La confusion - La positivité du mélange
Jour 26 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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DU MOMENT QUE LA LANGUE NOUVELLE s’écrit à partir de la punition, mais récusant d’avance toute réconciliation, on peut dire qu’elle ne se reconnaît ni innocente, ni coupable, mais qu’elle figure, qu’elle met en œuvre et qu’elle produit cette sortie hors la légalité - ce retour vers l’Eden linguistique - que la mise en prostitution de l’enfant avait pour objet de produire dans la fiction de la scène rejouée .

Historiquement, si l’on décompose la relation de l’œuvre de Pierre Guyotat et de la loi sous sa forme juridique et critique, on peut dire que les œuvres écrite avant l’interdiction (Eden, Tombeau) figurent, dans l’élaboration et dans la possibilité de l’œuvre à venir, cette traversée des écritures illégales qui formait le parcours de la naissance de l’œuvre jusqu’à la faute commise. Traversée dont la scène matrice porte la marque : « [...] combien me faudra-t-il traverser d’écritures illégales pour que m’étant recomposé un corps de ce qui dans mon corps résiste à l’écriture, je puisse te rejoindre à nouveau, nu, sur l’humus, dans l’hors-léalité !.. aia.. !, aia.. !, aiah.. !, aiah.. !, aiah.. ! [...] ». Traversée qui trouve son terme dans la sanction, et qui donne la possibilité à la langue à venir de ne pas se réconcilier - c’est-à-dire de sortir de la légalité. Sortie qui s’effectue paradoxalement par une mise en œuvre du mélange - c’est-à-dire de la reconnaissance punition -, qui est la figure même de l’abjection. Paradoxe qui n’est qu’une conséquence logique de la punition : c’est la loi qui désigne comme abject et c’est la punition qui produit la confusion au lieu même de la transparence - confusion qui aurait du se résorber dans la représentation, à laquelle la langue nouvelle a renoncé. Le mélange n’est abject que dans la mesure où il s’oppose à un ordre, dont il est la rupture. L’œuvre ne peut être lue en dehors de ce rapport, rendu positif, entre le mélange et la loi. Rapport qui désigne dans ce paradoxe deux formes d’exercice de la loi que la langue nouvelle va décomposer : la loi qui produit la sanction, qui provoque la confusion ; et la loi qui permet la réconciliation - c’est aussi sa forme prescriptive : maintenir le pardon en empêchant la faute de se produire à nouveau - qui vise à résorber cette confusion à la faveur d’un rétablissement de l’ordre, de la distinction, de la séparation qu’elle avait en premier lieu abolit. C’est aussi à propos de ce deuxième temps de l’exercice de la loi que l’on peut parler d’inertie de la langue. La langue nouvelle s’écrira donc après que la première forme de la loi s’est manifestée, et récusant d’avance que ne se produise la deuxième. Ce qui implique qu’elle n’aura pas recours à des procédés qui visent à rétablir une innocence impossible - la faute a eu lieu, la langue en est le signe. On pourrait penser que ce recours au mélange, à la confusion procède d’une déformation perverse de la loi. Mais la perversion est un jeu avec la loi, elle ne reconnaît ni la punition, ni la culpabilité, ni le bien-fondé de celle-ci, et bien qu’elle en maintienne strictement l’existence - pour en jouir. Au contraire, la langue nouvelle reconnaît strictement la punition, n’en interroge pas le bien-fondé, mais ne se reconnaît pas non plus coupable. Dans cette mesure seulement les procédés mis en œuvre ne sont que l’exploration logique et systématique des formes du mélange - de la confusion, qu’entraîne la punition - qui vont produire l’œuvre : confusion que l’on pourra appeler génétique, dans la gestation de l’œuvre - ce qu’on a pu apercevoir dans la pratique textuelle combinatoire ; thématique, dans le déroulement de la fiction ; linguistique, dans l’exercice de la langue : point de recoupement de tous les autres, et qui affecte l’aspect lexical, grammatical, narratif de la langue. S’écrivant, et dans le temps seule de cette écriture, l’œuvre rend donc impossible l’exercice de la loi , lui dérobant par avance son objet : c’est-à-dire une langue coupable qui manifesterait les premiers signes d’une innocence à recouvrer.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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