Infans
Jour 16 - "ô poésie, protohistoire du corps"


par Valérian Lallement,    

 

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On suppose, pour que l’écriture survienne, qu’une expérience initiale a eu lieu. Ce qui destitue la langue ancienne et rend nécessaire la langue nouvelle tient dans le rapport de l’expérience à sa relation, à la manière dont l’expérience est lié dans la langue. C’est dans les différents modes de cette liaison qu’on pourra saisir ce qui les distingue le plus profondément, et que l’on pourra envisager que la langue nouvelle n’est pas seulement destitution de la langue ancienne, mais aussi la création par renversement (révolution) d’un autre monde et d’un autre mode de représentation de ce monde. La langue ancienne, on l’a vu, substitue le sens au manque, le plein de la représentation au vide laissé par l’expérience. Et on a entendu la langue nouvelle comme destitution d’un sens qui serait l’équivalent inversé de ce manque. C’est au lieu et au moment où l’interdit joue - qui pèse sur le sexe, le corps, le meurtre, le Nom, etc. - que la nécessité de la langue nouvelle se fait jour, et avec cette apparition la disparition de la langue ancienne.

Ce lieu et ce moment, ce sont la langue et le geste d’écrire. C’est-à-dire qu’écrivant, qu’au moment d’écrire, on reproduit à chaque fois le geste qui crée l’écriture et qui interdit ce qui la rend possible - interdiction d’une expérience qui n’a donc d’autre moyen, pour s’écrire, que de se dire entre les lignes. Ce qui situerait l’événement de la langue nouvelle - la « poésie » -, et sa nécessité, dans un temps mythique et « protohistorique », immédiatement antérieur, précisément, à la naissance de cette écriture - alors que la fiction dans laquelle l’événement prend corps s’écrit à partir d’un lieu historique, datable ou indatable, qui est postérieur à la naissance de l’histoire et de l’écriture. Et cet événement de la naissance de la langue nouvelle, c’est tout à la fois la poésie et l’expérience. C’est ce qui se joue silencieusement avant que l’expérience - le corps, le sexe - ne se représente dans l’écriture, ne se transforme à la faveur de cette représentation. La poésie, « protohistoire du corps », est une langue qui est encore l’expérience, une langue qui peut encore faire figurer, matériellement, le corps dans la langue - qui ne médiatise ni ne métaphorise. Et la séquence de la langue nouvelle sera l’histoire d’un retour vers ces temps protohistoriques - scène tout à la fois mythique, symbolique et linguistique. Fiction d’un retour qui coïncidera avec la naissance de la langue nouvelle dans l’œuvre même. Séquence qui est donc à la fois retour vers la poésie et naissance et possibilité de l’œuvre entière.

La langue nouvelle ne s’oppose pas seulement à la langue ancienne, elle n’en est pas seulement la déposition, mais elle opère aussi un renversement radical des perspectives de la relation. Renversement qui vaut pour une « révolution » matérialiste de la langue, par opposition à son caractère idéaliste, et qui s’articule autour de la notion de résistance. Plus élémentairement - et plus schématiquement aussi, car ce sont en vérité les possibilités d’articulation de toute expérience dans la langue qui s’y réfléchissent - elle opère un renversement de la liaison, à travers la langue, du corps et de l’esprit. Ce que Pierre Guyotat note ainsi dans un projet de « Prologue » à Progénitures :

(( pour un Prologue : Esprit difficile à dompter ; n’est-ce pas au corps, "prison de l’âme" de la [le] discipliner, pour l’art ? précarité, tout est matière - et la matière ? la notion de beauté, d’imperfection : (incompatible avec l’infini) _* _ _ _ supplice de ne plus jamais pouvoir voir penser la moindre chose, le moindre être "vivant" autrement que comme un moment de son* parcours et du parcours général ; ce qu’on juge est déjà si loin du jugement ! coup de pied au sol pour reprendre de l’altitude __* _ _ _ [...]

A la faveur de ce renversement matérialiste, à ce point : théorique - puisqu’il s’écrit dans la langue ancienne, l’esprit occupe la même place que le corps dans le système idéaliste. C’est « l’esprit », « l’âme » qui doit être dompté, discipliné - que le corps doit discipliner. La langue nouvelle doit intégrer cette liaison inversée dans son système matérialiste. Liaison qui pose le problème de la résistance du corps ou de l’esprit - aussi bien, de l’expérience ou de la langue. Et on trouve l’équivalent de ce renversement dans la relation proprement dite de l’expérience. Dans le système idéaliste, c’est l’expérience (le corps, la matière) qui résiste à la langue (« l’esprit », « l’âme ») : la relation devra donc changer l’expérience, métaphoriser le corps, déplacer, contourner l’interdit. Dire que l’expérience résiste, c’est refuser de reconnaître les véritables motifs de l’interdit, ce faisant, l’intégrer, le reproduire. C’est, au lieu où joue l’interdit : la langue, substituer la résistance de la matière. Dans le système matérialiste, c’est la langue qui résiste à l’expérience : la relation devra donc en produire la transformation, en modifier les structures, la syntaxe, le vocabulaire - en faire apparaître positivement, à travers tout cela qu’elle modifie, les impossibilités, les interdits. Ce qu’on appelle « matérialité de la langue » est l’inverse manifestation des transformations du corps (métaphorisation) : les transformations de la langue.

Le poète rêve alors d’une langue qui serait « MATIERE », une langue où l’impossibilité de la nomination ne jouerait plus, ou plutôt dans laquelle ce problème ne se poserait plus, mais qui rendrait compte de l’expérience intégralement : « o toi !, o sang vierge de toute pensée personnelle o muscles dont le déplacement n’est point commandé par les nécessités de la grammaire » (P, 35). Et c’est le rapport de l’expérience à la langue (la relation) qui va déterminer la nature de la langue nouvelle, sa matérialité. A l’enfant-poète de renverser théoriquement, au moment d’écrire, ce rapport et de produire ce corps extrême - aussi bien cette expérience extrême - comme lieu où pèse et frappe l’interdit. Se construire volontairement un corps qui résiste à la langue : « m’étant recomposé un corps de ce qui dans mon corps résiste à l’écriture » (P, 38), c’est-à-dire n’envisager de l’expérience initiale que ce que l’interdit rejette, c’est se rendre impossible la figuration métaphorique de cette expérience. Cette expérience impossible à dire trouve son équivalent, au niveau de l’œuvre entière, dans la thématique prostitutionnelle. Le poète n’écrit plus une langue qui résiste au corps, et donc qui le transforme, mais à partir d’un corps qui résiste intégralement il va transformer la langue. Et Pierre Guyotat de noter ce qui distingue son matérialisme de celui de Sade : « [...] dans le récit de Sade, seuls les attributs du sexe sont nommés, mais à la façon du catalogue, mais rien n’est décrit de l’entour et des conséquences biologiques (pas même épidermiques) de l’acte nomenclaturé » . Le matérialisme sadien ne modifie pas la langue, il nomme encore - sauf à excéder cette nomination par une sorte d’exhaustivité quasi tautologique de l’acte nomenclaturé, sauf à établir un catalogue à la précision monstrueuse et logique. La matérialité de la langue de Pierre Guyotat ne nomme plus, mais fait figurer les réactions du corps dans les structures même de la langue.

La relation matérialiste de l’expérience constitue aussi la possibilité de sortir de la doctrine du jugement - de la culpabilité, de l’infini de la dette et du renoncement. La langue transformée ne reconnaît plus seulement l’interdit comme fondateur, elle ne s’écrit plus comme déformation, métaphorisation ou refoulement de cet interdit. Mais, à partir de cet interdit et de l’impossibilité de faire figurer intégralement l’expérience dans la langue, elle se transforme - et c’est dans cette transformation qu’elle fait figurer matériellement l’expérience interdite. On saisit alors comment l’interdit joue dans le système idéaliste (langue ancienne) et comment un renversement matérialiste de la relation (langue nouvelle) est en même temps la possibilité pour la langue de connaître l’interdit, de le faire figurer avec ce qu’il interdit et - à cause de tout cela - son absolue négation.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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