La fiction freudienne
Jour 11 - "ô poésie, protohistoire du corps"


par Valérian Lallement,    

 

DANS LA MEME RUBRIQUE :

Infans
Résistances
"L’hermaphrodite ou l’impossible gonochorisme"
"L’inverse fondement de mon beuglat scriptaculaire"
Scène primitive et scène rejouée
La fiction freudienne


 

« Mais où retrouver à présent la trace presque effacée de l’ancien crime ? », Sophocle, Œdipe-Roi

« [...] ton verb’ y feconder l’ verb’ de l’ homm’ ! », Pierre Guyotat, Progénitures

Lire INTRODUCTION

&

Freud articule dans Totem et tabou, à partir des données croisées de la psychanalyse, de l’anthropologie, de l’ethnologie et de la psychologie collective, la fiction d’une scène primitive qui seraient à l’origine de nos sociétés - de la loi, de la religion et du langage. Autant dire la reconstitution mythique, dans une langue qui a pour fonction de le faire disparaître, de la réalité cachée d’un ancien crime. Hypothèse fantaisiste, de l’aveu de Freud qui en souligne avec insistance l’inexactitude et l’incertitude , d’un acte dont l’existence historique n’importe pas. L’œuvre se maintien tactiquement dans un entre-deux où la théorie qu’elle avance est à la fois vraie et fausse, réalité et fiction, histoire et mythe. Les nombreux rappels, tout au long du livre, de la fragilité de cette théorie, de son caractère fictif, ne sont pas seulement des mises au point rhétoriques mais la condition même de la possibilité de la recherche que l’œuvre poursuit, ainsi que de la réception du résultat de cette recherche. Produire une œuvre théorique fictionnelle c’est s’autoriser à faire advenir dans la langue une réalité qu’elle aurait pour objet d’effacer. Sous couvert de la fantaisie et de la fiction, et en trompant la loi dans sa propre langue - puisqu’elle n’en reconnaîtrait ni le sérieux ni le caractère scientifique - on peut alors imaginer l’origine du langage et de la loi. La construction de Totem et tabou est d’ailleurs significative. La théorie proprement dite tient en quelques dizaine de pages à la fin de l’ouvrage : « Représentons-nous maintenant la scène d’un repas totémique, en y ajoutant quelques traits vraisemblables [...] ». La mise en situation et la mise en scène de la théorie que Freud construit tient du « il était une fois » du conte de fée. Situation : « Un père violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femmes et chassant ses fils à mesure qu’ils grandissent. » (TT, 212). Scène : « Un jour [c’est moi qui souligne] , les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle » (TT, 212). La mise en situation est la matière de la théorie darwinienne et n’a jamais été observée nulle part. La mise en scène est la matière de la théorie freudienne que la fiction va articuler. « L’aïeul violent était certainement le modèle envié et redouté de chacun des membres de cette association fraternelle » (TT, 213), écrit Freud. « Envié » pour les femmes qu’il possédait et que les fils convoitaient, « redouté » pour sa puissance. Ce qui forme la matière ambivalente de l’acte et qui se manifeste par le meurtre et l’incorporation du père - c’est-à-dire par un processus d’identification : « Ils haïssaient le père, qui s’opposait si violemment à leur besoin de puissance et à leurs exigences sexuelles, mais tout en le haïssant ils l’aimaient et l’admiraient » (TT, 214). Ces sentiments contradictoires produisent, après que le meurtre a eu lieu, des manifestations de tendresse à l’égard du père exagérée qui prennent la forme du repentir et du sentiment de culpabilité : le mort devient plus puissant qu’il ne l’a jamais été - sous la forme substitutive du totem. Ce que le père vivant avait empêché autrefois, par le fait même de son existence, à savoir la jouissance des femmes, « les fils le défendaient à présent eux-mêmes » (TT, 215) - ce qui donne lieu à la loi : « Le meurtre engendre la figure signifiante du « père mort » [...] qui fonde la loi et le désir, en limitant le jouissance » , mais aussi, et simultanément, à la culture et au langage : « le meurtre du père et l’interdit de la jouissance qui s’en effectue font le commencement du savoir inconscient et de la civilisation de la loi des frères » . L’institution du repas totémique est la reproduction commémorative de ce point de départ de l’organisation sociale, des restrictions morales et des religions. En désavouant leur acte dans l’interdiction de la mise à mort de la représentation substitutive du père, les fils refusaient d’en recueillir les fruits - la possession des femmes qu’ils convoitaient. Le sentiment de culpabilité des fils engendre ainsi les deux tabous fondamentaux du totémisme : meurtre et inceste - et se confond avec les deux désirs réprimés du complexe d’Œdipe : « La société repose désormais sur une faute commune, sur un crime commis en commun ; la religion, sur le sentiment de culpabilité et sur le repentir ; la morale, sur les nécessités de cette société [...] et sur le besoin engendré par le sentiment de culpabilité » (TT, 219). Une faute que la religion, la morale et le langage aura pour objet de faire disparaître - mais qui laisse une trace ineffaçable dans ces constructions mêmes : « Toutes les religions ultérieures [...] représentent des réactions contre le grand événement par lequel la civilisation a débuté et qui depuis n’a cessé de tourmenter l’humanité » (TT, 217). Traces ineffaçables, mais à effacer, et qui se légueraient de génération en génération à travers la religion, la loi et le langage. La loi naîtrait donc d’une réaction provoquée par un acte qui fut pour ses auteurs la source et le point de départ de la « notion de crime ». Elle survient négativement, et comme quelque chose destinée à effacer toute trace de ce crime. Le crime primitif d’abord (proscrire), mais aussi, et par avance, le crime prochain (prescrire). La littérature interroge la loi en son fondement en faisant figurer dans son texte ce qu’elle doit interdire : « Mais où retrouver à présent la trace presque effacée de l’ancien crime ? » . A cette question tragique on répondra que c’est dans la langue et dans les structures du langage que l’on pourra trouver la trace de cet effacement - et c’est à la littérature, et à l’art, qu’en revient la tâche :

Si le père symbolique [...] fonde dans chaque culture le cadre du texte et du savoir auxquels le sujet est, en tant que tel, assujetti, ce serait avec les rebuts de cette découpe signifiante - rebuts hors-texte dont les traces hantent et infestent le texte, que s’effectuerait l’acte créateur, les retours du refoulé du texte inconscient de l’artiste venant donner à ces rebuts leur versions particulière dans l’œuvre.

Cette inscription du rebut, du hors texte, de l’interdit à l’intérieur de la langue par la littérature est peut-être l’enjeu de celle-ci - et qui justifierait en retour l’intervention pratique de la loi. Le geste d’interdire, dont on a vu les manifestations - et surtout les déplacements tactiques - dans l’affaire Eden, ne serait que la reproduction pratique de cet effacement qu’elle a pour tâche de perpétuer. Mais paradoxalement, effaçant (interdisant), la loi inscrit le texte effacé comme à effacer, c’est-à-dire qu’elle en désigne par ce geste l’importance capitale. Elle signifie à la littérature le point aveugle, la part d’ombre que celle-ci aura pour tâche d’éclairer - et l’on comprend alors pourquoi un travail de radicalisation de l’écriture suit immédiatement la sanction juridique. Mais comment la littérature parviendrait-elle à inscrire ce hors texte dans une langue qui s’origine précisément dans cet effacement ? On dira : en rejouant dans une fiction la fiction de la scène primitive. Le rebut, le hors texte n’est pas un contenu de représentation - c’est pour cette raison que Freud écrit ce mythe, parce qu’il n’y a rien à en dire d’autre que son impossibilité : « [Le] rebut hors-texte, le sujet ne le « sait » pas, et ne l’a jamais su. C’est en cela que le démenti diffère du refoulement : il n’y a pas, dans l’inconscient, d’autre représentation du rebut hors-texte que de son démenti » . Et l’écrivain n’aura d’autre tâche que de produire à son tour, à partir de cette fiction primitive, une autre fiction qui en changera radicalement la résolution.

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

En Résumé Plan du Site Les Auteurs La Rédaction Nous contacter Lettre d’Information
Textes & illustrations sous COPYRIGHT de leurs auteurs. Traduction/Translation