L’Eden - "Dieu dit"
Jour 24 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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« La tour de Babel. Tout le monde se servait d’une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établirent. Ils se dirent l’un à l’autre : « Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu ! » La brique leur servit de pierre et le bitume leur servi de mortier. Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! » Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres. » Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la surface de la terre. »

SI LA FAUTE CONSTITUE BIEN UNE DES SOURCES les plus fécondes de la création littéraire , soit que la langue consiste elle-même dans celle-ci, et qu’il faille pour cela même écrire, ou l’écrire - c’est le génitif objectif et subjectif de la faute à écrire -, soit que la littérature vise à rompre ce lien - par un geste de révolte : mais l’œuvre de Pierre Guyotat consiste dans tout autre chose -, et loin que sa consistance disparaisse après la mort de Dieu, et après que Dieu reste mort , elle subsiste, secrète et diffuse, et constitue peut-être le point à partir duquel notre littérature peut s’écrire, en même temps qu’elle en figure l’obsession, c’est-à-dire son impossibilité. Dans tous les cas, la langue comporte bien un avant et un après la faute, et le mythe biblique articule ce passage. Le langage d’avant Babel suppose l’unité des hommes parlant et, partant, l’identité des mots avec les choses qu’ils désignent. Ce qu’on appelle sa transparence  : « Sous sa forme première, quand il fut donné aux hommes par Dieu lui-même, le langage était un signe des choses absolument certain et transparent, parce qu’il leur ressemblait. Les noms étaient déposés sur ce qu’ils désignaient [...] : par la forme de la similitude. Cette transparence fut détruite à Babel pour la punition des hommes. Les langues ne furent séparées les unes des autres et ne devinrent incompatibles que dans la mesure où fut effacée d’abord cette ressemblance aux choses qui avait été la première raison d’être du langage » . Ce qui implique, en retour, à cause de l’identité entre la Création et la nomination des choses, que ce langage d’avant la faute est bien celui du Créateur, il est le « Dieu dit » de l’œuvre des six jours. Langage qui est aussi celui du premier homme : « D’où, on le présume, aux premiers temps de l’Histoire, le lien attachant le langage au sacré : Adam nomme les bêtes afin de marquer sur elles son droit de domination ; avant d’être expulsé de l’Eden, il nomme « Eve » la femme - d’un mot archaïque qui signifiait « La vivante » » . Ce qui implique aussi que les babéliens, avant même de nommer ou de créer, étaient déjà privé de ce langage qui fut donné au premier homme dans le jardin d’Eden, et dont il fût expulsé. L’expulsion de l’homme coïncide strictement avec l’exil de sa propre parole : à la fois exilé dans sa propre parole, et dispersion de cette parole sur toute la face de la terre. Ce qui se dit ainsi, dans le mythe : le langage des hommes n’est pas celui du Créateur et la faute consiste bien dans l’usage de ce langage qui n’est plus le sien. Bâtir une tour, pour monumentale qu’elle soit, est toujours et déjà pénétrer les cieux, c’est-à-dire, en le renversant, prendre la place du Créateur. Et l’hybris de l’homme, puni à Babel, consiste aussi bien, et simultanément, dans la construction de la tour que dans l’usage qui est fait d’un langage dont l’homme est, en tant que tel, exilé.

Simultanéité à partir de laquelle on peut comprendre la punition : « Toutes les langues romanes et germaniques [...] présentent [...] la même distribution sémantique : Babel, à quoi se joignent quelques dérivés, désigne d’une part incohérence, mélange inorganique et désordre d’objets, de mots, d’idées, voire de bruits ; d’autre part, un bâtiment très élevé ou, figurément, l’ambition excessive d’un projet ou d’un plan » . Si le principe de loi consiste bien dans la distinction, la division, l’ordre alors on peut dire que le langage qui se parle à Babel, et dont la construction de la tour est l’image, s’oppose, par l’immédiateté de la préhension de la chose par le mot, à ce principe. Punition paradoxale, qui en provoquant la confusion, n’est que le rétablissement de l’homme dans l’ordre de la Création, rétablissement qui consiste précisément dans le fait que le langage de l’homme sera le véhicule de cet ordre, et non plus son origine : « La confusio embrouille ce qui était clair, suspend le principe d’ordre qui maintenait vivant un organisme ou conférait son efficacité à une structure » . La punition apporte le désordre au lieu de l’ordre, ce qui signifie à la fois la séparation du langage d’avec les choses et la dispersion des hommes, et implique en retour que la tâche du langage de l’homme sera de rétablir l’ordre à partir de ce désordre : c’est-à-dire de se faire le véhicule de la loi. En quoi consiste ce qu’on a appelé le secret de la loi - « Yahvé confondit le langage » : c’est-à-dire révéla, et effaça dans le temps même de cette révélation, et par cette punition en quoi consiste ce double mouvement, que le langage aurait un secret à cacher, qu’il en serait à la fois l’effacement et la commémoration, que ce langage que l’homme parlera sera toujours coupable de ce qui s’est joué à Babel. L’histoire de cette nomination/création que figure le mythe ne consiste pas seulement, prenant la place du Créateur dans son langage, dans la Création du monde, mais aussi dans le fait de se nommer soi-même, c’est-à-dire, aussi, de se créer soi-même : « Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! » ». Bâtir une tour, se faire un nom. Auto-nomination qui établit un rapport d’identité entre le langage d’après Babel et l’histoire, et qui permet de comprendre pourquoi, en dernier lieu, tout récit est historique : « « Se faire » un nom à soi-même, de la part d’un peuple comme de celle d’un héros, c’est revendiquer hautement son droit à l’existence, affirmer l’éternité d’une présence active parmi les communauté humaines et au regard des dieux : ce que nous appellerions entrer dans l’Histoire » . Paradoxalement, à l’unité du nom et des hommes que vise à produire cette auto-nomination, à la construction de la tour contre la dispersion des hommes, la punition va substituer la confusion des langues et produire, à la faveur de cette même dispersion, la naissance de la société des hommes et de l’histoire - ce qui double et achève de donner sa forme à l’expulsion du jardin d’Eden. Ce qui implique, en retour, qu’une langue qui travaillerait, comme on a vu, contre le récit et contre ce qui en permet l’exercice, à savoir la représentation et la métaphore, c’est-à-dire qui rejouerait le mythe, serait en même temps qu’une sortie de l’histoire, la création d’une langue qui revendiquerait son autonomie, qui se recréerait elle-même de ses propres lois.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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