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Résistances Jour 15 - "ô poésie, protohistoire du corps" par Valérian Lallement,
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La séquence de la langue nouvelle n’est pas seulement le lieu de la reproduction de la scène primitive, mais elle est aussi, corrélativement, celui d’une lutte non plus fictionnelle, mythique ou symbolique, mais linguistique. Tensions figurées matériellement dans le texte par l’alternance entre les caractères romains (langue nouvelle) et l’italique (langue ancienne). Car, il faut le répéter, tout ce qui se joue dans la fiction a lieu à partir de la langue ancienne. Et à mesure que la scène, mythique (meurtre du père) ou symbolique (castration), se rejoue, on assiste à la « percée progressive de la langue nouvelle sous l’ancienne ». Lutte qui signifie aussi que pour advenir, la langue nouvelle doit excéder les limites de la langue ancienne. C’est à l’endroit d’une impossibilité que se fomente la lutte. L’enfant-poète, qui écrit et se met en scène dans la langue ancienne, veut y faire advenir quelque chose que celle-ci n’autorise pas, qu’elle interdit, qu’elle a toujours et déjà effacé et rendu impossible. Et cette impossibilité consiste, apparemment, dans le fait de nommer la chose interdite. Et c’est précisément parce que cette nomination ne peut advenir, parce que cela est dans l’ordre des lois, que l’enfant-poète doit la faire advenir. La mise en place sur la scène linguistique de cette impossibilité conduit à écrire au lieu même de cette résistance de la langue, à la fois pour en produire et en réduire les effets. Ecrire, dans la langue ancienne, c’est accepter l’effacement qui a permis d’écrire. C’est écrire dans une langue qui ne peut nommer ce qui a eu lieu qu’en disparaissant à la faveur de cette nomination. Ecrire c’est commémorer infiniment ce qui a eu lieu sans jamais le faire advenir dans la langue, commémoration qui est l’acceptation de cette impossibilité en même temps qu’elle est la satisfaction de celui qui écrit de pouvoir écrire. C’est, enfin, se faire sujet de cette langue - s’y assujettir et s’y compromettre. Et c’est à partir de cet état donné de la langue que la langue à écrire devra se produire. La tentative de nomination qui se joue apparemment n’est en fait que la parodie de cette commémoration en quoi elle consiste. L’enfant-poète ne tente de nommer ce qui ne peut l’être, ce qui ne doit pas l’être, que pour faire apparaître par ce geste les manques (« **** ») et les déplacements (métaphore, métonymie, image) que la langue ancienne occasionne. Pourtant, cet innommable, cet irreprésentable qui ne trouve pas sa « traduction » dans la langue existe, matériellement, dans le corps de l’enfant-poète : « je ne sais nommer ce que, de mon corps, je peux voir « grandir » d’une orgie à l’autre, ni ce liquide parfumé de ce que, parfois, dans le vertige de la traduction, je sens monter à mes narines scarifiées août, mais.., l’esclave est plus éclaboussé de ce liquide que de sang.. ! » (P, 31). Quelque chose existe donc, dont la matérialité se fait sentir notamment sous la forme de pulsions, et dont la langue ne peut rendre compte. Et il importe finalement peu de savoir quelle est cette chose qui ne peut se nommer. C’est l’impossibilité de nommer qui importe, échec qui en retour structurera la langue nouvelle - elle est la trace, dans la langue, de cet innommable : « Dans le « Je suis qui je suis » , le Dieu père se pose en tant que Nom dans un retrait infini [...]. Ce qui va le représenter désormais, c’est sa loi écrite : substitution de l’écrit au Nom qui reste un trou [...] » . Aussi bien, ce peut-être dans la fiction le nom de cette autre figure du père : « Les hommes connaissent le nom des putains, pas celui du maître » . Ou encore, le « gros mot de monte » de Progénitures : « au banc, les homm’ !, Femm’, à la caiss’ !, au gienou, crayonn’ tes voix, enfant saint !, (cherche le nom, le mot : Dieu innommable (nom non révélé par Moïse, à sa descente du Sinaï) et « gros mot de monte » jamais trouvé - le désir, indicible, pas de parole idéale ! ; ou bien, cherche à se rappeler le visage, la voix de Dieu, l’envers de sa stature - épaules, dos de Qui fabrique quelque chose, etc.) » . Ce peut-être encore, dans la séquence de la langue nouvelle de Prostitution, la « BITE », le « foutre » , la « MATIERE ». Ce qui peut une nouvelle fois expliquer la nécessité de la thématique sexuelle : le sexe est un lieu de convergence des interdits. C’est, pratiquement, cette impossible nomination qui est le moteur des transformations de la langue. La langue nouvelle va donc tenter de reproduire matériellement ce sur quoi la langue ancienne fait peser l’interdit. Ceci, on l’a dit, à la faveur d’une parodie de nomination : « « bander » c’est-y se sangler le ***** dans une bandelette ? quand tu traduis au pied levé l’imprécation d’Antigone, ta bouche expulse une matière pareille à cette **** que dans l’orgie je tire de mes jarrets durcis par la course au versant maternel.. ! » (P, 29), demande l’enfant-poète au tout début de la séquence. Et, plus loin : « « branler », c’est-y se secouer le chef jusque vider cerveau de toute penser sapiens ? » (P, 34). Comment l’enfant-poète pourrait-il traduire ce qu’il sent monter en lui, rendre compte de ce qui ne peut être dit, comment pourrait-il, dans la langue d’Antigone, dans une langue qui doit le taire, affirmer son désir pour le « versant maternel » ? En utilisant l’épaisseur sémantique des mots, pour créer un jeu dans la langue, pour produire un flottement qui dévoilerait la nature idéaliste et analogique de celle-ci : « [...] la noix qui ressemble à l’encéphale est donnée jadis aux malades du cerveau système ancien, idéaliste, de l’analogie - qu’on retrouve dans la conception analogique, en surface, apparence (représentation) de l’esthétique ancienne » . Le jeu de mot produit un jeu, au sens mécanique du terme - comme défaut - à l’intérieur du système de la langue. Et c’est cette ouverture, cette marge, ce flottement dans le sens qui permet de conjurer à la fois le manque - on tente de le combler en nommant -, et le sens lui-même, c’est-à-dire le plein, puisqu’on le contrefait. Ce qu’il faut entendre, c’est que le sens, autant que l’interdit, empêche la matérialité de la langue. Si nommer équivaut bien à donner un sens, alors cette parodie de nomination n’est pas la nomination mais les conditions mêmes de sa disparition - et donc pose les conditions de possibilité d’une matérialité de la langue. La langue nouvelle radicalise ce travail de la langue que Roland Barthes a conceptualisé sous le nom d’écriture - qui « dit le lieu du sens mais ne le nomme pas » : « l’écriture suggère un sens translinguistique qui n’est jamais verbalisé dans les catégories de la langue. [...] Ce n’est pas dans l’immédiat verbal que se donne l’écriture ; elle est à interpréter au travers de l’immédiat, à côté de l’apparence des signes, en plus du nommé ; elle est l’inépuisable sens, accessible uniquement à une infinie interprétation » . La langue nouvelle rend non seulement impossible toute tentative de récupération ou d’interprétation qui nommerait, mais elle indique aussi le lieu du sens comme à jamais perdu, comme le lieu même du manque au-dessus duquel celui-ci est produit. Elle en désigne l’impossibilité - sauf à rejouer infiniment cette tentative de nomination, sauf à désarticuler la langue jusqu’à bégayer dans sa propre langue : « [...] mon « bégaiement » de 4 à 9 ans : impossibilité, plutôt, de prononcer les mots, certains mots, certaines tournures Eden » . Abolir les possibilités de la nomination en bégayant c’est poser, négativement, les conditions d’une matérialité de la langue. Comme on a vu que l’œuvre peut poser la nécessité d’un lecteur qui ne sache plus ou pas encore lire , la langue nouvelle suppose un écrivain qui ne sache plus ou pas encore écrire (infans). Ce qui implique, puisqu’il écrit à partir de la langue ancienne, son bégaiement actif : exclure « certains mots, certaines tournures ». Balbutiement d’une langue qui rejoue infiniment l’échec de la nomination, et dont on peut saisir l’exercice à travers l’œuvre entière : bégaiement clonique que figure la répétition quasi tautologique de la mise en prostitution, de la scène rejouée et de la nomination ; Bégaiement tonique, à l’œuvre négativement, en creux, et qui empêche par des procédures d’exclusion, par des blocages et par des interdits, la langue ancienne de faire retour. Bégaiement, aussi, comme commencement, comme création d’un monde nouveau, que l’ancienne langue interdisait - histoire d’une création ou d’une nomination inversée et qui consisterait d’abord à ôter leur nom aux choses. Si la nomination qui a lieu dans la langue ancienne consiste bien à désigner, à choisir, à recouvrir le manque du plein du sens, alors la langue nouvelle sera destitution, déposition .
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Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.
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