De la conversation : Mercier et Camier

par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Appartenant au pan romanesque de l’oeuvre de Beckett, Mercier et Camier ne jouit pas, à tort, de la reconnaissance de Malone meurt, Murphy ou Molloy. Certes, l’auteur a longtemps hésité avant d’autoriser la publication de ce texte écrit en 1943 : il ne paraît qu’en 1970 et reste considéré plus comme une étape dans la constitution d’une poétique beckettienne. Il s’agit pourtant de bien autre chose que d’une préfiguration d’une oeuvre à venir. Dans ce texte, les dialogues deviennent l’occasion de sonder la parole partagée et l’on peut nommer comme Philippe Dufour roman philologique un texte qui lie un nouveau regard sur le langage à de nouvelles configurations de dialogues dans les marges improbables de la conversation entre deux personnages.

Cette dernière - et en ses paradoxes - montre que, loin d’être un jeu langagier gratuit, elle devient une façon de mettre en lumière, par l’absurde, ses enjeux habituels. Elle touche néanmoins dans ses "trous" à ce que la parole peut avoir d’essentiel. L’échange (peu claudélien) construit une image particulière de la conversation et de ses enjeux : Coq-à-l’âne, dénégations, non-sens, affirmations qui se nient aussitôt elles-mêmes, répétitions, contradictions travaillent les marges de la conversation, la défont, la mettent en péril comme ils mettent en péril les deux locuteurs. Le dialogue vient donc inquiéter la conversation en en proposant une image complexe.

À plusieurs reprises au cours de leurs "aventures", Mercier et Camier s’entretiennent avec des personnages ayant pour trait commun d’occuper une fonction sociale qui les définit : un gardien, un policier, un barman, un aubergiste. C’est dans l’exercice de leur fonction que ces personnages interagissent avec les deux compères : contrevenants ou clients. Tous ces dialogues finissent par déraper et deviennent le moyen de sonder la façon dont l’identité se constitue dans la conversation. C’est par exemple le cas dans le passage suivant où Mercier et Camier parlent avec le gérant d’une auberge :

- Pour ma part, dit Mercier, je suis heureux de faire votre connaissance, enfin. Il y a longtemps que votre personne me hante.
-  Ah, dit l’homme.
-  Mais oui, dit Mercier. Vous vous tenez généralement sur un seuil, ou à une fenêtre. Derrière vous un torrent de lumière et de joie, qui devrait normalement réduire vos traits à néant. Mais il n’en est rien. Vous souriez. Vous ne devez pas me voir, car je suis de l’autre côté de la ruelle, enveloppé dans d’épaisses ténèbres. Moi aussi je souris, et je passe mon chemin. Vous vous appelez Gall. Me voyez-vous, dans mes songes, monsieur Gall ?
-  Débarrassez-vous, dit l’homme.
-  De toute façon je suis content de vous retrouver, dit Mercier, dans des conditions tellement meilleures.
-  Débarrassons-nous de quoi ? dit Camier.
-  Enfin, de vos manteaux, dit l’homme, de vos chapeaux, que sais-je. Patrice !
-  Mais regardez-nous, dit Camier. Avons-nous vraiment l’air de porter des chapeaux ? Serions-nous gantés à notre insu ? Voyons un peu.
-  Qu’attendez-vous pour faire monter nos malles ? dit Mercier.
-  Patrice ! cria l’homme.

Le comique de situation provoqué par un tel passage vient du fait que les identités attendues sont constamment remises en question par les répliques de Mercier et Camier. Il y a donc là faillite des identités à travers des répliques hors de propos qui ne manifestent pas l’identité pertinente. Le problème identitaire trouve d’ailleurs un écho dans le nom dont Mercier affuble le gérant : Gall n’est pas son véritable nom - il s’appelle en vérité Gast, comme on l’apprend quelques lignes plus loin. Gall est ainsi un nom onirique, fantasmé, qui ne correspond pas à la réalité, tout comme les identités exhibées par la parole de Mercier ne correspondent pas à la " réalité " de la situation. Surgit en conséquence la ruine d’une parole jamais saisie pour ce qu’elle est tant elle devient déconnectée des faits, tourne à vide, semble ne rien dire, s’élève en marge du monde et ce jusqu’à l’absurde. Rien ici ne tient comme si le seul moyen de montrer l’identité attendue revenait à dire n’importe quoi.

Un tel fragment est emblématique des dialogues de Mercier et Camier. Il décarcasse en la minant la conversation et révèle une nouvelle configuration du rapport entre la parole et l’identité. Cette dernière ne préexiste pas à la conversation ; elle s’y constitue, négocie, éprouve - ou dilue. La parole n’est donc pas l’un des moyens d’afficher ou de dissimuler une identité qui siégerait ailleurs : elle en est le siège. Le sujet n’est pas en possession de son langage : c’est lui qui le possède selon une formuke qui reviendrait à un : nous ne faisons pas du langage ce que nous voulons, c’est lui qui fait parce qu’il veut de nous ce que nous sommes.

Une telle oeuvre développe donc ce lien inédit entre langage et identité : il dit l’impossible instauration ou reconnaissance de l’identité par la langage et du langage par l’identité. Le langage ne représente plus le lieu de réalisation du sujet. C’est pourquoi, de la conversation envisagée comme lieu identitaire, Beckett passe à sa face la plus sombre. Si c’est dans et par la parole partagée que l’identité se constitue, ce peut tout aussi bien être là qu’elle se défait au moment où les interlocuteurs ne s’accordent pas la reconnaissance réciproque que demande le rituel de la conversation "sensique". Nous entrons dans une perspective d’égarement : dans le passage cité, faux noms, faux appels de même que les malles, gants et chapeaux qui n’existent pas sont autant de manière de repérer l’absence de réalisation du sujet dans le langage.

Mercier et Camier véhiculent une image de la langue autrement complexe que celle, uniforme, d’un Saussure. Elle n’est plus un tout homogène, mais un bric-à-brac dans lequel un même mot peut prendre des significations diverses. Il existe une intuition de la pluralité discursive que le dialogue permet d’explorer et de rendre sensible au sein d’univers discursifs dissemblables.
La conversation n’est donc plus le lieu où les points de vue s’ouvrent à leur dehors. Ne peut s’y constater que l’écart qui sépare chacun des interlocuteurs. Cette vision à une époque où le dialogue est devenu le modèle tarte à la crème permettant de figurer un espace commun d’ouverture à l’autre, possède l’avantage de rappeler que cette ouverture est loin d’être le nécessaire destin du dialogue. Elle peut même représenter le leurre suprême. Face à ce que Bakhtine nomme l’aspect intentionnel du discours : il n’existe plus de réponse sinon de réponse inadaptée et dérisoire. La fragmentation discursive du langage, la pluralité des univers conceptuels montre que la conversation devient le lieu d’une rencontre impossible. Bien plus que la face sombre de la rencontre, Beckett explore l’espace où les instances et savoirs discursifs ne parviennent plus à inventer un espace commun. Machine perverse et célibataire, la conversation ne permet que de constater la distance qui sépare de l’autre sans pouvoir la combler. Le dialogue engage une séparation qui n’est plus seulement entre les mots et les choses - mais entre les mots et les mondes des protagonistes qu’on ne peut plus qualifier d’interlocuteurs.

De la parole partagée on glisse vers un discours méta - conversationnel mis en scène par une extraordinaire reconstruction (ou déconstruction) poétique soutenue sur la forme même du dialogue, du moins ce qu’il en reste. Et si Mercier et Camier est bien un roman de son temps, il n’en développe pas moins une vision particulière de ce temps : ce que Deleuze nomma un "temps non pulsé" sous l’humour glaçant, des abîmes de la parole faussement partagée en ses dévoiements et ses signaux implicites de détresse existentielle.

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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