Scanreigh, "salut à l’art des autres"

par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Découvrez l’exposition de Jean-Marc Scanreigh, "Salut à l’art des autres", à la Galerie L’Antilope (Lyon) jusqu’au 22 décembre 2006.

J.-M Scanreigh - Aux cercles de Mélusine  - 133.4 ko
J.-M Scanreigh - Aux cercles de Mélusine

En une demi-conscience Claude Lantier, le peintre de Zola dans les Rougon-Macquart, achève la peinture d’une femme nue. Le narrateur qui prête sa voix à la voix intérieure de l’artiste en parle ainsi : "qui donc venait de peindre cette idole d’une religion inconnue ? qui l’avait faite de métaux, de marbre et de gemmes, épanouissant la rose mystique de son sexe entre les colonnes précieuses des cuisses sous la voûte sacrée du ventre . Etait-ce lui qui sans le savoir était l’ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de l’image humaine de la chair devenue de l’or et du diamant entre ses doigts dans son vain effort d’en faire une vie". On voit là toute la problématique de la peinture : à la fois sa force de transfiguration et sa limite que Schopenhauer souligna lui aussi. L’image n’est qu’une image : elle n’est ni la vie ni le réel. Mais c’est paradoxalement là d’où elle tire sa richesse et il ne faut pas faire peser sur sa "minéralisation" dont parle le philosophe allemand la tristesse du taedium vitae.
Il convient en effet de trouver dans, par la peinture - mais pas n’importe laquelle - non le code mais les indices du code car le regard du peintre est - contrairement à celui de l’écrivain - essentiellement cadré. Il isole, donne à voir un corps - et quel que soit ce corps - comme fragmenté. Et s’il le considère dans sa totalité, c’est pour le restituer comme objet (inverse du sujet) , comme simulacre. On ne peut donc peindre qu’en privant d’être l’objet du regard. Circonscrivant l’espace, immobilisant le sujet, le peintre est à ce titre le double heureux de l’écrivain tel qu’il redoute (à tort) d’être : celui dont les mots demeurent lettres mortes.
La peinture comme la littérature proposent l’objet privé d’être : l’enfant sur la toile du Claude Lantier de Zola est mort comme la fleur de Mallarmé est absente de tout bouquet. La peinture fait ainsi comprendre l’irréalité de la littérature à ceux qui ne veulent la reconnaître. Toutes deux nous proposent des apparences mais la peinture l’accepte, ne se prend pas pour ce qu’elle n’est pas. Elle se sait machine à représenter les figures à quoi se réduisent les puissances de la vie. Mais, conscient de cette limite, le peintre peut soustraire quelques visions de la destruction car il sait que la destruction seule fonde et justifie son entreprise.

Re-présentation, erstaz, monnaie de singe... qu’importe. Car le plaisir que nous prenons à la contemplation de l’oeuvre de Jean-Marc Scanreigh tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler à partir d’un certain nombre d’éléments qui deviennent pour nous des figures, une histoire. Taches et formes, couleurs et pans font entrer en nous l’oeuvre et son inconscient qui se met en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt alors avec délectation un chemin constitué - à travers la peinture - d’associations. Le tableau ne touche en effet que si l’effort premier de contemplation se transforme en discours intérieur qui résonne des propres fantasmes et des attentes du regardeur. Celui-ci est soudain éclairé par les propositions de la peinture : la solitude, l’exil, l’amour, le sexe trouvent dans ce qui paraît "abstrait " des accentuations que le contemplateur troublé ignorait jusque là.
La peinture de Scanreigh permet en conséquence de franchir des strates et des portes pour notre passage au monde. En ce sens bien sûr cette peinture reste toujours la Psyché mais une psyché qui élargit notre propre image jusqu’à la dé-figurer, la déchirer pour n’en laisser apparaître que les gouffres les plus obscurs mais pas les plus amers au sein de tout ce qui scintille (couleurs et éléments symboliques). Une telle recherche nous transforme en transfigurant le lieu où nous sommes en domaine de représentation quasi "théâtrale". A chacun son spectacle, à chacun sa pièce à travers un travail qui suscite en soi-même des émois particuliers, des lieux encore inaccessibles et insondables. L’oeuvre de Scanreigh permet ainsi un fantastique voyage d’exploration autour d’un univers intime toujours côtoyé, jamais visité et dont la circonférence restera toujours incertaine et le centre toujours inconnu, puisque la femme (fée ou sorcière) en est le centre de gravité.
La transgression, la belle incertitude et la limite de la peinture de Scanreigh tiennent à ce plongeon au coeur des fantasmes qu’elle ne peut manquer de susciter au risque de ne plus rien nous dire. Elle est donc le lieu, l’objet d’un étrange amour et d’une sorte de sacrifice qui a quelque chose à voir avec la vie et la mort : la femme fatale est vectrice aussi bien de l’une que de l’autre.

Ainsi, en la communauté inavouable de la toile avec son regardeur, quelque chose d’essentiel se joue lorsque ce dernier sent que là se meuvent ses fantômes, ses poussières d’âmes et de corps. Aussi, c’est bien une sorte de rituel amoureux retenu qui a lieu : l’oeil est pendu, l’oeil est bandé comme si le regard était le seul moyen de possession et de perte. "Perds toi toi-même, possède-toi toi-même", semble dire le tableau en son injonction silencieuse lorsqu’il nous propose ses images de rêves ou de cauchemars. La peinture ramène toujours aux données immédiates de notre conscience et de notre inconscient. Elle nous rappelle à elles, à eux, en nous rapprochant de ce qui, comme disait Magritte, ne sera jamais une pipe mais qui nous pousse soudain, dans son absence de réalité, à gratter encore plus le visible pour voir dedans, pour voir au milieu, pour en être enfin. L’origine du monde de Courbet n’est à ce propos que l’approche lointaine d’une barrière à franchir. Le pictural vaut ainsi bien plus que par ce qu’il montre (sujet) : c’est sa chose, la choséité dont parlait Beckett qui nous intéresse, ce quelque chose d’autre qui nous est réservé mais sur lequel nos mots n’ont pas encore de prise ou achoppent. Dès lors, la peinture nous trouble parce qu’elle est geste qui s’érige contre la langue (qui ne viendra qu’après ou jamais).
C’est bien l’acte interminable du supplice de nos questions et de nos (re)commencements à travers ses femmes, digression de diverses Mélusine qui, telles des sirènes, nous appellent non par leurs chants mais par leurs atours.

Contre les terres brûlées de l’absence, contre les territoires asséchés par nos manques, le travail de Scanreigh devient ce qui serpente dans la mémoire pour la segmenter afin que les Mélusine s’y immiscent à tout coup. Nous en épousons soudain les vibrations. Certes nous savons que son abri est précaire : il n’empêche... Sa force demeure liée à sa lumière qui reste somvent sombre malgré le flamboiement des couleurs et le baraque des formes. Elle est aussi la voix qui parle à travers les bouches mortes autour desquelles tourne encore un soleil espéré.
C’est donc le geste qui nous arrache à nous mêmes, à ce qui en nous demeure secret mais reste prêt à naître, à se laisser aller et qui ressemble au fameux chant hindou qui frôle "le sexe de l’air". Ainsi "un autre jour se lève chaque fois que les cendres d’un homme grésillent dans la coquille d’un tableau" (René Quinon). C’est pourquoi il convient de se laisser aller aux morsures d’une telle oeuvre, d’anticiper à travers sa surface le futur d’une pensée ou d’un impensé que les mots ne pourront peut-être jamais saisir. Car si "l’écriture ne quitte pas" (M. Duras), la peinture ne doit pas se quitter : ce n’est pas une maladie dans laquelle on s’enfonce c’est, et contre toute attente, un accès à une nécessité vitale.
La chute n’est donc pas une nécessité. La peinture de Scanreigh peut devenir la décision de s’en relever, de s’en délivrer : il suffit de la regarder pour se regarder. Car on ne trouve pas la solitude, souvent on la fait - sans le savoir vraiment - dans la terreur et l’extase. On se la fait parce qu’on l’a décidé, parce qu’elle était là de toujours, parce qu’on la voulait puisqu’on ne pouvait faire autrement.

Pour sortir de cet enfermement J.-M. Scanreigh martèle ses incisions de lumière. Quelque chose surgit et l’homme n’est plus seulement "le résidu inéliminable de l’être" dont parle Blanchot. On sort du trou de l’ombre, du vide pour se " perdre " sans justification du côté de la vie que Mélusine nous tend. Et peu importe le danger qu’on encourt : sans risque il n’existe pas d’existence possible. Alors soudain la maison de l’être n’est plus vide, nous sommes encore vivants. A chaque jour ne suffit plus sa perte mais le recouvrement. Il ne faut pas pour autant croire toucher à un " fond " de l’être, à son mystère : la peinture de Scanreigh rend toujours incertain à soi-même mais elle demeure peut-être le seul médium capable dans contre-jours de tracer une ligne d’horizon au moment où la lumière scintille comme un caillot incandescent qui éclaire l’espace féminin d’un voeu dans les narines du vide.

Galerie L’Antilope
99 rue Bossuet 69006 Lyon
tél : 06 82 57 94 58
lantilope@wanadoo.fr

Visitez le site de Jean-Marc Scanreigh.

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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