Entretien avec Sarah Vajda

   

 

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Entretien avec Sarah Vajda


 

A l’occasion de la parution du "Terminal des Anges", Sarah Vajda accorde un entretien à Matthieu Grimpret. Elle revient sur la genèse du roman, Israël et l’Europe , la figure de Magda Goebbels-six fois infanticide, le mélodrame, l’influence de Salinger... Voyage en Romancie.

Découvrez ici la présentation du roman.

Impur, revue à problèmes - numéro 2 - 45 ko
Impur, revue à problèmes - numéro 2

Matthieu Grimpret : D’où vous est venue une telle histoire ?

Sarah Vajda : Tout romancier, même s’il est un peu intellectuel - docteur es lettres, essayiste...- sera d’abord une plaque sensible et l’art romanesque aussi de la cuisine. Des scénarii surgissent, des idées passent, s’arrêtent. La mayonnaise prend ou pas. Parfois l’huile et la moutarde demeurent collées aux parois du mixer. Chaque livre engendre ses propres règles, son mode de fonctionnement. Le Terminal n’a pas toujours porté ce titre. Il fut d’abord Réparation, Rédemption à LA, Parking des anges - oui les romancières qui se piquent de métaphysique peuvent aimer Marc Lavoine !

Enfin Terminal des Anges naquit du croisement de deux histoires, deux désirs, visions, fantasmagories. Tout d’abord se sera imposée l’image d’une enfant à qui les grandes personnes afin d’adoucir son chagrin auraient menti et elle croisant un vieillard, en ferait le mage capable de la conduire en terre de vérité. Pourquoi cette enfant ? Tous nous avons été des enfants incapables d’interpréter le passage de la douleur sur le visage de nos pères. A son instar, deux générations auront en vain interrogé le mutisme des ancêtres. Furent-ils combattants ou bien abstentionnistes ? Les deux à la fois ? Traîtres ou héros ? Ou simplement des hommes qui sauvèrent leur peau ?

Dans la première version, il s’agissait de l’Europe abandonnée par un père émigré, longtemps avant la naissance de l’enfant, avant la naissance de son père et le roman y aurait reconduit la famille décimée. Livre remis pour mille raisons. Je voulais y affronter la chose la moins romanesque du monde, le silence de mon père sur son enfance à Budapest, le fait d’ignorer jusqu’au prénom de mon grand-père, de ma tante X morte à Auschwitz ou durant la longue marche que relate Primo Lévi aux alentours, qu’en sais-je ?, de la trentaine quand un ami allemand - philosophe dédicataire du Terminal - me conta en quelques mots laconiques le fait vrai - un détail biographique également longtemps omis à Jérusalem et Berlin - qui servit de brandon au roman. La jeune Maria Magdalena dite Magda Behrend avant de devenir Frau Joseph Goebbels avait, lycéenne, eu pour meilleure amie Lisa Arlosoroff, sœur de Haïm Viktor Arlosoroff qui devait devenir un des dirigeants historiques du Parti travailliste. Haïm fut son premier amour, son Grand Meaulnes.

Haïm Arlosoroff, leader du Mapaï, assassiné à Tel-Aviv en 1933 - 13.2 ko
Haïm Arlosoroff, leader du Mapaï, assassiné à Tel-Aviv en 1933

Mon ami avait peut-être, sans doute, dans l’idée qu’il me serait, avec un tel canevas, possible de réfléchir aux liens unissant le jeune Etat d’Israël à l’utopie de la nation soldatique allemande selon des penseurs réactionnaires allemands. Quoi qu’il en soit de recomposer une partie du puzzle Berlin Jérusalem. Tout roman se nourrit des lumières et des ombres portées, de mille détails qui sans lui demeurerait incertain. Un roman est aussi une lampe placée sur le chemin des personnages. Célébrer l’héritage de la Haskalah (les lumières juives), m’asseoir à Berlin en 1743 devant un échiquier et reprendre la partie commencée entre Gotthold Ephraïm Lessing et Moses Mendelssohn, abandonnée, suspendue, comme une noce de Chagall par l’arrivée d’un escadron vert de gris. Je ne remplirai que la moitié du contrat, voire un tiers. Les Lumières figurant tout de même l’arrière-plan : ce qui rendit cet amour et ce roman possible. Histoire de deux passions stoppées net comme un train au passage à niveau. Quant à l’identité entre sionisme et nationalisme européen ce sera pour une autre fois. Je laisse ce motif à un auteur plus convaincu !

Le roman qui en nous exige de naître au moment où nous nous installons devant notre pupitre passe par de singulières voies. Aussi le scénario proposé - « assez dans vos cordes » - devint cette chose-là. Le hasard fut clément. La piètre germaniste que je suis eut la joie de lire en français la biographie et les portraits de Magda Goebbels respectivement chez Anja Klabunde et Anna Maria Sigmund, avant de dévorer toutes les monographies et les biographies parues et traduites en cascades à la suite de La Chute. La biographe énonçait le prodige. Une image me fut « coup d’archet des tziganes », Bella Fromm contant en son Berlin social Diary avoir vu la future Magda Goebbels en larmes sur le quai d’une gare, l’avoir entendue crier à un homme, Haïm Viktor Arlosoroff, je te rejoindrai ! Traduit dans le roman par « L’an prochain à Jérusalem » quoique Arlosoroff soit parti à Tel Aviv ! Terriblement mélodramatique ? Certes. L’ironie suit. Une femme est une femme. Cosi fan tutte. Trois mois plus tard, l’éplorée devenait la secrétaire, bientôt la maîtresse, « la sucrerie blonde », l’épouse légitime de Joseph Goebbels. Dans ce livre, je découvris aussi que la dame, très loin de ressembler à l’image présentée dans La Chute, se portait plutôt mal, fumait et buvait trop, se maquillait et aussi quelle cohorte de malheurs accompagna sa vie !

La plus célèbre photo du couple Goebbels (1931) - 9.4 ko
La plus célèbre photo du couple Goebbels (1931)

Comme tout le monde aussi j’étais horrifiée, un truisme, par les images des enfants Goebbels passés en un instant du statut de princes à celui victimes de guerre. Un sextuple infanticide commis par une mère aimante... En dépit ou à cause des centaines d’enfants juifs, tsiganes ou polonais passés par les armes ou condamnés à mourir de faim, l’image bouleversait. Une mère avait choisi, décidé cela - personne ne l’y obligea. Les témoignages sont formels : Hitler lui-même dépêcha l’aviatrice Hanna Reitsch afin qu’elle la convainquît au moins de lui remettre les enfants... Qui donne la vie donne aussi la mort, air connu. Tant que j’écrirais, je ne cesserais d’arpenter le « Continent noir ! » Oh mes sœurs ! Trop exactes résultantes de plus de deux mille ans d’oppression et de la biologie, notre destin commun, vous ne vous en sortez pas si bien que vous le prétendez ! Bref, cette histoire m’ayant poissé l’âme, il fallait en effacer la souillure, me délester, responsabilité illimitée, de son poids. Faire station devant le principe d’incertitude maître de toute vie, les enfants de Magda auraient pu naître au kibboutz...Le souvenir de Magda eût été lumière, au lieu que ce sextuple meurtre préside au siècle nouveau. Hors de l’Histoire point d’existence n’en déplaise aux lecteurs de Giono et aux tenants de l’ataraxie heureuse loin de l’autoroute de l’Histoire. La tragédie gît aussi dans la banalité.

D’une certaine manière, nous sommes tous les arrière petits fils de Maria Magdalena Behrend, Friedlander, Quandt, Goebbels enfants naturels, fils de juifs, de profiteurs de guerre et de nazis, ceci est notre terrible douaire. Au bunker, hormis Hitler et ses proches, périrent six innocents, six anges blonds comme les blés à la fin de l’été. Pas plus dramatique que la trop célèbre photo de l’enfant du ghetto de Varsovie ou celle de la petite fille au manteau rouge de La Liste de Schindler ! Seulement voilà comment ces six enfants soudain ont pris place à leurs côtés, devenus métaphoriquement six enfants juifs, six malheureux livrés aux flammes, cadavres brûlés. Morts sans sépulture. Comme Magda la fiancée d’Arlosoroff privée de sépulcre. Voilà pour le profond !

Pour l’anecdote, l’idée première fut de conter « Terminal 16 » la rencontre de deux ados en rade à LA - pour cause de grève - se découvrant petit fils l’un d’Harald l’enfant survivant du premier mariage malheureux - oh combien - de Madga et de la petite nièce de Haïm Arlosoroff. Ensuite les deux romans se seront conjoints pour donner naissance à ce livre. Clos, il apparaît signifier la rupture d’une chaîne naturelle : la tendresse et les soins dus aux enfants, hapax devenu chose commune aujourd’hui pour des dizaines de raisons qui toutes également sont déraisons, déliaisons, monstruosités. Il me semblait important que cette histoire acquît, par le biais du roman, en Romancie, un sens. Peut-être Magda Goebbels n’était-elle qu’une nazie fanatique qui ne souhaitait pas que ses enfants grandissent dans un monde sans Führer, l’explication la plus généralement reconnue : ce que dit sa dernière lettre à Harald son fils de son premier mariage alors prisonnier des Anglais. Je n’ai pas, droits sacrés de la romancière, voulu cela. Des indices autorisaient ma rêverie.

La famille Goebbels au complet : le couple, ses 6 enfants et Harald Quandt, le fils de Magda - 21.2 ko
La famille Goebbels au complet : le couple, ses 6 enfants et Harald Quandt, le fils de Magda

Après tout le roman demeure le lieu entre les lieux où recomposer une nouvelle version, donner aux vies ratées, aux recalés du succès et du bonheur, une seconde chance narrative. Rien de plus. Le pire ? A présent je crois dur comme fer en cette version et souhaite vivement emporter l’adhésion du lecteur ! Arracher au sordide ces six morts afin de les conduire dans une vaste prairie ! Toutes les morts ne se valent pas, la mort ignominieuse dans une chambre à gaz différant de celle au champ d’honneur, celle dans un lit familial de celle d’un mort à l’hôpital... Quoique mécréante, toutes les fibres de mon être -intelligence, sensible ensemble - se révulsent devant la soumission à une conception viandarde de la vie humaine. Roman est réparation. J’écris pour rapsodier, raccommoder le monde et non pas le décrire, le naturaliser. J’écris pour l’hypostasier : lui rendre une réalité substantielle. Donner du sens à l’insensé, une parole à qui en fut privé, offrir des raisons à la déraison !

Matthieu Grimpret : Pourquoi l’avoir dédié à Salinger ?

Sarah Vajda : A qui connaît Salinger la précédente réponse répond à votre intéresse question. Deux raison à ceci. La première, pragmatique si l’on peut dire, parce que Salinger demi juif, totalement laïcisé, fit, classe 1945, partie des contingents de veinards chargés de libérer les camps et que de là-bas - chose incroyable - le jeune homme épousa, histoire de lui sauver la mise, une Kapo, pour s’en faire plaquer sitôt arrivé sur le territoire américain ! Je lui emprunte donc une aventure ! Mais évidemment, il ne s’agit pas d’une péripétie, qu’à cours d’idées j’aurais glanée, mais d’un hommage, résumant, mettant en abîme l’esprit du texte, comme une justification a posteriori du choix de Magda. Personne n’a spontanément envie de vivre un an entier voire davantage en compagnie du Journal de Goebbels pour y découvrir à chaque ligne la fausseté du point de vue qui préside aux Bienveillantes, point de vue dont l’historiographie classique de mes jeunes années nous rabattait, rassurante, les oreilles. Les bourreaux formeraient une race particulière, souvent des désaxés sexuels ou d’anciens enfants malheureux, à moins que la guerre ne soit toujours et en toute circonstance une telle horreur qu’elle condamne n’importe qui à l’abominable.

Goebbels nous ressemble, me ressemble ! Il a été un jeune lecteur de Goethe et de Schiller, un docteur es lettres sans poste composant un Prométhée et un roman d’apprentissage qui ne trouva jamais d’éditeur, il a ri à Karl Valentin l’un des modèles du jeune Bertold Brecht, son cœur a frémi aux poèmes d’Henri Heine... C’est là, « éducation européenne », selon Romain Gary le crime suprême. Point de non retour ? Sans doute. L’hypoplasie d’Hitler -la petitesse d’un de ses testicules- n’explique ni Mein Kampf ni ce qui a suivi, comme du Traité de Versailles pouvait ne pas naître, mécaniquement engendrée, l’horreur que l’on sait. Le nazisme demeure irréductible à l’explication, boite noire où nous sommes pour longtemps emmurés, il fascine justement par l’écart entre normalité et délire. Hitler était aussi un homme charmant qui prenait le thé avec les sœurs Milford, caressait la tête des six enfants de Magda, couvrait Eva Braun de cadeaux... Le roman possède d’autres ressources, trésors cachés. Les lettres, les arts libéraux, les muses Histoire et Poésie n’ont su nous protéger.

Je reviens au geste de Salinger qui ne saurait être séparé de son œuvre : ce qui me lie à elle par un lien plus profond qu’une influence. Comme tout le monde, ado, j’ai lu Salinger et de lui, reçu infinie consolation. Comme l’écrivait avec mépris un des pires escrocs littéraires du siècle, une de ces gloires usurpées, Norman Mailer, Salinger fut « un écrivain de campus. » Ce qui signifie qu’à l’âge du campus précisément, trois générations ont reçu, présent inestimable, certain legs qu’à mon tour, je prétends rendre, intact, au lecteur. Quel est-il ce merveilleux cadeau offert par un demi juif d’Amérique au monde ? La grosse dame en l’honneur de qui il convient toujours de cirer ses souliers quand on passe à la Radio - tout est là - - est peut-être le Christ ! Il m’a fallu beaucoup grandir, vieillir, pour découvrir à quel point cette lecture m’avait marquée. Mesurer son importance. Sujet pour un petit essai ! Louer l’art de Salinger : comment en cinq livrets, trois romancelets et quelques nouvelles éparses ou rassemblées, un écrivain qui s’affirme a-littéraire : « Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir, c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement, je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça. » aura marqué durablement une lectrice nourrie d’Antiques et de classiques.

Salinger demeure un initiateur de l’amour. Dans les rues de New York, Holden ne croisera que des êtres vils, sans compassion. Seul, le visage d’une bonne sœur à la gare centrale offrira au jeune fugueur une raison de poursuivre le voyage. Car c’est de vie ou de mort qu’il s’agit toujours. En arrière-plan, Pendez Haut et court la poutre maîtresse, le suicide de Seymour. Pris l’habitude en sa compagnie de cheminer dans l’ordure et la boue - et je vous assure que le petit monde des lettres est un véritable cloaque sans parler de l’ordinaire - à la recherche des âmes d’exception. La lecture de Salinger nous conduits, m’a conduite, à ne jamais désespérer tout à fait. Une pour mille ? D’accord. L’exception existe. Son nom ? La bonté. Mièvre ? Pas tant que cela : En gratitude pour m’avoir révélé à l’aube la face cachée de la bonté : l’intelligence puisqu’elle seule permet de saisir une situation, en empathie, à la place de l’autre. Cette vertu tant décriée par le monde des lettres françaises et la sagesse des nations « bon et bête, ça commence par la même lettre » me semble constituer, à l’inverse de ce qui se professe, depuis un siècle au moins, la base du geste artistique réussi qu’on la tempère ( Goethe ou Barrès) d’ironie ou d’intelligence (Chateaubriand) voire de cruauté (Racine) ou d’héroïsme ( Corneille) de compassion (Virgile) , le point nodal où se réunissaient les œuvres qui m’avaient bouleversés.

A contrario je ne goûte pas les misanthropes persuadés de la malignité intrinsèque de l’humain, les pères certains d’être trahi par leurs fils, les maris et les femmes à l’avance déçus, exploitées... Les revenus de tout avant même que d’être partis. Bref « s’il y a plus de couillons que d’hommes » (Rabelais) et bien plus d’ordures que d’hommes honorables, ceci est dû à un déficit d’intelligence de qui sonde le monde et non au monde. Vient ensuite, la seconde raison, évidente : parce que la Stella de mon livre appartient à la race des « enfants avisés ! » Et pas qu’un peu.

Entretien à suivre dans IMPUR, revue à problème.

Sarah Vajda est l’auteur d’une biographie de Maurice Barrès (éd. Flammarion) et de deux romans, "Amnésie" et "Contamination" (éd. du Rocher). "Le Terminal des anges" est son troisième roman. Dernier livre paru : "Gary & Co" (éd. In Folio)

Nos plus vifs remerciements à M. Grimpret et à toute l’équipe d’IMPUR !

Sarah Vajda, Le Terminal des Anges, 2008 (éd. Le Mort-Qui-Trompe), 16 euros. Commandez ici.

 

 




 

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