L’indigente, c’est celle qui est pauvre de tout ce qu’on ne lui donne pas, pauvre de tout ce qu’on ne veut pas d’elle, pauvre et lasse de tous les mots qu’elle ravale.
Je suis cette indigente. Je m’appelle Hélène Briscard.
J’ai vécu. Beaucoup. Vécu jusqu’à mille vies dans ma tête et en vrai. J’ai vécu et mendié. J’ai vécu et aimé. J’ai vécu l’âme dans le corps, et la tête et le cœur sous le même chapeau. J’ai vécu imbriquée en moi-même, plurielle, multiple, débordante et tumultueuse, donnant beaucoup et recevant peu, donnant trop peu.
J’ai connu les humains et leurs contorsions de destructions face à l’amour, leur fuite face à la rencontre, leur main en défense paume à plat face à moi parce que... trop ! Trop de bouleversements en eux ! Oui ça remue, ça remue les tripes une Hélène Briscard pleine d’elle-même débordante en geyser, vivante bien vivante, qui aime absolument, qui souffre absolument, qui vit et sent et éprouve absolument, sans qu’il en manque rien.
Je suis Hélène Briscard !... Et mes mots me font mal. Mes mots me font mal... J’ai mal des mots que je ne dis pas, que je ne peux pas dire, que personne ne veut entendre, des mots - mes mots - que je ravale quand ceux pour qui ils sont refusent de les entendre, quand ils ne le peuvent pas.
Car mes mots jaillissent de leur vie, intenses, beaux, sombres, vertigineux, éclaboussant leur insupportable éclat en milliers d’éclats pénétrants.
Je suis saoule de mes mots, saoule à en perdre l’âme et le cœur et les tripes. Saoule jusqu’à la douleur, mes mots me gonflent - je suis comme une noyée boursouflée d’eau.
Mes mots me poignardent de l’intérieur, mes mots déchirent mes chairs dans mon ventre et ça crie rouge, ça hurle rouge au-dedans de mon corps. Je suis grosse de mes mots et mes mots gonflent mon corps. Mon ventre et ma gorge suffoquent, je n’ai plus de place et les mots viennent encore, ils croissent et se développent, se perpétuent, se multiplient s’engorgent et j’ai mal de mon plein qui ne peut se vider. La source est en moi, générant constamment ce qui déjà y est à l’excès. Mes mots veulent déborder, ma bouche se crispe, ma langue se colle à mon palais, dure et douloureuse devant ma gorge étranglée de mots. Mes traits se figent, mes yeux s’exorbitent... Comment regarder le monde autrement qu’avec crispation quand tout se refuse ?
Je suis vieille maintenant mais j’ai tous les âges. Je suis la jeune fille émotive brutalisée par les rudesses du dehors. Je suis la jeune femme qui regarde les hommes avec perplexité, et regardée par eux avec désir et envie. Je suis la femme entourée de ses hommes, désireuse du désir et le maîtrisant. Je suis la mère à l’amour infini, douloureuse de ses propres blessures. Je suis la femme mûre qu’on regarde un peu moins et un peu moins mal. Je suis la femme délaissée et la femme qui coupe. Je suis celle qui veut plaire et qui plait, celle qui se referme sur ses chagrins gris-noir, celle qui de temps en temps jette un œil derrière elle en marchant, celle qui a bercé pouponné embrassé fait naître et fait grandir, celle qui a laissé grandir l’enfant. Je suis... Je suis toutes à la fois. Je m’appelle Hélène Briscard et j’ai 100 ans, j’ai 200 ans, j’ai tous les âges du monde et de la vie. Je suis un animal. Je suis une enfant. Je suis ce vieillard qui marche là courbé sur les nœuds de ses genoux. Je suis la sauvagerie. Je suis celle qui a mal. Je suis l’indulgente compatissante indigente capable de verser des larmes sur la peine d’autrui.
Je suis celle que tous désirent mais que personne ne veut. Celle qu’on adore mais qu’on n’aime pas. Celle qui rend fou. Celle qui a rendu fous les hommes sans trouver « celui qui ». Le seul qui aurait pu le seul qui aurait pu, celui-là n’a pas pu. Celui-là n’a pas pu. Celui-là n’a pas pu.
Celui avec qui l’amour était là, celui-là m’aimait et je l’aimais, mais ah ! Ah ! j’en crie j’en hurle parfois à l’intérieur de moi ma petite moi incapable de se calmer ! Le temps passe et toujours lui en moi, toujours, et tous ces mots perdus tous ces mots jamais dits à lui seul destinés, tous ces mots en moi pour lui je ne les oublierai jamais.
Je suis Hélène Briscard et mes mots portent lourds.
Je suis Hélène Briscard et mes mots me font mal.
Je suis Hélène Briscard et Louis sera toujours Louis.
J’envoie des bouteilles à la mer.
Depuis l’enfance j’envoie des bouteilles à la mer et que deviennent-elles ? Qui les prendra, qui sera assez courageux pour tendre la main vers ne serait-ce qu’une de mes milliers de bouteilles pleines de mes mots et de mes regards ? Qui osera dérouler le papier de solitude et de don et d’absence de retour enfoncé dans la bouteille de verre blanc ? Qui osera casser la bouteille ? Qui est prêt à entendre le hurlement de solitude qui en sortira, limpide et déchiré, infini de ma détresse ? Qui le fera ? Personne ! Personne ! Je suis vieille - et j’attends toujours.
Je suis Hélène Briscard... Hélène Briscard...
Il y a tout ce que je veux dire et que je ne peux pas dire.
« Dire »... Tout est là. Dans le « dire » et le « non dire », dans l’absence de « dire » alors que les mots sont là, existant, sûrs de ce qu’ils sont et de ce qu’ils portent.
Il y a tout ce que je veux dire et que personne ne veut entendre. Et mes mots me font mal du dedans, ils me tendent et m’épuisent. Tout ce monde d’amour qui voudrait sortir... Ce trop-plein qui bouillonne dans mon ventre jusqu’à la gorge, raide, complexe, douloureux, en attente de vivre en dehors de moi.
Et tous ces mots de douleur gonflés d’eux-mêmes qui me font explosive quand je voudrais le calme quand je voudrais la paix toutes ces émotions ces vibrations qui me traversent de part en part. Je suis un saint criblé de flèches et les miennes me transpercent de l’intérieur, mes flèches à moi me viennent du dedans de moi et mon ventre hurle dans une tension continue - longue et violente.
Je suis Hélène Briscard et mes mots me déchirent.
Je meurs de manque et de trop-plein.
Des moyens de communication partout. Des gens partout. Et personne, non personne, pas d’écoute, personne pour écouter, personne pour parler, pas de vraies paroles, pas de rencontre, rien que le vide quand les mots éclatent. On s’effleure, jamais plus. Pas d’engagement - Pas d’engagement. De la chair sans frisson. Du sexe sans âme. Des connexions furtives. La liberté. Le « moi ». Le m’en-foutisme. L’absence de liens. La communication tout azimut. L’absence-présence et la présence-absence. Tu es là, et alors ? Mon portable enfile des mots dans mon oreille. Va-t-en, va-t-en, là je pourrais te parler, quand tu seras loin, tu verras les mails et les sms et le téléphone, oui tu verras comme je serai là quand tu n’y seras plus. Voilà. Absents. Absents de tout. De l’instant de partage devenu impossible.
Des croisements sans lendemain. Pas d’engagement, pas d’engagement. Surtout ne me touche pas ça me ferait mal. Des apparences. Des gens sous globe. Des individualités incapables de se lier. Des inconsciences.
Je m’appelle Hélène Briscard et mes mots manquent de place. Pas de place ici-bas pour le vrai qui remue. Mes mots iraient trop loin dans la chair des humains. Tout le monde parle mais qui dit ? Des blablas, des broutilles, du vide et du rien - l’absence de l’essentiel jamais dit.
C’est comme avec lui. [Je suis Hélène Briscard j’aurai toujours 30 ans] Comme avec lui qui refusait d’entendre parce qu’il entendait trop. Comme avec lui mais à l’inverse. Le refus délibéré de se faire remuer. Trop dangereux. Et que fait-on après, une fois qu’on a senti, et entendu, et compris ? Une fois qu’on a été touché et que les choses en nous se mettent à vivre ? Quand les mots reçus entrent en chair et parlent, quand intégrés ils se prennent à bouger, dérangent le cœur qu’on voulait à l’abri, donnent des coups de coude aux désirs, réveillent les peurs, confrontent. Confrontent. Et les peurs se déploient.
Lui.
Toi.
Allez parle !
Parle !
Raconte-toi pour une fois !
Dis-nous, dis-moi les mots de ta fuite, les mots de ta peur hurlante de sensibilité !
Dis !
Dis-les, les mots écorchés qui fleurissent ton épiderme exaspéré !
Les mots rouges en corolles qui maculent ta peau !
Dis-les, dis-les !
...
Regardez-le.
Lui ne parlera pas. Il ne le peut pas, il s’est clos lui-même dans sa sensibilité effrayée. « Il s’est clos »... le contraire d’une fleur au soleil.
C’est trop et il a mal.
Je suis « trop » - et il m’a rencontrée.
Sensibilité contre sensibilité.
Le choc.
Un heurt sans précédent.
« C’est toi ? » « Oui c’est toi. Et c’est moi ! Regarde, c’est moi ! Moi !... Tu me reconnais ? » « Oui, oui, je te reconnais bien sûr mais... c’est trop, trop, et je m’enfuis, je dois m’enfuir parce que j’ai mal. Tu t’es fichée profondément dans mon désir de toi, et je ne sais pas quoi faire. » « Mais je suis là ! Je suis là ! Que fais-tu ? » « Oui tu es là et je ne veux plus te voir, parce que c’est trop, et que j’ai mal. »
Des conversations toujours parlées en différé. « Ça va ? Ça va. Et toi ça va ? Oui moi ça va. Quel vilain temps ? Oui fait pas beau. Hier c’était pire, avant-hier pas mal, l’année dernière bien mieux. Et Bertrand, tu l’as vu ? Oui, c’était bien, je l’ai vu à la bibliothèque, il bossait sa philo... et moi, moi j’écrivais à Catherine, elle m’a envoyé une lettre. Et puis après j’ai regardé le livre sur Zao Wu-Ki. Tu connais ? Attend, ça me dit quelque chose... Zao... ? Comment tu dis ? Zao Wu-Ki ! Attends, où est-ce que j’ai déjà vu ça ? [Tu l’as vu dans ma lettre] Ah oui ! Je crois que c’était dans un livre sur la philosophie asiatique ! »
Oui ? Possible. Mais ma lettre ? Ma lettre dans laquelle je t’en parle. Pas un mot. Pas un mot non sur ma lettre de mille kilomètres de long sur cinq cent de large. Rien. Même pas l’aumône d’un mot pour accuser réception, dire qu’elle existe, et alors c’est tout simple, si tu n’en parles pas ma lettre n’existe pas. C’est une lettre perdue qui a cessé d’exister dès lors que je te l’ai donnée. Ma lettre est comme si elle n’avait jamais existé, car toi seul pouvais lui donner vie. Et si ma lettre n’existe pas, moi non plus je n’existe pas, tu me fais désexister. Même si je suis encore en toi, remuante sous ta peau révulsée de frustrations. Et de désir.
C’est criminel de laisser quelqu’un seul avec ses mots.
Criminel.
Ça le tue deux fois : du dedans et du dehors.
Deux fois morte je suis.
Deux fois tuée deux fois assassinée.
Mes mots m’étouffent les chairs, exaltent mes nerfs à vif, font de moi un bouillon de sang clapotant de grosses bulles qui claquent. Mes mots m’arrachent de l’intérieur, de l’intérieur. Et lui qui ne répond pas. Fait comme si mes mots n’existaient pas, m’assassine non pas d’un regard mais de l’absence de son regard sur moi.
Sans son regard je ne suis rien.
Sans son regard je n’existe pas.
Son non-regard me fait désexister.
C’est le regard, et les gestes, et les mots, qui nous font naître au monde. Nous font prendre place en son sein. Nous lient aux autres et à nous-même. Nous font humain parmi les humains.
Je suis un animal. Un animal ! Pour toujours ! L’enfant sauvage plus perdue dans la jungle des villes que dans les forêts peuplées de loups aux crocs menaçants.
Trop peu de gestes vers moi !
Trop peu de regards !
Trop peu de mots des autres à moi ! Quand moi je suis pleine à ras bord constamment débordante de mots à dire aux gens !
De l’essentiel !
Que de l’essentiel !
Sinon quoi, pourquoi parler, pourquoi se lier si le lien est faux - s’il est tissé de formules creuses et de paroles en l’air ?
Je veux du sens ! Je veux du sens ! Je veux du vrai et du plein et de la chair, partout, tout le temps, dans les mots et les mains, dans les yeux les regards et les peaux ! Je n’en peux plus du vide autour de moi quand moi je me remplis sans trêve !
Qu’on me donne du solide et du consistant ! De l’amour substantiel ! Des regards regardant ! Des mains qui donnent et des bouches qui reçoivent ! Je veux... Je veux... Ah mais qu’il est épuisant d’aimer la vie !
Je suis Hélène Briscard... Hélène Briscard... Et je parle toute seule. Je suis folle ? Non ! Cent fois non ! Je parle seule depuis l’enfance, depuis l’enfance je suis seule. « La vieille elle est folle, elle parle seule » « Non elle n’est pas folle ! Elle retrouve son humanité dans ses mots ! » Qui a dit ça ? Qui ? Personne, personne... les mots viennent dans ma tête, se placent en lignes fluides, ils apparaissent, éclatent de beauté soudaine insoupçonnée, les mots me viennent, les mots me viennent, ils me reviennent de très loin et je leur prête foi.
Dans mes mots ma vie.
Dans mes mots les pulsions saccadées de ma vie.
Dans mes mots ma voix, mon existence - mon humanité oui, la preuve de ma place au sein de l’humanité.
Je parle seule et je suis folle. Folle ? Non, non, c’est tout l’inverse, tout l’inverse ! Ou alors si je suis folle c’est de solitude, de solitude, vous m’entendez ! Non vous ne m’entendez pas. Juste l’écho, l’écho de ma voix et de mes mots encore pour répondre à ma douleur. Un boomerang. L’intérieur sort et revient, qui se cogne à la dure paroi du vide et de l’absence, et rebondit, et me pénètre jusqu’aux tripes poussé par la vitesse de son retour.
Je suis Hélène Briscard, on dit que je suis folle [encore]. Certains le disent... eh bien qu’ils disent, ils ne me parlent pas mais qu’est-ce qu’ils peuvent en raconter dans mon dos ! Sans me connaître ! Juste en me... juste en me regardant ? Non, ceux-là ne me regardent pas, ce n’est pas « regarder » que de glisser ses yeux de côté pour épier la vieille qui parle seule. Ce n’est pas « voir » non plus. Ce n’est pas assez propre ni assez profond pour être l’un ou l’autre. S’ils me voyaient, leurs yeux seraient aussi clairs que mon âme, et ils ne me jugeraient pas, ils ne me condamneraient pas, je ne sortirais pas déformée de leur incompréhension craintive et moqueuse. Je serais lisse, une petite chose affectueuse et aimante, une créature... une étrange petite créature qui plante ses yeux dans les yeux des gens. Au lieu de ça ils fuient, et leurs yeux sont rampants, et leurs oreilles n’entendent pas mes mots - elles les rejettent.
Je suis... Hélène... Briscard... et je suis... je suis une vieille folle. Ça me fait rire parfois, rire aux éclats. Et je me dis « Vieille folle, vieille folle ! Tu parles seule ! Tu es une vieille folle ! » Et je ris, je ris, je ris jusqu’à ne plus respirer, et puis c’est la secousse, les épaules qui tremblent, les sanglots de détresse qui arrivent à leur tour, violents, saccadés, des brutes de sanglots qui me font hurler de désespoir, et je pense aux voisins, à leurs mots durs, sans aménité pour la vieille folle du troisième. Parfois j’ai l’impression que ça durera toujours, que jamais je n’arriverai à me vider de mes manques et de mes maux, de mes mots ravalés dont personne ne veut.
Des heures entières allongée sur mon lit. Nuit, bougie, violon, piano, radio sans fin pour assister mes pleurs. Le temps n’est plus. Ma tête erre dans une dimension extraterrestre presque agréable. Les pleurs s’arrêtent et je me fige. Je vais loin - je vais loin et je reviens de loin - j’ai mal et je n’ai plus mal - l’anesthésie mentale.
Puis je m’endors, seule, et vers 3 h 00 je me réveille. _ Les nuits des solitaires en détresse sont terribles. En revient-on vraiment ? Il me semble que non, que ces moments de fuite galactique se gravent dans mon cerveau, impriment leur marque pénétrante, brisent des filaments vitaux dans ma tête.
Brisés. Brisée. Ce qui casse me casse - on n’en revient jamais - jamais - on le garde avec soi, en soi, un point de non-retour comme quand une ampoule grille et qu’on entend le claquement métallique de sa fin... avant que la lumière crève.
Les autres, eux, mes « frères humains » que j’aime pourtant toujours, ces autres me jugent et me condamnent. « Elle est folle ! », ils disent, ceux qui ont quelqu’un et même quelques uns à qui parler, raconter leur blabla sans teneur. « Elle est folle la vieille, elle parle toute seule ! » Oui je parle seule ! Je parle seule, et je souffre seule, et je mange seule, et je me soigne seule, et je ris seule, et je hurle seule, et seule de la pire des solitudes je fais tout au milieu de mes frères aveugles et seule aussi je m’exalte ! Et alors ? Et alors ? Je parle seule depuis toujours, depuis l’enfance, je parle seule ou bien aux chats, aux choses au ciel aux murs... aux murs ! Aux murs ! Savez-vous ce que c’est, vous, de parler aux murs et de ne recueillir pour toute réponse que leur silence comme les mains paumes à plat que m’opposent mes semblables ? Savez-vous ce que c’est ? Si vous ne l’avez pas vécu, jamais vous ne pourrez vous l’imaginer. Jamais vous ne saurez ce que c’est que de passer des jours entiers seule sans personne à qui parler vraiment, et quand le soir vient, abrutie de silence et de mots en pagaille qui se heurtent d’impatience, je déraille je deviens folle, l’envie de me jeter par la fenêtre du 3e, une envie qui me dépasse, s’empare de moi, prend mon cerveau entre ses pattes et l’écrabouille - et l’écrabouille - et l’écrabouille.
Gouvernée - je suis gouvernée par une pulsion de mort et de folie. Ma tête déraille et m’échappe, elle sort du rail, quitte le chemin droit qu’il faut suivre pour être sain, et c’est la mort ou la folie, la mort ou la folie, la mort ou la folie. Soit je meurs soit je deviens folle. Et c’est mon corps qui commande, autre chose que moi, un moi qui prend le pas sur l’autre pour arrêter. Tout. Eteindre la lumière. Faire que ça s’arrête, enfin, que la sale petite bête de douleur cesse de me faire mal et qu’elle me jette d’un bond d’un seul dans le néant d’un trottoir en béton ou dans l’inconscient trou noir de la démence.
Eteindre. L’ampoule grille et tout s’éteint.
Parfois j’entends mon nom jusque dans les grincements de porte. J’attends d’être nommée, et j’entends : « Hélène ».
« Hélène », fait la porte qui se ferme. « Hélène », le caddie qui roule pas droit, le bébé qui babille, le vent dans les stores. « Hélène ! » Et je tourne la tête, mais ce n’est pas pour moi, c’est la voix des piétons emmêlée dans les crissements du bus. La voix dans ma tête en recherche de liens. La chose en moi meurtrie d’indifférence.
Pourtant j’existe !
Regardez-moi !
Regardez-moi j’existe !
Mon manque me fait mal jusque dans ma chair... Mon manque existe, ma chair existe, et moi je suis là, là, seule debout au milieu d’une humanité qui me bouscule sans jamais s’excuser. Pourtant... ah oui pourtant je suis là, et c’est comme si pour tout le monde je n’existais pas. Quand c’est pour de l’argent, ou des papiers, ou les impôts, on sait bien me trouver, on sait bien que j’existe dans ce monde. J’ai même des numéros ! Le numéro de sécu, le numéro d’assurance ceci et d’assurance cela, le numéro de client machin-truc, le numéro d’allocataire bidule-chose... des tas de numéros sans lesquels on n’existe pas pour cette société de bureaucrates ! Mais les gens, les gens ?... Les êtres... les êtres n’ont pas de numéro. C’est peut-être pour ça que je n’existe pas, parce que je n’ai pas de « numéro d’être » qui me ferait prendre ma place dans le rang des humains.
Décalée. Depuis toujours. A côté de la plaque. A côté de mes pompes. Trop de cœur. Le cœur prend toute la place. Et l’âme. Et l’esprit. Et le reste je m’en fous - le reste je m’en fous - le reste je m’en fous. Les questions matérielles... quel temps perdu vraiment ! Alors que la vie est là, pleine d’elle-même, et qu’elle nous tend la main, et les bras, et qu’elle nous crie de rêver avec elle ! La vie est mouvements. Toujours en éclosion. C’est bon et ça fait mal, comme quand un air glacé s’engouffre dans nos poumons l’hiver, quand on a une bronchite. C’est froid mais... hummm... c’est la vie qui revient - la vie qui revient - la vie qui revient.
Je suis Hélène Briscard, j’aurai toujours 30 ans.
Je suis Hélène Briscard et mes mots vous traversent... Hélène Briscard... Me sentez-vous en vous ? Je suis une voix, un fantôme, un mirage, un courant d’air, je vous traverse... je vous traverse...
M’entendez-vous en vous ?
Je suis la voix de votre solitude, la voix de votre mal-être, la voix de votre absence et de vos manques... Je suis là et je n’y suis plus. Je suis là, encore là, toujours là, et je peuple vos rêves d’amour.
Je suis Hélène Briscard et mes mots portent lourd.
Pétrie de peur et de manque je suis.
Pétrie dans ma chair-mémoire-cellulaire. Le manque et la peur, le manque et la peur, le manque et la peur - encore.
Appris - comme une mauvaise chanson qui revient toujours alors qu’on en connaît de plus belles.
Mal - j’ai mal jusque dans mon corps. La violence de mes pleurs bouleverse mes muscles, les tend et les raidit. Des courbatures sous ma peau, le lendemain, quand les larmes sont parties.
Peur - Peur de l’absence de cette petite chose qui me quitte et s’en va, loin, arrachant ses racines à sa suite.
Lourd - Lourd dans ma poitrine qui étouffe mes flots incessants tumultueux. Le ventre - Le ventre... Le ventre est tout - c’est là que tout se noue. C’est dans le ventre que les choses s’enracinent et que leurs torsades s’emmêlent et se déchirent. _Je suis Hélène Briscard, Hélène Briscard.
Et que faire de moi, de ma petite moi qui fait mal ? Que faire de cette partie en moi qui hurle du fin fond de son enfance, n’en finit pas de mendier un regard et un mot. Mot d’amour et de bonté, regard noir, regard noir sur mes faiblesses. Défaillances. Et mes jambes se dérobent sous mes jupes.
Peur. Peurs.
Traumatisée d’absence et de manque.
Mal.
Aïe !
Mal dans mon moi jamais sevré. Je veux du lait ! Je veux du lait qui calme les rêves et blanchit les cauchemars. Je veux la joie ! Je veux la douceur et l’amour - encore. Encore ? Encore ! Oh oui oh oui ! Encore encore... comme ça... oui, dans ma chair et dans mon sang, sous mes ongles et dans mes doigts, arqués, arqués les doigts en griffes sur les choses, sur l’amour, sur les rêves qu’on attend - toujours. On attend - toujours. On les attend toujours les rêves qui ne viennent pas. On s’en remet jamais - jamais. On en a mal dans ses tripes parce que c’est là que tout se joue, dans les tripes - les tripes -- le ventre - encore.
Le ventre - aïe ! Aïe ! J’ai mal ! Dans le ventre noué de manque et d’absence. Emmêlé. Tordu. Rouge. Ecarlate. En bouillonnement constant. Raide. Tendu. Des spasmes de révolte contre ce qui m’écrase. Me terrasse. Me lamine. Fait de moi une chienne à genoux. Debout ! Debout ! Allez ! Lève-toi !... Mais non, non, impossible. Le manque et l’absence et le vide me terrassent et je plie et je casse sous la main qui pèse sur ma nuque.
« A genoux ! A genoux ! »
Non ! Non ! Pas ça, pas « à genoux » ! Je voudrais être libre et debout ! Libre et debout. Comme avant. Avant lui. Avant « celui qui ». Avant le tournoiement sans fin de l’absence et du vide.
La détente ? La détente ! Encore ! Encore ! Encore ! S’il te plait ! Donne-moi la détente, toi seul le peux... Si tu le peux, pourquoi ne le fais-tu pas ? Mais le peux-tu, le peux-tu ?
Tout est là.
Jusqu’où peux-tu aller ?
Jusqu’où peux-tu aller pour moi ?
Je te sais
Je sais qui tu es
Je te sais en moi
Je te porte
Tu es dans ma poitrine,
Là où mon sang pulse pour me tenir en vie
Pour qu’aujourd’hui je sois celle qui te sais.
Je suis toute effilochée
Mon cœur s’effiloche et je dois tenir
Alors que j’ai mal
Alors que je pars en filaments déchirés.
Car je suis Hélène Briscard... Hélène Briscard, et mes mots me font mal. Mes mots me font mal ? Trop de mots qui remuent dans mon moi enfermé. Les mots d’amour, les mots d’amour et de bonté, les mots d’amour les mots sacrés, les mots sacrés je te les dis.
Les mots sacrés... les mots sacrés je te les dis
Je voudrais te les dire, ces mots sacrés de notre amour
Je les pense fort dans ma tête - les entends-tu ? Les entends-tu les mots sacrés ? Mes émotions s’impriment dans mon sang.
Les mots sacrés... te dire les mots sacrés de mon Amour. Je te les dis - je te les dis ? Je voudrais te les dire... Tiens, prends-les, je te les donne.
Je te les donne.
Je te les tends.
Je te les offre de ma tête à ta tête - de mon âme à ton âme je te les verse.
Les mots sacrés
Les mots sacrés de notre amour peut-on les dire ?
Moi je te les dis.
Je te les dis ces mots sacrés de notre amour.
Je te les dis... les entends-tu ?
Je te l’ai dit que je t’aimais.
Et toi tu me l’as dit aussi - me les as dis - les mots sacrés de notre amour perdu.
Je suis Hélène Briscard, je vous parle d’ailleurs... Hélène Briscard... Me sentez-vous en vous ?
Je suis une voix, un fantôme, un mirage, je vous traverse... je vous traverse...
M’entendez-vous ?
M’entendez-vous en vous ?
Je suis Hélène Briscard... Hélène Briscard.