"L’hermaphrodite ou l’impossible gonochorisme"
Jour 14 - "ô poésie, protohistoire du corps"


par Valérian Lallement,    

 

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La reproduction parodique de la scène primitive dans la fiction constitue l’hypothèse phylogénétique de la naissance, à l’intérieur du langage tel qu’il est donné, d’une langue nouvelle qui ne s’articulerait plus sur un substrat de culpabilité. Mais on peut saisir, à l’intérieur de cette reproduction, une autre scène, qui en constitue l’hypothèse ontogénétique - à savoir la naissance de la langue nouvelle à l’intérieur de l’enfant-poète : « Comment à moi enfant, adolescent, la langue à écrire m’est venue » (P, II). Il s’agit de la scène de castration, dont on a déjà esquissée les grandes articulations et dont on peut à présent entrevoir ce que sa résolution provoque non plus sur la langue, mais dans l’être de celui qui écrit. Car les transformations que la langue subit supposent également une transformation radicale de l’instance qui écrit - qui s’articulera autour du féminin, dont on a pu entrevoir l’importance capitale.

La langue ancienne suppose la résolution normale de la scène de castration, c’est-à-dire la reconnaissance de la différence des sexes et l’accès subséquent à la loi et au langage. C’est au lieu de ce manque, de ce blanc que le langage survient. Ce qui signifie aussi qu’il ne pourra nommer ce manque fondateur. Et c’est bien le sens de cette impossible nomination du « **** » qui va faire éclater la langue - et qui est la cause de la nécessité de rejouer la scène et d’en changer, encore une fois, la résolution.

Est-ce à dire que la langue nouvelle ne reconnaîtrait pas le manque comme fondateur du langage ? Qu’elle serait, finalement, en s’écrivant contre la langue névrotique de la loi, du côté de la perversion ? Pas tout à fait. Cela, d’abord, parce qu’elle ne procède pas d’un déni - qui fait que le sujet sait et ne sait pas - plutôt : ne veux pas savoir -, simultanément : ce qui produit l’abolition de la différence. Or l’enfant-poète, qui rejoue la scène dans la langue ancienne sait la différence, sait que c’est cette différence qui l’autorise à parler : « toujours le mâle sera pour moi un mâle !, la femelle une femelle !.., tant qu’o Drevet, je ne verrai pas ton cerveau, ta BITE !, me penser, me désirer en garçon, non en fille !, penser tous mes trous en trous mâles !, je ne te permets pas de me toucher !.., je serai mâle, je resterai mâle ! » (P, 37). Et il sait que la castration a déjà eu lieu : « [...] maillots gonflés de cette tête ovipare couvée dans le drap de collège qu’à l’équinoxe d’automne un chirurgien de voix femelle décapite !, jette aux mains du père !, flottent, indifférents au remugle menstruel que l’ouragan arrache aux bouges du schiste !.. [...] ». La scène qu’il rejoue dans la fiction ne consiste donc pas seulement à en effacer la résolution normale, puisqu’elle y prend place. Mais sa négation aussi y prend place - à savoir la castration inversée du père par l’enfant. Faire figurer dans le texte à la fois la reconnaissance de la castration et sa négation dans la castration inversée, c’est, sous l’apparence d’un déni, sortir à la fois de la reconnaissance et du déni - c’est-à-dire s’extraire à la fois de la langue ancienne (reconnaissance) et d’une écriture des perversions (déni). La coexistence des deux savoirs n’est que l’apparence d’un déni, car elle ne consiste pas dans la résolution de la scène mais bien dans le point fictionnel à partir duquel la scène peut se jouer simultanément selon la reconnaissance et sa négation.

C’est donc en ce point de coexistence des contraires que va se jouer la scène à travers la présence structurante du féminin - au lieu que dans la scène de castration c’est autour du masculin et du signe de sa puissance que se joue l’accès à la différence comme reconnaissance du manque. La mère, dans la scène rejouée, est complice de la castration du père - qui est l’équivalent de la mise en prostitution de l’enfant-poète. De là une nouvelle possibilité de résolution de la scène dans l’oubli actif et progressif de la castration à travers le meurtre de la mère complice. Ce que Pierre Guyotat note ainsi : « Possibilité d’oubli progressif de toute culture, pour la plongée prostitutionnelle et « aventureuse » » . Cette possibilité pose l’équivalence de cet oubli et de la scène prostitutionnelle - c’est-à-dire de la scène prostitutionnelle telle qu’elle se joue dans la fiction et du meurtre de la mère qui est effacement de la castration : « celui-là pour lequel je n’aurai plus à retenir de secret femelle sous la surface cervicalisée de mon corps mâle, celui-là, pas encore né, ou à naître dans un bordel, pourra me saillir, m’emporter, sailli, au feu ! » La scène prostitutionnelle sera donc à la fois l’effacement de la castration par le meurtre de la mère et l’effacement de ce meurtre lui-même qui se rejouera infiniment dans la fiction par la mise en prostitution. Le « secret femelle », que l’enfant-poète n’aura plus à « retenir » et qu’il n’aura plus à cacher à la faveur de son oubli progressif, figure à la fois la complicité de la mère dans la mise en prostitution - équivalent de la castration du père - et le meurtre de la mère complice qu’il faut effacer (oublier). Et l’effacement du « secret » coïncidera avec l’accomplissement de la mise en prostitution de l’enfant « sailli ». C’est-à-dire coïncidera, sur la scène linguistique, avec la naissance de la langue nouvelle, dont les structures seront garantes de cet effacement. L’oubli substitue donc la reconnaissance d’une nouvelle loi au lieu de la reconnaissance (névrose) ou de la déformation de l’ancienne (perversion). Nouvelle loi qui commandera la langue nouvelle et qui est « l’inverse fondement [du] beuglat scriptaculaire » (P, 44) de l’enfant-poète - qui substitue au meurtre du père le meurtre de la mère et ses conséquences sur la langue maternelle. Si le féminin est bien la cause de la castration qui donne lieu à la langue ancienne alors la langue nouvelle va consister dans l’effacement du féminin - effacement qui en constitue, on l’a vu, la présence monumentale.

A ce point, on peut se demander ce qu’il advient de la différenciation que la reconnaissance de la castration est supposée garantir - et que l’enfant-poète veut maintenir à tout prix. Car la castration a eu lieu, et l’oubli actif et progressif en est le signe. Mais l’oubli n’est ni la reconnaissance ni le déni. La langue nouvelle se maintiendra donc entre différenciation et mélange, à la faveur du dédoublement de l’enfant-poète : « Invocation à l’hébéphrène mon double, apprenti boucher, pour qu’il déchire le siège organique de ma force poétique » (P, I). Mais ce dédoublement ne correspond pas au clivage du sujet que produit le déni - une partie du sujet clivé sait, une autre ne sait pas : ce qui produit le fantasme. La langue nouvelle n’est pas fantasmatique mais, on l’a vu, la reproduction quasi tautologique de ce qui lui donne lieu - à savoir la mise en prostitution de l’enfant et ce qu’elle a pour but d’effacer, de faire oublier.

Ce double non clivé, qui va donc assumer simultanément la reconnaissance et sa négation et les produire matériellement dans la fiction et sur la langue, on peut en trouver la trace dans la figure monstrueuse de l’hermaphrodite : « [...] l’hermaphrodite, autre monstre dans lequel féminité et virilité s’échangent indiscernablement et qui fait échec ainsi à la rassurante différence des sexes » . Dire que langue nouvelle est produite sur les restes de la langue ancienne, c’est dire aussi que la différence doit être à tout prix maintenue - la différence est la condition de la langue, le mélange la disparition -, mais que rien n’est pourtant plus risqué que ce maintien. Car si la langue nouvelle ne peut se maintenir qu’à la faveur de l’effacement du féminin, il faut pourtant bien que ce féminin fasse retour pour que la différence se maintienne. Mais le retour du féminin signifie aussi le retour de ce que la scène prostitutionnelle a pour objet d’effacer, c’est-à-dire le meurtre du féminin. Position intenable de l’enfant-poète qui va produire, pour en conjurer le risque, son dédoublement sous la forme de l’assassin : le « double hébéphrène, apprenti boucher », « l’assassin de [la] macquerelle » (P, 33), et du putain : « pour l’excitation de ceux, celles qui me payent pour !, intestins bouillonnant !, vous couvrir !, moi, le corps femelle, marchand, dans quoi, par quoi vous éprouve pénalement l’étreinte entre mâles » (P, 36). Dédoublement qui est le maintien simultanée de la différence et du mélange et qui rend possible la langue nouvelle. L’enfant-poète, assassin et putain, monstre hermaphrodite, pose à la fois la différence contre la disparition totale de la langue et le mélange contre le « corps morcelé », contre la castration : « [...] Ces appels au double sexe, contre la séparation des sexes, contre le corps morcelé dans Tombeau / naguère, obsession de la séparation des sexes, maintenant, de celle de la séparation des espèces » .

Impossible gonochorisme qui trouve son expression, à travers l’œuvre entière, dans les tensions, à la fois thématiques et syntaxiques, entre le maintien stricte de la différence - ainsi de la séparation entre humains, putains et animaux - et la propension de la langue et de la fiction au mélange, à la confusion, à l’indistinction - ainsi du mélange et de la circulation des matières : sang, sueur, sperme, etc., de la geste homosexuelle ou du changement de genre de certains mots . La pulsion autoérotique, homosexuelle ou masturbatoire, constitue d’ailleurs comme le fondement de l’œuvre : « [...] Sade : à lire ses textes écrits en prison, certitude que, comme pour moi, la masturbation fonde, baigne, précipite l’écriture / masturbation : hermaphrodisme inversé ; écriture = inceste » . Et Pierre Guyotat de noter, pourtant, son « peu de discours homosexuel ». Contradiction apparente qui trouve son pendant, à l’intérieur la fiction, dans la stricte séparation des espèces - la fiction n’est pas homosexuelle au sens propre puisque les putains ne sont pas humains, ne sont pas des hommes. La fiction est prostitutionnelle, c’est-à-dire qu’elle rejoue la scène qui a donné lieu à la langue nouvelle. Ces tensions sont encore figurée dans le titre du texte matrice de Prostitution : L’Autre main branle, et qui est comme la mise en scène d’une pratique d’écriture contradictoire. D’une main l’écrivain écrirait, c’est-à-dire reconnaîtrait la différence qui autorise la langue, de l’autre il se branlerait, c’est-à-dire abolirait en lui la différence. Ce qui aurait pour conséquence la production de la langue nouvelle : « de ta droit’ adoucie au frottis des effets de prostitution, coupée por vol d’effets d’alphabétisation » (P, 45). Ecrire la langue nouvelle pour l’enfant poète, être mis en prostitution, être sailli, assumer le féminin pour le putain, tuer et effacer le féminin pour le double hébéphrène, consiste simultanément dans la reconnaissance de la différence et dans sa négation et dans l’effacement et le maintien du féminin.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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