"Pas écrit, n’est pas ; écrit, n’est plus"
Jour 30 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »


 

REPORTER LA PHRASE AU GESTE DE LA PREMIERE INSCRIPTION, produire une fiction qui représente un monde et qui, simultanément, indique l’origine de ce monde et celle de la langue qui le crée c’est aussi, comme l’écrit Roland Barthes à propos d’Eden , ajouter la phrase comme élément de la cosmogonie, c’est-à-dire comme élément d’un ordre qui vient soutenir ce monde qu’elle crée. Voilà qui indique assez que la tâche de la langue nouvelle ne consistera pas seulement dans la création d’un monde (la fiction), mais aussi dans le renversement de toute création. Renversement qui ne signifie pas que la création doive retourner au chaos dont elle fut tirée, mais qu’elle s’opèrera selon les procédés d’un renversement de la loi qui commande à cette création. Histoire d’une création - « CLB, c’est bien le livre/l’histoire du monde » -, donc, mais qui ne se reconnaîtrait pas comme établissement, mise en œuvre et perpétuation de la loi. Retournement qui tiendra tout entier dans le rapport de la langue avec le principe de séparation.

En grec, le sens premier du mot nomos, la loi, est « ce qui est attribué en partage » - d’où l’on peut déduire que la loi s’origine de ce principe : diviser pour partager. Dans la Genèse, Dieu divise, sépare le chaos originel, établit une distinction entre la lumière et les ténèbres, différencie entre les espèces. Principe de séparation qui établit aussi des hiérarchies et qui assigne des limites et de l’existence entre ces limites. En même temps que celle de la Création, c’est l’histoire de la nomination qui se joue, et avec elle les fondements même de la langue qui s’y établissent : une chose nommée est une chose séparée - elle entre dans un ordre, dans une hiérarchie, dans des limites : elle est ce qu’elle est, et pas autre chose. Dans cette mesure, on peut dire que la loi est enfreinte à Babel, parce que l’homme tente de s’y nommer soi-même - c’est-à-dire d’abolir la séparation entre lui-même, entre le nom qu’il a déjà reçu, et le nom qu’il veut se donner. Comme la chose créée, donc, « le « nom » s’apparente à la loi conçue comme séparation, division. Il est partie du discours qui désigne un être ou une chose, c’est-à-dire qui le sort du magma, de la confusion, qui le délimite » . Aussi bien, créer, dans cette perspective, c’est aussi et simultanément établir la loi, la produire ou la reproduire : la capacité de la langue à nommer n’est donnée que dans l’exercice et la reproduction de la loi. En ce sens, aussi, on peut dire que rien ne préexiste à la nomination. C’est la séparation qu’elle produit qui fait advenir la chose au monde, qui la tire du chaos où elle n’est pas encore, et lui donne un nom et un sens : « pas écrit, n’est pas » . On peut dire, en retour, que la chose nommée, dont la nomination consiste dans la séparation du nom d’avec la chose, disparaît à la faveur de sa nomination : « écrit, n’est plus » . Dans cette perspective, donc, la nomination sépare la chose de sa matérialité et produit sa disparition au profit de l’idée : « Une chose nommée est une chose morte, et elle est morte parce qu’elle est séparée » .

Si toute création, et toute nomination, consiste bien dans la mise en œuvre du principe de séparation, et dans sa reconnaissance, et si l’homme qui ne respecte pas la loi de la différenciation lance un défi à Dieu (au père, à la loi), on peut se demander comment une œuvre pourrait sortir de l’alternative « pas écrit, n’est pas »/« écrit, n’est plus », c’est-à-dire établir la possibilité d’une matérialité de la langue, sans se révolter. Autrement dit, comment une œuvre qui serait « conforme à l’esprit de « mélange » et « d’amalgame » » et qui, de ce fait, ôterait « tout ordre aux actes [pour] leur substituer l’arbitraire absolu », rendrait « tous les éléments équivalents », amalgamerait « des objets qui ne sont pas fait pour se rencontrer », transformerait « la destination des matières, des idées, des choses » , comment une telle œuvre ne serait pas en même temps révolte contre la loi et renversement de la Création ? Cela, on l’a vu, en commettant à la fois l’offense - le mélange - , donc en renversant, mais sans recourir en retour aux procédés de la réconciliation - la métaphore, la représentation -, et en maintenant, simultanément, le principe de séparation et sa contestation. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les mouvements contradictoires que semble suivre, au niveau de la syntaxe, du lexique, de la thématique et de la narration, la fiction : achèvement/inachèvement, précision/confusion, séparation/mélange. Ce maintien de la loi à l’intérieur de la langue est la garantie contre la disparition totale de celle-ci, mais elle en figure aussi une contestation qui n’impliquera, en retour, aucune limitation. Ce n’est donc pas un hasard si l’œuvre de Pierre Guyotat articule en même temps que ce principe - et la thématique prostitutionnelle en est comme la radicalisation exemplaire, dont la fiction tire toutes les conséquences logiques : séparation et hiérarchisation stricte entre humains, animaux et putains, chacun soumis à des règles et à un ordre propre -, la hantise de celui-ci à travers les formes du mélange. Reproduire, dans le geste créateur, le principe de séparation ce n’est donc pas prendre la place du Créateur, mais au contraire faire figurer la reconnaissance de la loi. Mais mettre en œuvre, dans la fiction, les conséquences logiques, et pour cela même monstrueuses, de ce principe jusqu’à son retournement intégral dans le mélange, voilà qui indique assez la volonté de se substituer au Créateur sans se révolter : « [...] origine de la langue, naissance de la langue, du désir de créer, de « reproduire » (art « préhistorique » justement, d’avant l’encombrement de l’Histoire) ; créer, « reproduire » pour éloigner le modèle, la chose ; pour la vider de sa force divine ou mythologique, bénéfique ou maléfique, la vider de « Dieu » ; s’en constituer le créateur entier ; qui sait si ce mouvement de re-création de la langue dite maternelle n’en recouvre pas un plus fort : se substituer à « Dieu » ; au Père, justement, prendre langue dite maternelle, par la transformation de cette langue la lui rendre inintelligible ; cette langue - sauf, et encore !, ce que j’y ai, moi, retranché, modifié - n’est pas la mienne : d’autre, avant moi, pendant moi, illustres ou non, l’ont formée, la forment, des décrets d’Etat l’ont fixée et officialisée ;dureté de ce travail de la poésie : changer l’abstrait en concret, l’idée en geste etc. [...] » . Prendre la langue, donc, l’écrire telle qu’elle s’écrit, « fixée et officialisée », mettre en œuvre sans se révolter le principe de séparation, le principe même de la loi, en tirer, dans la fiction, toutes les conséquences logiques pour aboutir contradictoirement, mais dans les limites de ce principe, à l’abomination de la scène prostitutionnelle . La fiction « est une affaire de logique et non d’imagination » (Ex, 23) et « la particularité du poète épique, l’imagination, ce n’est pas autre chose que l’utilisation de la logique, de l’esprit logique » (Ex, 78). Le déroulement logique de la fiction aboutit à cette abomination de la contradiction logique - c’est-à-dire ce que doit résorber la loi, la langue -, dans laquelle « les deux contraires apparents se touchent, c’est-à-dire l’ordure et la métaphysique, disons Dieu » (Ex, 35). Et c’est ce rapprochement contradictoire, impossible, mais rendu tel logiquement, à partir du principe de séparation, qui produit les transformation de la langue, et qui la rend inintelligible à la loi : « le mouvement de rapprochement de deux mondes dans la fiction exige un effort, un engagement tel que la langue commune [...], la langue plate plutôt, littérairement dominante, y est impossible » (Ex, 35). En ce sens, c’est la loi, ou Dieu qui, stimulant la fiction, provoque leur propre renversement : « Dieu était - et il peut le rester aujourd’hui sous sa forme parodique - un formidable stimulateur de verbe » (Ex, 53).

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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