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Chroniques de l’inactuel
Le vendredi 8 décembre 2006
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Scanreigh, "salut à l’art des autres" par Jean-Paul Gavard-Perret,
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Découvrez l’exposition de Jean-Marc Scanreigh, "Salut à l’art des autres", à la Galerie L’Antilope (Lyon) jusqu’au 22 décembre 2006. En une demi-conscience Claude Lantier, le peintre de Zola dans les Rougon-Macquart, achève la peinture d’une femme nue. Le narrateur qui prête sa voix à la voix intérieure de l’artiste en parle ainsi : "qui donc venait de peindre cette idole d’une religion inconnue ? qui l’avait faite de métaux, de marbre et de gemmes, épanouissant la rose mystique de son sexe entre les colonnes précieuses des cuisses sous la voûte sacrée du ventre . Etait-ce lui qui sans le savoir était l’ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de l’image humaine de la chair devenue de l’or et du diamant entre ses doigts dans son vain effort d’en faire une vie". On voit là toute la problématique de la peinture : à la fois sa force de transfiguration et sa limite que Schopenhauer souligna lui aussi. L’image n’est qu’une image : elle n’est ni la vie ni le réel. Mais c’est paradoxalement là d’où elle tire sa richesse et il ne faut pas faire peser sur sa "minéralisation" dont parle le philosophe allemand la tristesse du taedium vitae. Re-présentation, erstaz, monnaie de singe... qu’importe. Car le plaisir que nous prenons à la contemplation de l’oeuvre de Jean-Marc Scanreigh tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler à partir d’un certain nombre d’éléments qui deviennent pour nous des figures, une histoire. Taches et formes, couleurs et pans font entrer en nous l’oeuvre et son inconscient qui se met en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt alors avec délectation un chemin constitué - à travers la peinture - d’associations. Le tableau ne touche en effet que si l’effort premier de contemplation se transforme en discours intérieur qui résonne des propres fantasmes et des attentes du regardeur. Celui-ci est soudain éclairé par les propositions de la peinture : la solitude, l’exil, l’amour, le sexe trouvent dans ce qui paraît "abstrait " des accentuations que le contemplateur troublé ignorait jusque là. Ainsi, en la communauté inavouable de la toile avec son regardeur, quelque chose d’essentiel se joue lorsque ce dernier sent que là se meuvent ses fantômes, ses poussières d’âmes et de corps. Aussi, c’est bien une sorte de rituel amoureux retenu qui a lieu : l’oeil est pendu, l’oeil est bandé comme si le regard était le seul moyen de possession et de perte. "Perds toi toi-même, possède-toi toi-même", semble dire le tableau en son injonction silencieuse lorsqu’il nous propose ses images de rêves ou de cauchemars. La peinture ramène toujours aux données immédiates de notre conscience et de notre inconscient. Elle nous rappelle à elles, à eux, en nous rapprochant de ce qui, comme disait Magritte, ne sera jamais une pipe mais qui nous pousse soudain, dans son absence de réalité, à gratter encore plus le visible pour voir dedans, pour voir au milieu, pour en être enfin. L’origine du monde de Courbet n’est à ce propos que l’approche lointaine d’une barrière à franchir. Le pictural vaut ainsi bien plus que par ce qu’il montre (sujet) : c’est sa chose, la choséité dont parlait Beckett qui nous intéresse, ce quelque chose d’autre qui nous est réservé mais sur lequel nos mots n’ont pas encore de prise ou achoppent. Dès lors, la peinture nous trouble parce qu’elle est geste qui s’érige contre la langue (qui ne viendra qu’après ou jamais). Contre les terres brûlées de l’absence, contre les territoires asséchés par nos manques, le travail de Scanreigh devient ce qui serpente dans la mémoire pour la segmenter afin que les Mélusine s’y immiscent à tout coup. Nous en épousons soudain les vibrations. Certes nous savons que son abri est précaire : il n’empêche... Sa force demeure liée à sa lumière qui reste somvent sombre malgré le flamboiement des couleurs et le baraque des formes. Elle est aussi la voix qui parle à travers les bouches mortes autour desquelles tourne encore un soleil espéré. Pour sortir de cet enfermement J.-M. Scanreigh martèle ses incisions de lumière. Quelque chose surgit et l’homme n’est plus seulement "le résidu inéliminable de l’être" dont parle Blanchot. On sort du trou de l’ombre, du vide pour se " perdre " sans justification du côté de la vie que Mélusine nous tend. Et peu importe le danger qu’on encourt : sans risque il n’existe pas d’existence possible. Alors soudain la maison de l’être n’est plus vide, nous sommes encore vivants. A chaque jour ne suffit plus sa perte mais le recouvrement. Il ne faut pas pour autant croire toucher à un " fond " de l’être, à son mystère : la peinture de Scanreigh rend toujours incertain à soi-même mais elle demeure peut-être le seul médium capable dans contre-jours de tracer une ligne d’horizon au moment où la lumière scintille comme un caillot incandescent qui éclaire l’espace féminin d’un voeu dans les narines du vide. Galerie L’Antilope Visitez le site de Jean-Marc Scanreigh.
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Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.
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