La représentation - postures, interpellation -, donc le délit...
Jour 19 - Babel heureuse


par Valérian Lallement,    

 

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La représentation - postures, interpellation -, donc le délit...
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« Cette viand’ estampée sos cul amazoniaqu’ !.. »


 

Le délit. Rupture de stock : plus qu’une pilule d’Xtenzion. Heureusement, brave Hollandais, il me reste une quinzaine de jours d’Herbal Dynamite : Ma Huang à 8% (333 mg) et Guarana (300 mg). Est-ce qu’une dose journalière de Nature’s Ultra Boost Super High Energy Blend me stimulera assez pour à la fois sortir du meurtre du père et envisager la mise en prostitution ? Ce meurtre, envisagé ou non, est une prison. Le perpétuer ou le questionner, c’est encore et toujours lui donné lieu. Vite, il me faut l’Anti-Œdipe !

En l’absence de représentation... La négation du référent comme origine de l’œuvre, les transformations appliquées à la fonction de l’objet signifié et les distorsions que subit l’axe de la fonction de représenter, tout cela dont la langue nouvelle se crée permet d’entrevoir, en négatif, le lien qui unit la représentation à la loi - à un exercice de la loi. On peut dire : en l’absence de représentation, la loi ne peut agir. Sauf à empêcher cette représentation - soit dans des textes de loi : c’est le contenu supposé manifeste de l’œuvre, le sens que la loi empêche préventivement ou qu’elle vise à faire disparaître a posteriori ; soit, comme on a vu, de manière inavouable et secrète - l’inertie de la langue, aussi bien : sa justification et son exercice critique - dans l’autorisation ou l’interdiction de certaines structures linguistiques. Dans les deux cas pourtant, la loi prend le prétexte de la représentation. Jamais le second empêchement, qui concerne la pratique linguistique elle-même, plus fondamental pourtant, n’est formulé positivement. Aucun texte de loi n’empêche, par exemple, une pratique transformative de la langue. C’est-à-dire que ce danger que la loi perçoit dans les transformations que la langue subit, elle se le représente sous la forme d’un sens dit et communiqué qu’elle peut, en retour, empêcher ou effacer. Ainsi Eden, Eden, Eden est interdit pour son contenu supposé dit et propre à démoraliser la jeunesse : violence, sexe, esclavage, relation inadmissible des « événements » d’Algérie, etc.

Recouvrir. Condamner ou interdire une œuvre à cause de la pratique transformative qu’elle fait subir à la langue, ce serait pour la loi avouer du même coup son secret ; ce serait établir qu’un texte peut s’écrire hors la représentation et qu’il n’y aurait donc pas d’irreprésentable ; et ce serait en définitive reconnaître le lien inavouable qui unit la représentation à l’interdit. L’œuvre qui « brise les lois du langage censurées par la grammaire et la sémantique, [est] par ce même mouvement [...] une contestation sociale et politique : il ne s’agit pas d’équivalence, mais d’identité entre la contestation du code linguistique officiel et la contestation de la loi officielle » . Identité qui doit être tue, effacée et recouverte par du sens - déplacement moral qui doit permettre de recouvrir et d’effacer le lien qui unit la loi à la pratique linguistique. Ceci pour maintenir l’interdit qui autorise précisément cette pratique. La contestation de la loi, par une pratique transformative de la langue, ne serait donc, dans cette perspective, pas l’interrogation - la mise en question - de ce lien, mais une contestation morale, et donc représentable, que la loi peut juger au nom de la défense de celle-ci.

renforcer le bas, morceler la vision. La question ouverte par la notion d’autonomie du style se résorbe à la faveur de la connaissance de ce déplacement. Un style qui ne serait plus un style, mais une pratique linguistique qui aurait su/pu s’extraire de sa fonction représentatrice briserait le lien ontologique qui unirait le beau et le bon. C’est-à-dire ne pourrait plus être jugée - sauf à être resituée, par déplacement, dans une dimension morale, représentée : « Dans Qu’est-ce que la littérature ?, Sartre rejette par exemple l’idée que puisse exister un bon roman qui fasse l’apologie de l’antisémitisme et du racisme » . Cette perspective est encore celle de la loi - cette impossibilité ne recoupe finalement la loi qu’en sa dimension morale et ne dit rien du « gestus de l’art ». Et c’est cette position critique qui, ne parvenant jamais à s’extraire totalement de la représentation, autorise l’exercice de la censure : « Mais la laideur et la cruauté en art ne sont pas seulement un représenté. Le gestus même de l’art a - comme le savait Nietzsche - quelque chose de cruel. Dans les formes, la cruauté devient imagination : découper quelque chose dans le vivant, dans le corps du langage, dans les sons, dans l’expérience visible. Plus la forme est pure, plus l’autonomie des œuvres est grande, plus elles sont cruelles. En appeler à une attitude plus humaine de la part des œuvres d’art, à une adaptation aux hommes, public virtuel, c’est à coup sûr édulcorer la qualité et affaiblir la loi formelle. Ce que l’art élabore, au sens le plus large du terme, il l’opprime, rite de la domination de la nature qui survit dans le jeu. C’est le péché originel de l’art. C’est aussi son opposition permanente à la morale qui châtie cruellement la cruauté » . Ce qu’Adorno appelle le « laid », ce que Bataille le « bas » n’est jamais la finalité propre de l’œuvre, pas même son référent, mais est à la rigueur sa condition de possibilité et doit trouver son équivalent sur la scène linguistique - comme on a vu que ce qui est moralement inadmissible, ce qui est interdit est dangereux pour la langue : « nommer tout ce qui n’est pas humain : renforcer le bas, comme Bataille (en morcelant la vision, la figuration humaine  croupe, etc.) » . Equivalent qui n’est pas de l’ordre de la représentation mais qui doit s’exprimer par un rapport d’identité : le « bas » peut s’identifier au morcellement de la figuration, au découpage de la langue, etc. Un roman qui ferait l’apologie de l’antisémitisme - comme on a pu dire que l’œuvre de Pierre Guyotat faisait celle de l’esclavage, ou qu’il le dénonçait, ce qui revient au même - mais de telle façon que c’est la langue entière qui basculerait, qui serait bouleversée par un rapport d’identité avec l’ignominie de ce supposé référent, une telle œuvre, parce qu’elle serait odieuse, abjecte serait bonne d’un point de vue formel - et condamnable par la loi de ce point de vue seul, et non à cause de la dimension moralement inacceptable qui lui aurait donnée lieu dans la perspective restreinte de la représentation. Pour la loi « la laideur a sa source [...] dans une complicité (coupable) avec une sujet jugé ignominieux », pour la littérature elle est a sa place dans « une insuffisance du style » .

littératurisation. Pour s’exprimer positivement, dans une interdiction ou une condamnation de l’œuvre, il faut donc bien que la loi s’appuie sur la représentation. Qu’elle s’y appuie, c’est-à-dire qu’elle la suppose dans l’œuvre et, contradictoirement, puisque l’œuvre telle qu’on l’envisage est ce qui l’évacue, qu’elle l’actionne elle-même pour se représenter le délit. Au lieu même où l’œuvre met en défaut la fonction de représenter du langage, la loi en rétablit l’exercice - pour pouvoir juger. On a là une trace de la genèse commune du droit et de la rhétorique. Celle-ci serait même née du droit - puisque le conflit est congénital au juridique - dans sa manifestation la plus évidente : le procès. Droit et rhétorique mettent en œuvre des procédés, rationnels ou affectifs, qui visent à la persuasion, à l’adhésion. Ce qui posera, en retour, la possibilité d’une littérature sans adhésion. Dans l’interdiction cette liaison génétique demeure muette en refusant la confrontation, mais est toujours présente. La forme apparemment la plus pure, la plus évidente et la moins cachée de ce lien est le roman policier. La reconstitution du crime est un processus narratif. Genre, écrit Soulilou, qui n’est que « l’alibi économico-idéologique qui vise à faire croire que le crime relèverait d’un genre particulier. Le genre « policier » n’est en fait que l’exacerbation du processus narratif que j’ai nommé Relation » - et qui désigne, par ce déplacement, à la fois l’identité de la loi et de la représentation, et « le désir de littérature de la loi qui enveloppe son objet (criminel ou victime) d’une psychologie conforme à ce même discours littéraire [...] » : c’est la « littératurisation » de la loi.

le gestus de l’art La Relation est l’exercice juridique et moral de la fonction de représenter du langage. Elle est la mise en narration d’une réalité vide de sens, à expliquer, à comprendre, à rétablir dans l’ordre des choses - en fut-elle, et pour cela même, par le crime, la rupture. Le mouvement narratif que la Relation suit est strictement parallèle à celui de la représentation, et qui autorise le jugement critique - le sens supposé de l’œuvre par rapport à son référent ; l’ordre et la liaison des événements entre eux (début/fin) ; la résolution de la contradiction, qui coïncide avec l’accomplissement du sens - à ceci près qu’il a pour objet la condamnation. Le crime est « retraduit, réécrit dans la langue et selon la psychologie des protagonistes de la scène pénale (avocat, jury, juge). Tous les faits qui paraissent sans lien, dispars, sans importance apparente, se rassemblent soudain, se coagulent pour constituer une unité narrative cohérente avec un sujet muni d’une psychologie de comportement pouvant rendre compte d’un mobile, le tout conduisant à la condamnation » . Aussi bien, la notion d’unité psychologique du sujet renvoie à celle d’auteur « en tant qu’[elle] présuppose la notion d’unité d’écriture, la possibilité de reconstituer en son nom l’histoire d’une œuvre au sein de laquelle se résorbent les contradictions » . On le voit la Relation et la représentation sont structurellement identiques, et ne diffèrent que dans la mesure où l’une est l’exercice de la loi dans son sens juridique, l’autre dans son sens critique. Dans ce cas encore, la Relation est essentiellement historique : elle est la reconstitution de l’histoire d’un sujet, qui établit la possibilité du crime et du jugement. C’est donc « avec l’aide de la littérature et de l’histoire, [que ] la justice [...] accompli[t] son œuvre » : « construire un récit fictif, plus difficile à combattre que le faux grossier » . De la même manière qu’il tient à la nature même de la représentation, et à son lien congénital avec la loi, de fabriquer de l’irreprésentable, l’objet de la Relation est de fabriquer de « l’inconnaissable » , de fabriquer du secret à la faveur d’une dissolution du réel dans le documentaire. Ce qui se rejoue, dans cet exercice commun de falsification, d’évitement, à travers la représentation et la Relation, c’est la naissance commune de la loi et du langage. Toute loi viserait à effacer le crime : crime conjoncturel, dont l’effacement consiste dans la condamnation à ressouder le corps social un instant menacé ; crime originel dont l’effacement est la condition de l’exercice de la loi et de la langue. La où la loi recouvre la réalité du crime par du sens, la critique dissimule qu’il n’y a de représentation qu’en effaçant le crime. Ce qui explique en retour que la loi et la critique ne puissent juger et condamner une œuvre qu’en fonction de la représentation ou de la Relation. Cette position contradictoire de la loi, dont la condamnation apparaît comme l’effacement d’un crime dont la représentation supposée dans l’œuvre - ou fabriquée dans la Relation - constitue déjà l’effacement, c’est le gestus de l’art qui la provoque. Un œuvre qui mettrait en défaut la fonction de représenter, c’est-à-dire qui opèrerait une disjonction de la loi et du langage, qui ne serait plus la récitation du crime mais sa reproduction, ne pourrait plus être condamnée. C’est cette sortie hors la légalité qui, mettant en question la loi, provoque contradictoirement la condamnation. L’impossibilité d’avouer ses véritables motifs n’est donc pas seulement le jeu d’une série de déplacements tactiques - qui aurait pour objet de maintenir le secret qui l’entoure - mais figure l’incapacité structurelle de la loi à condamner une pratique transformative de la langue qui est pourtant sa contestation la plus radicale et la plus efficace. Cette incapacité est aussi le lieu d’une malentendu indépassable. Incompréhension structurelle aussi, et qui s’affirme face à la mauvaise foi d’une littérature qui ne reconnaîtrait que ses propres lois. Positions intenable de la littérature et de la loi, et qui leur permet seule d’exercer leur rôle : montrer/cacher ; inscrire/effacer ; délier/lier. De fait, on devrait pouvoir contester que la loi doit agir, doit interdire - sauf à s’indigner de mauvaise foi. Ce que la littérature fait subir à la langue doit être empêché. A faire apparaître le secret de la loi, la littérature conteste sa propre possibilité. Et pourtant, il n’est de littérature que dans cette contestation/apparition.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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