Roland Topor :
poétique des papiers gras


par Jean-Paul Gavard-Perret,    

 

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Roland Topor, Courts Termes (en aparté avec Eddy Devolder, dessins de l’auteur), Editions Dumerchez, Creil, 94 pages.

On explique trop mal qu’en poésie comme en art, le fond n’existe pas : il ne prend sa « lisibilité » ou sa « visibilité » qu’avec la forme qui le transcende et le circonscrit, car de lui-même il est inexprimable. Et le discours critique n’en est jamais qu’un sous-produit, jamais un avant-poste. La forme est le fond par sa charge d’émotionnel et d’ineffable d’autant plus puissante qu’elle est musique, rythme, tempo, "mathématiques" pures, bref qu’elle est de l’ordre de la poésie au sens premier du terme... et c’est pourquoi, pour Topor, « les vrais artistes sont ceux qui n’essayent pas de marcher dans les sentiers définis et balisés par les autres ». Et il ajoute : « Les artistes en herbe - ce qu’il faut toujours essayer de rester le plus longtemps possible - ce sont toujours des coupables ». S’enfantant - comme tout homme - à chaque instant sur un mélange de pulsions, l’artiste crée son Fatum entre la lumière et l’instinct, à travers sa chair pensante. Surgit ainsi ce qui le dépasse, qui dépasse le langage (quel qu’il soit : image ou texte) en tant qu’outil de communication. En cela l’artiste-poète retrouve sa fonction de nomination, de révélation des langages.
Nommer ou dessiner revient à donner de l’existence à ce qui n’en avait pas encore. C’est pourquoi, afin d’y parvenir, il doit casser ce que Leliana Klein nomme « le langage obligé ». Il précède la pensée, l’anticipe, pénètre des lieux inconnus de lui-même. À ce titre - et même lorsqu’il est infime - son langage découvre pour mettre à mal, par son imagination, les images connues et reconnues. D’où le « pas au-delà » réclamé par Blanchot afin de faire surgir l’image sourde, là où on ne l’attend pas. C’est pourquoi Topor avoue : « Il y a des choses formidables parmi les papiers gras ! (...) l’art c’est le papier gras ».

La réflexion que propose Topor dans Courts Termes que Bernard Dumerchez a la bonne idée de rééditer est de ce seul ordre véritablement poétique, car l’auteur est celui qui reste « coupable » d’un cri de vie, d’amour, de poésie et qui est toujours à la recherche de l’écriture la plus simple (donc la plus difficile) afin d’exhausser une poésie ou une image de vérité intérieure. C’est pourquoi Arrabal a toujours reconnu en un auteur et dessinateur « farcesque et facétieux », le plus profond des philosophes. Topor s’inscrit parmi les grands poètes et écrivains de son temps, place qu’on ne lui a pas encore reconnue sous divers prétextes, entre autres celui de s’intéresser à diverses formes de présentations (il n’a même pas hésiter à faire de la télévision) pour inscrire ce qui le reliait à la vie. Ses textes et ses dessins gardent l’ambition, au sein de la ténuité, de ratisser large : l’auteur remonte le chemin de la vie tout au bout, vers la sagesse qui n’a plus que le goût du temps qui fait long feu. Et en diverses sortes de rhétoriques particulières surgit un chant pour affirmer sinon que la vie est une fête par tout ce qui en fait le prix même lorsque les jours abrégés abondent pétrifiants nuages qui voudraient nous recouvrir de leur chape de plomb sombre.
Sans qu’on s’en rende compte (sans doute parce que son rire était trop fort), Topor, derrière ses facéties, a toujours fait sienne la règle de la sincérité afin d’être et afin de casser un « éthos » en une sorte d’obscénité au second degré. Son art et sa poésie représentent non un défouloir mais un exutoire à la submersion du temps, un cri total et profond d’amour de la vie. Et si toujours chez l’artiste « la culpabilité est présente au départ, inéluctablement les écrivains et les artistes finissent par gagner parce qu’ils sont capables de créer des mensonges de plus en plus splendides mais ces mensonges sont rattachés à la réalité. Ils tapent dans le mille, au pif ». Par ce biais, l’auteur revendique non pas une sorte de satisfaction pulsionnelle, mais il met en exergue le gain absolu de folie qui donne paradoxalement à l’être un équilibre aussi bien entre les émois du cœur qu’entre ceux du corps. Et c’est pour Topor le moyen de se mettre et de mettre en situation, de livrer à proprement parler ce qu’on peut appeler l’expérience existentielle majeure. La vie vient ainsi s’offrir avec une évidence que les mots et les dessins ne redoublent pas mais anticipent.

Les textes de Courts Termes deviennent une poétique capable de nous faire glisser de l’ombre à la lumière, de nous faire comprendre ce qui donne poids et légèreté à la vie et de nous faire atteindre la légitimité de l’art et de l’écriture, de son art et de son écriture dans lesquels l’expérience sensorielle devient une propédeutique pour comprendre par le non-sens (un homme sans visage possède ses yeux dans les oreilles, dans un ciel couvert de nuage un sexe de femme vient porter la lumière sur un village) ce qu’il en est du sens. L’être se gonfle ainsi d’un nécessaire excès de vie. Et l’auteur a beau signaler quelques désenchantements, à lire son livre le moindre brin devient bien vite poutre maîtresse. L’excès existe par l’humour en des évocations dont paradoxalement il actualise un possible excessif : soudain une grive caquette sa philocalie, Icare tombe des nues, poursuit sa rechute entropique.

C’est en cela d’ailleurs que l’œuvre évite sans doute le danger du retour de la simple nostalgie et de ses effets trop faciles et factices. L’humour en effet désamorce l’angoisse du futur comme le regret des temps révolus. Et grâce à lui nous sentions encore plus en Topor un semblable, un frère en utopie car c’est dans l’équivoque entre l’humour, l’amour de la vie, l’angoisse (toujours voilée) que peut-être nous jouissons. Il ne faut pas chercher ce que ça cache, il convient juste de se laisser prendre à perte de vue, se laisser emporter d’un texte à l’autre, d’une image à l’autre. C’est pourquoi en cette poétique païenne existe quelque chose de religieux. Certes, Topor n’écrit ni ne dessine afin de demander des grâces ou de nous dédier ses souffrances. Il fait mieux : il se dédie à ces grâces humaines pour sortir de la souffrance. C’est pourquoi on sent chez lui que la vie est en jeu et qu’elle se dit et se dévoile à travers toute une série de structures des plus sophistiquées au sein même de ce qui semble la simplicité même. C’est bien de telles constructions subtiles que surgit comme une marée montante, entre parole et chair, la nuit de l’être. Certes celle-ci nous hante encore, mais Topor n’arrête pas de nous en détacher, de la soulever.
La vie ici fait donc résistance même lorsque l’horizon pâlit parmi les ombres appesanties. Au plus profond du soir, à proximité de l’ombre, il y a l’humour non-sensique que l’écriture ou le dessin soulignent par secousses. Et soudain la coque du scarabée éclate. L’être traverse une surface mais il n’est pas englouti ; au contraire, il voit. Il contemple le soir et tout ce qui joue dessus et qui refait surface jusque dans les « papiers gras » afin de faire parler le corps « au nom de ses organes, ses virus, ses bactéries ». Détestant les choses « trop propres », Topor a trouvé ainsi par le détritus ce passage, de l’ordre de la destruction, de la nécessaire destruction. Le poète et dessinateur nous pousse ainsi à aller du défini à l’infini, à gratter plus profond, même si seules les apparences semblent données à voir un réel auxquels il ajoute, par la subversion de ses rires d’ébonites, l’espoir. Ainsi le « défunt sursitaire » sera capable de tailler « la forcenée stupeur ».

Il y a donc toujours cette folie de l’art et de la poésie qui engendrent l’émotion aux parois du silence. L’infime et l’infinité surgissent de ce passage, ce suspens, ce vertige au-dessus du vide dans le choc de la sensation au moment même où la poésie se méfie des images et ces dernières de la première. De la sorte, le lecteur pénètre des cercles, s’approche d’un centre jamais atteint. Tout malgré cela peut être sauvé car la poétique de Topor fait sourdre ce qu’exister veut dire : il y a chez lui ce Spruch, cet arrêt, ce verdict, l’axe d’une vie dans la violence de l’émotion avant que la mort ne soude enfin les lèvres de celui qui, parce « qu’il n’aime pas être un pion dans le jeu des autres », osa parler et dessiner pour créer dans la disharmonie apparente et la « saleté » ce qui mérite d’être regardé et lu.

 


Jean-Paul Gavard-Perret

Agé de 59 ans, né à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret poursuit une recherche et une réflexion littéraires ponctuées d’une vingtaine de livres. Ses plus récentes publications : "Trois faces du nom" (Editions L’Harmattan), "Chants de déclin et de l’Abandon" (Editions Pierron, 2003), "A l’Epreuve du temps" (Dumerchez, 2003), "Donner ainsi l’espace " (La Sétérée, 2005), "Samuel Beckett, l’imaginaire paradoxal et la création absolue " (Minard, 2001). Il travaille aussi sur les taches d’encre publiées dans diverses revues.

 




 

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