La confusion - les formes du Mélange
Jour 27 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »


 

TOUTES LES FORMES ET LES PROCEDES du mélange qui articulent cette sortie de l’œuvre hors la légalité sont solidaires entre eux. Il forment le point structurant à partir duquel la langue va pouvoir s’épanouir. Solidarité qui ne doit pas faire oublier qu’il y a pourtant un avant et un après l’interdiction.

La langue de Tombeau, comme celle d’Eden, n’est pas encore celle de Prostitution ou de Progénitures - mais on peut dire, pourtant, qu’elles en contiennent déjà le projet théorique, que tout y est déjà présent, sous une forme latente, et n’attend plus qu’un signe de la loi pour se manifester. Cela, on la vu, parce que l’interdiction constitue la chance de la langue. Ce qui suppose, en retour, que l’œuvre ne met pas en pratique les mêmes procédés du mélange avant et après l’interdiction. On a vu que la représentation joue encore, quoique de façon limitée, et bien que volontaire, avant la sanction. Avant l’interdiction, le mélange - qui consiste principalement dans une thématique du mélange - a pour objet de provoquer la loi ; après celle-ci, elle a pour objet de refuser le pardon, de perpétuer la punition - dans les structures mêmes de la langue.

Ce qu’on a pu apprendre de la pratique textuelle combinatoire nous ramène au lieu même de la positivité du mélange. La combinaison de tous les niveaux du texte produit la coïncidence de matériaux tellement divers, tellement opposés, tellement contradictoires, que cette masse forme comme un magma informe, que la pratique consciente de l’écriture aura, non pas à résorber, mais à produire dans l’œuvre. Ce qu’on a appelé le substrat est le lieu où joue le plus radicalement le mélange. C’est dans cette mesure aussi qu’il n’est pas limité comme le référent - celui-ci implique déjà que la contradiction logique n’aura pas de lieu dans la représentation. Au contraire le substrat est le lieu même de cette contradiction. L’œuvre se forme à partir d’une combinaison impossible de matériaux hallucinés mis en œuvre consciemment dans le texte savant. Et cette mise en œuvre produira le mélange à travers les transformations de la langue - c’est-à-dire que le sens de ce mélange ne trouvera plus sa place seulement à l’intérieur d’une représentation limitée à ce sens - mélanger, mais pourquoi ? - mais sur les structures même de ce qui doit servir à représenter : « Accentuée, rythmée, lexicalisée de toutes les langues réprimées, refoulées par la langue officielle française, cette écriture [...] constituée de tout ce qu’il m’a été interdit de vivre, rentrée en moi, inconscient, histoire, ancien, animal, par les parties vacantes de mon appareil sexuel, ressort en nouveau, en futur (déstructuration de la langue bourgeoise et petite-bourgeoise), par ma bouche, après respiration illégale dans le poumon-Loi » (P. 366).

En ce sens, la thématique du mélange n’est qu’un des aspect les plus visibles mais aussi les moins efficaces. On peut dire aussi que cette thématique a été la matière même de la provocation que l’œuvre adressait à la loi - la cause, provoquée volontairement, de l’interdiction. Puisque l’œuvre autorise encore, avant l’interdiction, une lecture sous l’angle de la représentation, elle aura pour objet de produire l’inacceptable mélange de réalités sociales, militaires, économiques, etc., sous le signe tautologique de l’écriture prostitutionnelle. En faisant, par exemple, coïncider, dans ce qui se donne tout de même pour une histoire, la réalité militaire avec le viol et le meurtre ou la réalité économique et sociale avec la prostitution. Ce qu’on peut également entrevoir, dans Tombeau et Eden à travers la circulation et le mélange, la dilution des matières liquides - qui renvoient toutes, sous l’angle de la représentation à un référent social ou ethnologique : excréments, pus, sang, larmes, salive du peuple (aussi bien, du putain) ; sueur, sperme des soldats (aussi bien, du maître de foutrée, des clients) ; lait de la mère . Il faut y insister, et même s’il ne s’agit là que d’une condition à la langue, cette dilution des matières, qui forment comme le filigrane de l’œuvre, a quelque chose d’inacceptable. Dans cette perspective, ce n’est pas l’érotisme ou la pornographie qu’on a voulu y lire qui rendrait le texte scandaleux, mais le mélange même qu’il opère sur ce qui doit être séparé - mélange qui est donc la rupture d’un ordre : « Il est donc impossible d’y déceler la moindre figure dite « érotique », l’« érotisme » n’étant qu’une déviation de l’acte sexuel, pratiquée par la grande bourgeoisie et « singée » par la petite bourgeoisie [...], ni la moindre figure dite « contre-nature » : pas de travestis, pas d’invertis, pas de névrose en somme. » (LI, 38). De même, l’inceste, en tant qu’il figure, on l’a vu, une immédiateté qui voudrait se dire, mais qui se disant, se trahit dans la représentation, a ce quelque chose à la fois d’inoffensif - il se représente, il trouve son lieu pour se dire coupable -, et d’intolérable. Encore une fois, et même si elle en constitue en même temps l’échec, cette inscription de surface, qui va s’effacer dans l’interdiction, ouvre la voie à une inscription plus fondamentale de cette immédiateté impossible, de ce mélange. L’inceste demeure, dans le reste de l’œuvre, et notamment dans Progénitures, un irreprésentable : « (prévoir colère des éléments à la violation du tabou) » . On verra plus loin que même si le sens du tabou se transforme, il faut que celui-ci soit pour que l’œuvre puisse s’écrive. Plus que le sens du tabou - de l’inceste -, c’est donc son rôle structurant qui est maintenu. La thématique du mélange non seulement se maintient dans l’œuvre après l’interdiction - à travers, par exemple, la figure féminisée du putain mâle (il a un vagin) -, mais, en même temps se radicalise : en plus de cette indifférenciation sexuelle, le putain atteint une zone d’indiscernabilité où il est parfois mâle et parfois femelle : « .., te, un’ europ’ qu’e dévalue d’âtr’ transcrouillée franco !.. [...] », et plus loin : « [...] le put’ ricane, rot’ » (P, 109-110).

Une autre forme du mélange, qui s’articule déjà dans Tombeau et Eden - et que radicalisera Prostitution et Progénitures - et qui transforme non pas encore la langue elle-même mais son usage, est la conséquence de l’« abolition intégrale de tous les termes psychologiques, humanistes, métaphysiques [...] au profit de formulations plus scientifiques », et tient, dans la mesure « où chaque corps [...] n’est mû que par sa motricité matérielle, physiologique » (LI, 38) et puisque « la totalité des faits [...] est provoquée matériellement - en deçà du niveau psychologique » (LI, 28), dans ce qu’on peut déjà appeler une matérialité de la langue. Matérialité qui s’écrira d’une part à travers la description - comme forme statique du mélange -, avec ce que cela va impliquer sur la langue : « les formulations syntaxiques et lexicales qui fixent un état, un « être » ou un « avoir », qui assignent une limite à des énumérations, qui tendraient à abstraire ou à valoriser un fait, à la métaphoriser, qui seraient seulement utilisées dans le but de communiquer un Sens, sont évacuées » (LI, 34-35). Progénitures radicalisera cette forme du mélange en produisant la description au travers d’une voix, d’un discours prononcé par quelqu’un (souvent la Femme, la Caissière) qui voit la scène. La description, dans ce cas extrême, achève de s’extraire de la narration - et de la linéarité (logique et temporelle) qu’elle supposait encore. Prostitution figurait déjà ce glissement : la narration, encore présente, s’y amenuisait pourtant à la faveur du dialogue - mais la description de la scène vu ne prenait pas encore la place monumentale qu’elle a dans les voix de Progénitures. Matérialité qui s’écrira, d’autre part, à travers l’accumulation de scènes d’action - comme forme dynamique du mélange  : « Les auxiliaires du discours sont abolis au profit de verbes actifs, participes présent et passés de ces verbes actifs remplacent les adjectifs (« englué » au lieu de « gluant »), adjectifs, et préfixes redoublant des ces verbes actifs remplacent l’adverbe (« vif » au lieu de « vivement », « se réassoupir » pour « s’assoupir à nouveau », etc.), suppression de la conjonction « et » » (LI, 34-35). Accumulation que la critique a réduit à son plus simple effet : la « monotonie » d’une longue énumération de scènes sexuelles, alors que précisément, du fait de cette accumulation « l’ « acte » sexuel disparaît, ou peu s’en faut, sous la masse des processus que la seule présence de ses organes engendre ». C’est dire que le mélange autorise et piège à la fois la représentation, et qu’il désigne, par là, que toute opération de représentation est une opération de réduction. Une autre forme du mélange, strictement liée à celle de l’accumulation, est la simultanéité des scènes et des actions décrites - comme forme temporelle du mélange. Elle s’exprime le mieux, dans Eden, avec le recours systématique à l’ablatif absolu : « [...] ablatif absolu, phrase, ablatif absolu  phrase, phrase, ablatif absolu  phrase, ablatif absolu, ablatif absolu, phrase, ablatif absolu  etc. (possibilité écriture) tout tourne en fait autour de l’ablatif absolu qui permet de simultanéiser des processus différents et d’effacer l’anthropocentrisme (ex. ablatif absolu concernant l’humain environnant inséré dans un gestuelle animale ou végétale et qui peut intervenir à tout instant de la phrase, y compris entre l’article et le substantif qu’il introduit  ablatif absolu, sorte d’aigrette-sourde, de volute polyphonique, de volute-sourde (comme dans la série, le retour systématique de la référence à la gamme, à l’origine de la phrase, pour détruire la mélodie, la phrase) » . Les interruptions, retour en arrière, reprise de la narration de Tombeau sont déjà le signe de cette simultanéité qui sera systématisée à partir de Progénitures dans les incidentes et les enchâssement de discours. On peut distinguer la digression, comme processus de la pratique textuelle combinatoire, de l’incidente, qui est le résultat, maintenu dans l’œuvre, de cette pratique - c’est dire, aussi, que cette forme du mélange est aussi, dans la pratique, à l’origine de l’œuvre. Toutes ces formes du mélange affectent, à partir d’Eden, et pour se radicaliser dès Prostitution, la ponctuation. La suppression de la conjonction « et », qui sépare, pour réunir, et qui est par là le signe même de l’exercice de la représentation, s’accompagne de celle de « l’alinéa et du point, tout au long du texte, au profit de la virgule (signal final du texte), du point-virgule et de la barre » (LI, 34-35). Chaque signe de ponctuation, loin de répondre au code, se charge d’un sens nouveau. « La barre unique », note Pierre Guyotat, « marque l’interruption orgastique, la double barre, l’interruption de la séance masturbatoire » - ce qui vaut à la fois dans la pratique combinatoire et dans l’œuvre. En somme, la ponctuation signifie et se substitue au mot de liaison, à la conjonction, qui ne peut relier qu’à la faveur d’une séparation première - séparer pour réunir, n’est-ce pas précisément cela, aussi, qui s’est joué à Babel ?

« A cette langue prise à un stade historiquement donné, 1970 » et, symboliquement, prise dans à partir du pardon accordé, c’est-à-dire à partir de son lien coupable avec la faute, Pierre Guyotat fait subir une « poussée historique, produite par un bouleversement simultané de la syntaxe, de la sémantique et de la ponctuation ». Bouleversement de la syntaxe, qui produit une rupture de la linéarité de la narration, de la chaîne parlée, qui figure à la fois la sortie de l’histoire (début/fin) et la sortie de la représentation (culpabilité, séparation), et qui se manifeste par une dilatation du signifié et du signifiant. Soit un même mot reçoit plusieurs significations (dilatation du signifié) : ainsi le mot « a » peut se lire comme « a, ai, est, et, il y a », « ac » comme « avec, ça » (P, 245), « ç » comme « ce, ceci, cela, ça » (P, 261) ; soit un mot prend plusieurs formes et plusieurs significations (dilatation du signifié et du signifiant) : ainsi « ça qu’ (çà que, ça que) » peut se lire « çà alors ; Ah çà ! ; Vite fait (fissa que) ; c’est au point que » (P, 261). Dans cette mesure, on peut dire qu’une telle langue implique la prépondérance de la contexture sur le code - en somme, qu’elle crée un code interne. Bouleversement qui coïncide avec l’abolition de la différence, de la séparation à travers le double genre, dont on a vu qu’il se représentait dans le vagin du putain mâle : un mot masculin peut être pris comme un mot féminin : « l’couenn’ s’a r’froidi ! », ou, inversement, un mot féminin peut être pris pour un mot masculin : « j’vas l’équarrir d’sa vieux short » (P, 345).

On saisit, à travers la lente mais systématique transformation de la langue opérée depuis Tombeau, l’ampleur des conséquences sur l’articulation de la langue à la loi. Une langue qui opposerait à la « disjonction ou sélection des semblables » (axe vertical du langage, paradigmatique), à travers la transformations syntaxiques qu’elle opère, la confusion des genres et la dilatation du signifiant et du signifié, abolirait en même temps les principes de séparation et de non-contradiction - c’est-à-dire l’exercice de la loi sur la langue. De la même manière, opposant à la « connexion ou consécution des combinables » (axe horizontal du langage, syntagmatique) les procédés de la simultanéité et de l’accumulation, une telle langue abolirait en même temps l’histoire et le cercle des effets et des cause, et sortirait de la doctrine du jugement. La mise en œuvre de la confusion, qui n’est aussi que la conséquence logique de la punition, au lieu même du double procès indépassable des choix à faire et des suites à établir, empêche donc non seulement la loi d’intervenir, la privant par avance de son objet - un objet, on l’a vu, qui représenterait une tentative de sortie de la culpabilité : représenter l’irreprésentable : il s’agit là de tout autre chose - mais aussi, la langue se créant de son propre code qu’elle crée à mesure qu’elle s’écrit, de son propre nomos, l’empêche d’agir sur les structures même de la langue

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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