La Littérature et la loi (IV)
Jour 4 - "Réintroduction"


par Valérian Lallement,    

 

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[La Langue Nouvelle]

L’intervention de la loi sous sa forme juridique dans le champ de la littérature a un caractère à la fois essentiel et accidentel. Le geste d’interdire est légitime, mais les déplacements tactiques qu’il occasionne sont le signe d’un empêchement fondamental de la loi à avouer, elle-même, les motifs véritables de cette intervention. Cette impossibilité de la loi à énoncer la légitimité de son action autrement que par un geste d’effacement (d’inter-diction) est constitutive de la loi en son origine.

Cette légitimité inavouable posée - ou supposée, ce qui revient au même -, on peut s’interroger sur l’origine d’une loi qui efface, ampute ou morcelle symptomatiquement son objet. Le crime, l’acte répréhensible, l’œuvre littéraire interdite ou condamnée, serait alors le signe manifeste d’un su que la loi voudrait à jamais dissimulé - et dont la dissimulation serait à la fois l’origine de la loi et de la langue, et la condition de son maintien et de son usage. Ce n’est pas l’acte que la loi condamne, mais le su primitif effacé dont l’acte n’est que le signe visible - autant dire l’acte fondateur : « Au commencement était l’action » (vers de Gœthe, cité par Freud, à la fin de Totem et Tabou). . Aussi bien, si cette obstruction du su primitif est la condition de la loi, alors le langage de la loi - littéraire ou non - sera fait de blancs, de trous, d’achoppements. Une œuvre qui s’édifierait sur cette carence, et contre cette dissimulation, une langue qui voudrait tout dire ou qui voudrait dire ce qui ne doit pas se dire, à tout prix, cette langue devra rejouer sans cesse la scène primitive qui donne naissance à la loi et à la langue. Cette origine du langage et de la loi, on la saisit dans la fiction freudienne du meurtre primordial :

Pour que quelque chose de la loi soit donc véhiculé, il faut qu’il passe le chemin que trace le drame primordial articulé dans Totem et tabou, c’est à savoir, le meurtre du père et ses conséquences, meurtre à l’origine de la culture, de cette figure dont on ne peut vraiment rien dire, redoutable, redoutée, aussi bien que douteuse, celle du tout-puissant personnage à demi-animal de la horde primordiale, tué par ses fils (Lacan, L’Ethique).

Le langage de la loi est la reproduction littérale de cette scène primitive. Une œuvre qui rejouerait littéralement cette scène serait encore du côté de la loi - sauf à en changer radicalement la résolution, sauf à créer, à partir de cette fiction originelle du su impossible à dire, une autre fiction qui re-joue la scène primitive.

[A SUIVRE]

 



Valérian Lallement

Responsable éditorial des Éditions Le Mort-Qui-Trompe.

 




 

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