La Transparence et la Faute : la Métaphore
Jour 25 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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DIRE QUE LA TRANSPARENCE DU LANGAGE adamique fût brisée à Babel c’est donc dire que la naissance du langage des hommes coïncide avec la séparation (des mots et des choses), la confusion (des langues) et la dispersion (des hommes sur la terre) - et que sa fonction, symétrique à la punition, sera de lier, de résorber et de réunir, c’est-à-dire d’effacer la trace de cette brisure.

L’immédiateté du langage d’avant la faute, qui est comme l’équivalent dynamique de sa transparence, suppose aussi qu’il n’est pas de séparation au travers de laquelle le langage signifie, qu’il n’est pas de détour qu’il doive jamais emprunter : la représentation et la substitution ne joue pas encore. Transparence et immédiateté que l’on peut rapprocher, en terme psychanalytique, du narcissisme comme stade du développement infantile où l’objet coïncide avec le moi, ou, dans le cas de la langue nouvelle, telle qu’elle s’articule également autour de la notion de faute, du lien qui unit, ou qui confond, l’écriture, la masturbation (auto-érotisme) et l’inceste. La transparence brisée est donc aussi le signe de l’interdiction de certaines pratiques - textuelles, sexuelles : c’est-à-dire de la loi telle qu’elle se manifeste et produit la société des hommes parlant. A l’immédiateté et à la transparence, la punition substitue une langue qui a comme l’opacité d’un secret, et dont cette rupture est la cause. Secret qu’elle contient et que, par le détour de la représentation, elle doit effacer. Le mythe figure ce passage et cette rupture d’une langue à une autre. Mouvement que la langue nouvelle n’aura d’autre alternative que de suivre, chemin déjà parcouru et qui s’arrête et recommence au lieu même de la faute. Ce que l’on peut résumer ainsi :

Langage adamique (transparence, matérialité, unité, identité)  faute ((se) nommer, (se) créer, prendre la place du Créateur)  punition (opacité, confusion, dispersion, séparation)  réconciliation (reconnaissance de la culpabilité et son effacement dans une langue coupable)  naissance de la langue

On dira donc que l’œuvre à écrire, telle qu’elle se donne à la fois comme la faute à écrire et son envers, s’origine dans l’état donné de la punition - comme on a vu que la langue nouvelle s’écrivait à partir de la langue ancienne -, et avant toute réconciliation. Punition dont la langue fautive est le lieu expiatoire et qui va impliquer qu’elle s’écrive, coupable de s’écrire, à la faveur d’un détour dont le refus formait la faute même. Ce qui signifie d’une part que la punition, dont l’acceptation forme la condition de la réconciliation, a pour objet d’effacer la faute. Qu’elle l’efface, donc, mais que, d’autre part, il faut bien que celle-ci demeure à travers la forme que va prendre cette réconciliation. C’est le sens du pardon que de perpétuer ce qu’il efface dans le même temps qu’il l’efface : « Loin d’y mettre fin, de la dissoudre et de l’absoudre, le pardon alors ne peut que prolonger la faute, il ne peut, lui donnant la survie d’une interminable agonie, qu’importer en lui cette contradiction de soi, cette invivable contestation de soi-même » . La langue d’après la faute, qui est le lieu dans lequel la réconciliation va pouvoir s’opérer, dit en même temps ceci dont elle ne se départira jamais - sauf à rejouer la faute, sauf à en reproduire le geste immédiat et transparent, (se) nommer, prononcer le Nom, et donc à disparaître en tant que langue -, qu’elle est pardonnée, mais de ce fait précisément, qu’elle est coupable, et que son usage figurera tout à la fois cette réconciliation et cette culpabilité : « [...] on ne peut non plus pardonner et innocenter à la fois. Pardonner, c’est consacrer le mal qu’on absout comme un mal inoubliable et impardonnable » . On a vu que cet exil du langage transparent et immédiat produisait l’entrée dans l’Histoire, et donc produisait le récit. La réconciliation qui coïncide avec cet exil se fera donc à travers le détour de la métaphore et de la représentation : « Paradoxalement, le moyen de cette réconciliation, de la redécouverte d’une réalité plus réelle, c’est la métaphore [...] dans son ambiguïté radicale » . Substitution donc, de l’ambiguïté du pardon à l’immédiateté de la faute, détour par la métaphore et la représentation qui a pour objet de résorber les effets de la punition, la langue coupable de la réconciliation - aussi bien : la langue du pardon - est le signe d’une indépassable commémoration de la faute : toujours et déjà coupable de s’écrire, loin de l’effacer, elle la fera figurer dans ses structures mêmes. On sait pourtant toute l’ambivalence de cette commémoration qui est expiation de la faute et, dans le même temps, sa célébration . Mais cette ambiguïté radicale est un des termes de la doctrine du jugement. C’est dire qu’elle consiste dans une révolte autorisée et limitée à l’exercice de cette commémoration, et c’est dire aussi qu’une langue qui voudrait s’écrire hors la faute ne pourra se révolter qu’à y entrer de nouveau.

Comment, dans cette perspective de la loi qui envisage sa transgression à travers l’ambivalence de la commémoration, une langue pourrait-elle prétendre s’écrire hors la culpabilité qui la fonde ? En d’autres termes, comment pourrait-elle prétendre à une matérialité - à une transparence, à une immédiateté - qui constitue la faute même, et échapper en même temps au pardon et à la reconnaissance de la culpabilité qu’il suppose ? Si écrire, c’est effacer la faute - aussi bien, puisque la faute consiste pour les hommes dans le fait de (se) nommer : écrire pour effacer le Nom, c’est-à-dire pour perpétuer la loi - et si la métaphore et la représentation consistent bien, à la faveur d’un jeu de substitutions et de déplacements, dans cet effacement, alors c’est de ce moyen de la réconciliation dont la langue nouvelle devra s’extraire. C’est la réconciliation qui produit, à l’intérieur de la langue - et c’est là que se brise sa transparence -, un irreprésentable, un imprononçable. Inversement, une langue qui voudrait dire le ***, le Nom manquant, le « gros mot de monte » , sans pour autant s’inscrire comme révolte contre la punition qui rend impossible ce dire, une telle langue devra s’écrire à partir d’un point qui récuse par avance toute possibilité de réconciliation, c’est-à-dire toute représentation. Rejouer Babel donc, mais n’en reproduire que le geste punitif - soit, la confusion - c’est, pour cette langue, s’écrire à partir de l’état donné de la punition, c’est refuser le pardon - la commémoration, la représentation, la métaphore - comme possibilité même de la langue, et c’est, au lieu de se révolter et d’inscrire en retour le pardon comme dette infini de la faute pardonnée, mettre en œuvre les effets mêmes de cette punition que la réconciliation avait pour objet de résorber. C’est, en somme, sortir du cercle infini des effets et des causes qui articule originellement la langue à une loi qui « réinscrit l’impardonnable, et la faute même, au cœur du pardon demandé ou accordé, comme si l’on avait toujours à se faire pardonner le pardon même, des deux côtés de son adresse ; et comme si toujours le parjure était plus vieux et plus résistant que ce qu’il faut se faire pardonner comme une faute [...] » . Une telle langue, qui s’écrirait non plus coupable mais accusée, non plus pardonnée - puisqu’elle est impardonnable - mais punie, assumant et mettant en œuvre les effets de la punition, opère un renversement radical de la loi à travers les effets ambivalents du jugement.

C’est cette position paradoxale d’une langue punie mais non coupable, et qui assumerait cet état de fait, qui lui permet de s’écrire hors la révolte - et, finalement, qui n’appellerait pas de culpabilité en retour. On peut rapprocher cela de la disparition de la révolte contre le père dans la scène rejouée de Prostitution, de la soumission et de la mise en prostitution de l’enfant qui permet, au lieu même où la loi doit naître en même temps que la punition, à la langue nouvelle de s’écrire. Position, aussi bien, qui est celle de l’écrivain, accusé de force  : « Ce livre est un délit (a-t-on oublié qu’Eden, Eden, Eden reste interdit ?) : toute tentative d’explication « rationnelle » que je pourrai en faire [...] sera donc émise par la bouche d’un accusé de force, devant des juges, favorables ou non, dont je renverse le mouvement moral et grammatique. Et, plus je m’expliquerai, plus je serai condamné » . L’écrivain, après l’interdiction d’Eden se reconnaît accusé, puni, mais pas coupable. Et c’est à partir de ce point que Prostitution peut s’écrire. On peut donc dire sans paradoxe que c’est la loi, telle qu’elle interdit, qui rend possible, qui autorise l’œuvre à venir. L’interdiction a un rôle structurant dans la possibilité de l’œuvre telle qu’elle s’écrira. Ce qu’on peut rapprocher à la fois de ce qui se joue à Babel et dans la Genèse (Adam ne nomme la femme qu’après que la faute a été commise) : « [...] la faculté langagière de l’homme ne s’épanouit pleinement qu’après la faute [...] » . Eden constitue, dans la genèse de l’œuvre, la faute qui entraîne la punition, et qui va épanouir pleinement ce qui s’y jouait déjà de manière restreinte. De manière nécessairement restreinte dans la mesure où, précisément, l’œuvre n’est pas encore punie. Absence de punition qui ne nécessite pas en retour d’empêcher la réconciliation à travers la suppression de la représentation. Ceci permet de réinterpréter la radicalisation du travail d’écriture que l’interdiction semblait produire. Radicalisation qui, à travers l’abolition de la représentation - qui est dans cette nouvelle perspective la non-reconnaissance de la culpabilité que suppose la réconciliation -, est le signe de la possibilité d’une œuvre qui ne se reconnaîtrait pas coupable. Eden, Eden, Eden constitue donc bien cet Eden linguistique à partir de quoi la langue peut s’épanouir. Refusant de représenter, Prostitution refuse aussi de perpétuer la faute. Inversement, il fallait bien que le travail de la langue dans Tombeau ou Eden soit restreint et limité - ce que Pierre Guyotat appelle ses « naïvetés » - et en même temps qu’il procède déjà de cette immédiateté, de cette matérialité de la langue en quoi consiste la faute, il le fallait pour que l’œuvre donne la possibilité, à la faveur d’une fausse dramatisation qu’elle permettait encore, à la loi d’agir. Il fallait bien que la langue s’écrive à partir de la représentation - c’est-à-dire à partir d’une langue coupable - et en même temps inscrive sa disparition, fût-ce comme l’échec d’une tentative, d’une expérimentation, pour que la loi puisse intervenir et qu’à partir de cet état donné de la punition la représentation avec la culpabilité disparaissent intégralement. Plus généralement, si l’on considère que l’œuvre est « un défi à toutes lois » , on peut supposer que ce défi consiste dans la faute qui est la condition de l’œuvre, et que c’est par ce défi, mais surtout par l’exercice de la loi qu’il implique en retour, que l’œuvre est rendue possible. Ce n’est donc pas précisément dans le défi, qui n’en est en fait qu’une condition, que l’œuvre s’écrit, mais dans l’articulation de la loi à la langue à travers la faute en quoi il consiste. Autour du défi s’articule la mauvaise foi de la littérature, ce qui permet de comprendre également pourquoi celle-ci est la première manifestation de la littérature face à l’interdiction et en même temps sa tache aveugle : la mauvaise foi est structurante. Provoquer la loi, c’est élémentairement l’obliger à intervenir, envisager sa réaction et la contraindre à punir. Et c’est à partir de cette punition que l’œuvre peut rompre le contrat que la réconciliation suppose. Lien contractuel avec leur Dieu auquel les babéliens donnent naissance - à se faire pardonner, la langue établit la validité de ce contrat, à savoir : elle accepte à la fois de se parler coupable et d’être le véhicule de ce pardon, qui sera la trace ineffaçable, invisible et secrète de la faute. A rompre avec le contrat, la langue nouvelle réinscrit donc le secret au lieu même de sa disparition - au lieu de la représentation.

Revenir à une matérialité de la langue suppose donc non seulement l’abolition de la fonction représentatrice du langage, mais aussi la nécessité de tirer toutes les conséquences de la punition - à savoir la positivité de la confusion. Là où la langue fautive - la langue ancienne - résorbe les contradictions, la langue nouvelle les établit comme origine indépassable de l’œuvre. S’écrivant telle, la littérature aurait pour objet de se nommer elle-même, c’est-à-dire de se créer non plus dans un rapport - fût-il de révolte - à la loi, mais selon ses propres lois. Dans la mesure donc, d’une langue qui ne serait plus coupable, ou qui ne se reconnaîtrait pas telle, la littérature pourrait retrouver « une façon ancienne [...] de nommer les éléments et les faits de l’homme » , celle du mythe et de la tragédie. C’est-à-dire aussi, puisque la faute s’y rejoue dans la langue qui s’écrit, une langue d’avant la faute : « La langue adamique, édénique, assumant la matérialité du premier homme en même temps que son absolue innocence, répondait à sa manière à celle de Dieu qui, selon Angelus Silesius, a tout dit d’un mot unique - un mot qu’aucune langue humaine n’a jamais possédé » . L’œuvre s’écrira donc, le projet de Prologue à Progénitures en témoigne, comme la recherche du Nom imprononçable - rendu tel par le contrat, par le pardon : « (( pour un Prologue : (cherche le nom, le mot : Dieu innommable (nom non révélé par Moïse, à sa descente du Sinaï) et « gros mot de monte » jamais trouvé [...] » . Elle consistera, en somme, dans la recréation du monde et de la langue. Mais en même temps, et c’est la contradiction insurmontable de son origine, et puisqu’il faut bien qu’elle s’écrive à partir d’un état donné, la langue nouvelle s’écrira à partir de la faute et de la punition. Et, puisqu’elle ne peut faire que la faute n’ait pas eu lieu, elle mettra en œuvre des procédés qui ne serait pas ceux de la réconciliation, mais de la punition.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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