"Sous l’apparence de l’infinitude"
Jour 23 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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« Changer l’abstrait en concret, l’idée en geste etc. »
« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »


 

Introduction

Qu’une telle langue soit seulement possible, puisqu’elle a lieu, que la pratique consciente de l’écriture lui donne un lieu, pour incommensurable qu’il fût, voilà qui indique assez la mesure de la tâche de la littérature, et malgré que s’y lisent en même temps sa fin : c’est-à-dire sa démesure. Ce qui se joue, à la faveur de cette infinitude de l’œuvre, c’est l’histoire de la Création toute entière - création du monde et de la langue qui le crée -, et en même temps que cela, son retournement intégral. L’abolition, ou la transformation radicale de la fonction de représenter du langage ne vise pas seulement à empêcher théoriquement, et par avance, toute lecture morale de l’œuvre. Lecture qui, dans tous les cas, aura lieu - et devra avoir lieu : lecture offensée qui coïncide négativement, dans le creux du secret dont l’offense est le signe, avec ce qui s’articule dans l’œuvre, qui doit être tu et, par ce silence, commémoré. Transformer la langue, toucher aux tabous qui en autorise l’usage, défigurer et jouir de cette défiguration du corps maternel, c’est, en un sens restreint, et au-delà d’une offense au bon goût, à la morale ou à la société, une révolte contre Dieu - contre la loi - tel qu’il serait garant de l’usage de la langue. Tel qu’il aurait pu, à Babel, confondre les hommes dans leur langue : en leur révélant leur erreur, les dispersant sur toute la face de la terre, les réduire au silence - ce qu’on dira : rétablir le silence au lieu même où le secret, dans Babel, s’érigeait en même temps que la faute. Coïncidence, donc, de la faute, de la punition et du secret qui les résorbe dans la langue. Ce qui implique, en retour, que le langage d’avant la faute, d’avant Babel, le langage adamique ne dissimule aucun secret - n’a pas à le dissimuler puisque la faute n’a pas eu lieu : c’est sa transparence. Révolte limitée, donc, puisqu’elle suppose en retour l’inéluctable échéance de sa punition. Œuvre coupable des hommes - aussi bien, de celui qui écrit - mais qui, se sachant toujours et déjà coupable, puisqu’elle est une offense, ne se reconnaîtrait pas telle. Ce qui pose le choix ou la possibilité, après que la faute a eu lieu et que la punition a été prononcé, de la réconciliation de l’homme avec son Dieu - de la littérature avec la loi. Et c’est en ce point que la langue nouvelle produira les transformations de la langue : au lieu que la métaphore et la représentation, en résorbant la confusion - et maintenant, par là, le secret qu’elle recouvre - ont pour objet la réconciliation, la langue nouvelle se parlera à partir de la punition et en affirmera la positivité, c’est-à-dire affectera la doctrine même du jugement pour s’écrire... hors la légalité ? Ce en quoi consiste également le renversement de la création, que Babel avait pour objet de produire. Se refusant à se réconcilier, assumant les fruits de sa révolte, c’est-à-dire refusant une culpabilité qui aurait à se racheter, la langue nouvelle consiste, à partir de cet état donné de la punition, dans la création à la fois d’un monde nouveau et d’une langue nouvelle - ce qu’on a déjà pu entrevoir dans la fantasmagorie de la mise en prostitution.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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