de confusions et de méprises, la matérialité même de la langue qui se joue à travers le néologisme. Si une chose nommée est bien une chose morte, autrement dit si le fait de nommer une chose la sépare toujours et déjà de sa réalité matérielle, alors on peut dire que ces agglutinations et surimpressions, en retardant toujours l’échéance et la possibilité même d’un sens qui s’achève et donc se limite, ont pour objet de rendre compte le plus pleinement possible de la vitalité de la chose à travers celle des réseaux de sens qui se tissent et ne s’épuisent jamais. C’est le flottement du sens que produit le néologisme, ce jeu dans la langue, limité tout de même par les règles de sa formation et par le contexte dans lequel il survient, qui sera garant de cette matérialité. En ce sens, et puisque tous les sens coexistent et s’enrichissent dans le néologisme, la représentation de la chose ne se produit plus par un jeu de substitution - ce qui veut dire aussi qu’elle n’est pas séparé de celle-ci.

Dans la langue ancienne, qui est prise dans la problématique de la nomination, « le nom apparaît à la fois comme la fin visée par la parole et l’écriture et comme ce qui, se dérobant à cette quête, fonde la possibilité du discours » . Possibilité d’un discours, donc, où le nom serait la promesse indéfiniment reculée d’un accomplissement du sens, qui se fonde de l’impossibilité même de prononcer le Nom, mais qui doit pourtant s’achever dans celui-ci. Au contraire, la langue nouvelle, qui s’écrit à partir de cet effacement, sait le Nom par avance effacé, rendu impossible, mais loin de s’achever dans un sens, et par une série de détour qu’empruntent les procédés de la confusion, elle forme, au lieu même où le sens se dérobe le plus complètement, le néologisme à la fois comme promesse - c’est-à-dire comme conclusion de tous les procédés - et comme ouverture : là où le Nom s’offrait comme l’horizon de la nomination, le néologisme, loin d’être la fin de la parole, ouvre un espace dans lequel Il s’inscrira. Autrement dit, comme procédé linguistique et symbolique de la confusion, le néologisme ouvre un espace où un exercice de la langue va pousser « le langage à une limite », sans la franchir pour autant - c’est-à-dire sans que cet exercice soit hors la loi et sans que la langue ne disparaisse dans la confusion. Le néologisme substitue au signifiant du Nom - à la métaphore, à la représentation - celui d’un corps morcelé, celui d’une langue où « les désignations, les significations, les traductions » seraient ravagées. Ceci pour faire advenir, de l’autre côté des limites du langage - de la loi, du Nom imprononçable - « les figures d’une vie inconnue » , une matérialité de la langue.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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