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L’Atelier
Etudes : langue et littérature
Le jeudi 5 juillet 2007
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Ecrire le cri : entretien avec Alain Marc par Andy Verol,
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Alain Marc : L’écriture est née chez moi d’une nécessité de dire : il fallait que je prenne mon stylo, et que je dise. Pour aller vite, venant d’un monde hors du milieu - et de la connaissance, du paraître et des us et coutumes - littéraire, j’ai bien vite rencontré la censure. Censure la plus terrible, celle de la contestation, de l’autre (qui partait comme toujours de points de détails : « Ah, ces majuscules ! », ou, « Et ces coupures de vers... »), née de l’incompréhension, et en fin de compte celle du silence. Qui se poursuit d’ailleurs toujours aujourd’hui... Mes premiers écrits, assez vite, prirent deux voies : celle qui travaille sur la coquille extérieure des mots pour travailler, atteindre mettre en question, le sens, donc, par un travail de politique de la littérature, avec les regards hallucinés (qui rencontrent eux aussi la censure je l’imagine, sous le prétexte fallacieux de l’apparente facilité qu’il y aurait à les écrire...), et une deuxième que je rangerai sous la bannière des paroles bien mystérieuses de Mallarmé - que je suis visiblement le seul à avoir remarquées... - de par leur caractère unique, quand il parle avec cette belle inversion de « vers par flèches jeté » (note de « la Musique et les lettres »), voie basée sur le dire, qui part du, mais aussi sur l’oralité, nommée quelques temps après « poèmes à dire et à crier », qui pour les derniers sont destinés à finir dans le « murmure ». Deuxième voie ô combien censurée puisqu’elle remet entièrement en cause la vision que quasiment tout le monde partage de la poésie et que j’ai récemment synthétisée sous la formule « la poésie doit quitter la beauté », slogan - j’aime les slogans ! - que j’ai repris deux jours plus tard pour l’ouverture de mon blog anthologique.
Alain Marc : Elle n’existe tout simplement pas, puisque rien ne la fédère : aucun éditeur, revue, mouvement. Je dirais qu’elle est - de nombreux livres existent, que l’on peut ranger sous cette appellation - tout en n’étant pas (seul le Temps des cerises, en France, publie assez régulièrement des livres de poésie que l’on peut classer de la sorte). Mais il faut peut-être d’abord différencier, mettre en question, ce mot de « contestataire », que je préfère remplacer, pour une partie, par le mot de « cri ». « Contestataire », comme littérature « engagée », supposerait un but, à atteindre, de l’ordre du faire, du faire faire, à l’autre, une littérature, en quelque sorte, conditionnée. Tout le contraire de ce que je recherche qui est plus proche de la liberté totale, de créer quelque chose d’autre, le mot de « cri » se rangeant plus du côté de ce que je cherche (je dis aussi que je fais une littérature « existentielle »), ce qui se loge est logé au plus profond de chacun d’entre-nous. Et quand je veux, ai voulu, aborder ce sujet avec des écrivains (qui en ont en avaient, écrits), ils sont tout simplement surpris, n’arrivent pas forcément à faire la séparation entre cri, écrits s’y référant, et non cri, ou ne désirent tout simplement pas en parler, le reconnaître, se poser seulement la question. Alors, une écriture qui résiste, casse, broie, énergétise (j’ai un moment dit que je voulais « utiliser mon stylo comme une guitare électrique »), ouvre, un écriture qui ose aller vers le dire direct (comme un uppercut).
Alain Marc : Notre époque est une époque de crise permanente et constante qui s’amplifie crescendo chaque jour un peu plus, de perte et de destruction une à une de toutes les valeurs, perverse en ce sens qu’elle sait très bien avaler, et faire sienne, toute forme de résistance, de cri, donc. Jusqu’à quand, est la question - que je me pose comme beaucoup je pense, depuis déjà plus de quinze ans... Alors brouhaha, oui, qui avale tous les cris : c’est ce que je viens de dire. Alors que faire ? Continuer à crier, n’importe comment ? Sûrement pas. Crier n’importe comment n’apporte qu’un « brouhaha » de plus, qui se perd et dessert autant son émetteur que le récepteur visé, même inconsciemment. De là mon parti pris, et conviction, de « travailler son cri », de le laisser mûrir de le polir, avant de le « pousser » (beaucoup, mais c’est aussi une autre idée, et domaine, cherchent le cri sans arriver à le pousser).
Alain Marc : Le cri varie d’époque en époque de part sa source qui varie elle-même de même. Il s’agit d’une évolution de l’objet du cri et du cri qui en résulte, tout évoluant sans cesse et étant sans cesse à réinventer. C’est aussi une question de compréhension, de savoir, arriver, à parler à. Un groupe, une époque. Quand à diaboliser le cri oui, mais pas forcément plus aujourd’hui qu’hier, puisque tout est en constante évolution. Avec une même constante du rejet, premier, cependant, mu par la peur, barrage énorme de l’expression et de la réception, du cri. Du non supportable de l’un, au non supportable de l’autre, ce qu’il ne peut manifestement pas, supporter plus et plus longtemps. C’est un combat, de l’un pour dire, à l’autre qui ne désire absolument pas, forcément, entendre, et continue dans sa propre déformation facile, et perversité. Car le cri lui, n’est pas pervers, s’il est bien poussé, avec, du fond, de sa vérité, et contrôlé, si je puis dire, exprimé avec une force tellement forte, et vraie, qu’il abat les cloisons, toutes, cloisons. Et c’est toujours, d’ailleurs, le même combat, contre et contre tous, et contre en particulier, la censure, première, basique, persistante et toute aussi forte. Je ne pense pas qu’aujourd’hui diabolise plus qu’hier au moyen-âge lorsqu’on brûlait les hérétiques. Sauf qu’aujourd’hui on brûle les êtres par le mental, par leur mental : on leur détruit tout mental et cela est suffisant. On les réduit à l’état d’êtres vides, vides de toute réaction et vides de toute énergie pour aller contre, contre l’ordre trop bien établi. Mais revenons au cri, et entre autre, à Écrire le cri. Pour dire qu’il faut le lire, pour comprendre vraiment tout ce qu’il y a derrière, pour en épuiser, toute sa force. Ce n’est pas là prétention de ma part : ce livre, que je vis comme un point d’orgue, m’étonne toujours, me demandant par exemple moi qui en avais pourtant le projet, si j’arriverai réellement un jour à en écrire la suite (que je possède pourtant dans mes « cartons »). Par une ou plusieurs dizaines d’années, avec, de censures et encore de souffrance pour ? Pas par masochisme, juste par questionnement : de ce qui pousse réellement ...
Alain Marc : Je tenais dernièrement à une responsable d’une toute petite « maison » d’édition le discours que puisque le livre (sous-entendu de Littérature) ne se vendait plus, pourquoi continuer à en fabriquer ? Sa réaction fut vive. Et pourtant ! C’est un peu dans cet esprit que j’ai créé avec l’aide d’un deuxième compère le concept de manuscrits-livres sous la bannière de Première impression en reprenant celui de samizdat, ce formidable élan de résistance qui démarra dans l’ex-URSS. C’est aussi un peu l’idée du livre secret, du livre qui n’existe peu ou prou que dans quelques bibliothèques, et que quasiment personne, ou si peu, ont vraiment lu, ou eu entre les mains. Internet, pouvant faire le reste, et les rencontres à venir. À chacun d’inventer sa formule, et de poursuivre l’idée. C’est aussi ce livre, que remettaient en question mes dires sur la poésie publique : non pas que « la poésie doit être faîte par tous » (je n’y ai jamais cru...), mais qu’il fallait la rendre publique (un essai existe, est prêt). Et je dois dire que ma vision de l’édition de la poésie, là encore, n’est peut-être pas prêt de voir le jour... Je la vois en effet publiée tel le roman, avec les mêmes techniques aussi bien en terme d’esthétique de l’objet livre que de celui de sa circulation. Je reconnais que cette vision se trouve très liée à mes propres écrits - j’ai écrit un grand « cycle de la vie » qui est composé d’une suite de recueils de près de 1800 pages au total et qui aborde tour à tour des sujets comme la solitude dans notre monde moderne, le sexe, la folie, l’art en tant que combat, et bien d’autres, et qui finit dans un état d’apaisement total... Je partage donc en tous points ce que vous dîtes de la situation du livre actuelle. Qui ne fait que refléter la destruction de toute valeur évoquée plus haut, comme de tout désir de connaissance et de plaisir - de vrais plaisirs, je ne parle pas des films pornos, bien qu’il puissent aussi en apporter, mais tellement moins que le vrai plaisir... - celui de la transmission et de l’expression de toute résistance et donc de l’art et du livre pour ce qui est de la littérature, de le remplacer par du marchand, de l’exclusivement marchand. Mais je ne dis rien là de très original : beaucoup en étant bien conscient (avec la question cependant toujours, du comment faire ?). Mais je voudrais revenir au plaisir, parce que sucrer le plaisir est peut-être ce que l’on peut faire de plus terrible à l’homme. Et c’est à nouveau un livre écrit, qui joue, se joue, du porno, qui me fait dire à quel point il n’est plus possible aujourd’hui de publier un écrit qui va un peu loin dans ce domaine : on ne trouve plus là aussi dans les librairies, même spécialisées, que des banalités, du déjà vu et du bien fade, aseptisé, i-n-o-f-f-e-n-s-i-f. Georges Bataille, aujourd’hui, arriverait-il encore à publier son Histoire de l’œil ? On peut se le demander. Et paradoxalement - mais n’est-ce pas là une fois encore un tour que l’on nous joue, et tellement efficace ? - le livre est le seul moyen qui véhicule la valeur, qui peut consacrer untel écrivain : avez-vous déjà vu un écrivain sans livre ?... Alors oui, la meilleure des choses, est qu’il n’y ait plus de Georges Bataille, de marquis de Sade ou d’Antonin Artaud...
Alain Marc : J’ai écrit, comme je l’ai dit au début plus d’une trentaine d’ouvrages, qui sont de fait tous inédits. Cela faisait bien trop longtemps que je devais le faire pour continuer à tout laisser ainsi « en plan ». Je me suis donc attelé à la tâche depuis deux ans pleins (j’ai abandonné tout travail autre que l’écriture), et ai (presque) fini. Écrire, était pour moi bien plus important que tout autre travail de contact extérieur, où je perdais mon temps. Aucun de mes projets de livres, n’a de valeur marchande. Dans tout ce que je dis, écrit, propose, j’ai vraiment l’impression d’être un OVNI : non pas un révolutionnaire, mon travail ne se situe pas là, ne s’est pas fixé ce but en horizon, même s’il peut parfois sembler en épouser quelques aspirations, mais d’être quelqu’un qui dérange, qui ne pense pas dans la droite ligne des en place de la poésie (qui n’a toujours pas quitté le romantisme, ou l’avant-garde érigée comme seule justification). Je me suis levé chaque jour de ces deux dernières années en me posant la question de ce qui était pour moi le plus important à faire, en pensant que c’était peut-être le dernier jour qu’il me restait à vivre, et à chaque fois ce fut la même réponse : écrire (et non tenter une énième action extérieure). Il me reste aujourd’hui à essayer de continuer, poursuivre, et peut-être : d’aller encore un peu plus loin ? J’ai quelques projets, comme celui d’une performance, d’un livre sur un artiste, mais rien qui montrera vraiment - ou si peu, n’en montrant à peine que sa fin... (et non sa faim !) - mon véritable travail, la voie sur laquelle je me suis engagée depuis tant de temps, et de pages mises au point. La censure, ou le conformisme, qui est la même chose, extrême, étant toujours bien présente, et présent. Et donc, alors, avec tout cela, je m’étais toujours dit que je n’écrirai jamais de roman...
Alain Marc : Ce n’est pas une question, mais une affirmation - à partager et avec le plus possible : le combat continue !
Propos recueillis par Andy Verol. Fin juin-début juillet 2007 Connaître et lire Alain Marc sur son site. Le site de l’éditeur Le Temps des cerises.
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