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Triste époque
Le mercredi 10 mai 2006
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Réactionnaires ? par Philippe Nadouce,
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Alors que les structures politiques de la France n’ont pas fondamentalement évolué ces vingt dernières années - disons depuis l’apparition du FN et la chute du mur -, son langage a connu en comparaison une authentique révolution. Les faux semblantsLa contradiction semble de taille. En effet, comment l’expression la plus complexe et réactive d’une société - son langage - pourrait-elle évoluer indépendamment du reste ? Cela est impossible. Tous les ténors du capitalisme post-industriel vous le diront, la révolution du libre marché a tout chamboulé ; les classes sociales ont disparu ou sont en passe, l’Histoire elle-même vit ces derniers soubresauts ; le marché est non seulement générateur de richesse et de bien-être mais aussi de liberté et de démocratie. L’évolution du langage, nous disent-ils, est l’expression des changements qui augurent une société prospère et généreuse. La révolution a besoin d’un langage révolutionnaire ! LobbiesDès les années 70 la droite, on le sait, s’est donnée les moyens de lutter contre les vieilles idées sociales du Welfare State et les structures qui gênaient le développement de ses propres intérêts. L’idéologie néo-libérale n’est pas née d’une nécessité historique mais plutôt d’un travail laborieux de refonte des mentalités. Financés initialement par les Etats-Unis et toute une myriade d’intêrets ou de lobbies au service du capitalisme, ces fourmis idéologiques, forte de prestigieuses publications, de groupes d’intellectuels et d’universitaires de renom, de médias complaisants, ont construit une telle quantité de tunnels sous le socle social des grandes démocraties qu’il menace aujourd’hui de s’effondrer, précipitant dans sa chute les plus valeureuses créations de l’histoire de l’humanité : les conquêtes sociales. Front populaire ?Les socialismes, de leur côté, n’ont pas su réagir. Ceux qui en étaient restés aux discours de l’après-guerre et du Front Populaire ont vite été dépassés par les nouvelles exigences des structures financières et les nécessités économiques. Les communistes, quant à eux, trop impliqués dans la dictature soviétique, perdirent toute crédibilité... La seule proposition politique qui ait tenue bon est celle de la troisième voie blairiste qui regroupa autour d’une idéologie fourre-tout les tendances d’un socialisme bourgeois et petit-bourgeois qui, frotté de culture et d’égalitarisme humanitaire, a su concilier l’impensable : marché, dividendes, révolution sociale, culture et propriété privée... Les smicardsPresque 50% des actifs français touchent le SMIC. Pour ceux qui arrivent à peine à boucler leur budget mensuel, les miracles du langage ne veulent évidemment rien dire. Les « prolos », les jeunes sans emploi ni formation, les sur-diplômés au chômage ou manutentionnaires, les étrangers, les sans papiers, les femmes, les précarisés, les chômeurs longue durée, etc. ventilent de plus en plus leurs votes sur les extrêmes. Les trotskistes ont pris la place de leurs vieux frères ennemis les défunts communistes sur l’échiquier politique. Une partie de cet électorat rouge, on l’a vu lors des deux dernières élections, est désormais ancré à l’extrème droite et y coudoie les classes sociales aisées ou hantées par le déclassement. La troisième voie, vers quoi ?Nous l’avons vu en Angleterre, les travaillistes ont réussi ce que toutes les gauches d’Europe leur envient : un socialisme moderne. Comprendre : moins d’état, une privatisation tout azimut des services, une libéralisation des marchés, un endettement record, des entreprises fortes qui peuvent licencier à moindre frais, des syndicats faibles : en fait, une politique néo-libérale dans les règles. L’équation est tellement parfaite que M. Blair et son parti ont ralliés à leur cause une bonne partie de l’électorat du parti conservateur qui depuis peine à trouver des idées. Les socialistes français meurent d’envie eux aussi d’emboîter le pas des travaillistes anglais mais ils se sont heurtés à quelques résistances. Ils donnent cependant l’impression d’attendre leur moment qui selon eux ne saurait tarder... Quand Schopenhauer déclarait qu’il existe des périodes historiques où la réaction est progressiste et le progrès réactionnaire... il décrivait notre époque. Ceux qui aujourd’hui taxent de passéistes une bonne partie de leur contemporains sont justement ceux qui oeuvrent pour la grande Restauration de l’Ancien régime dont la version moderne fut décrite en détail par George Orwell et Franz Kafka. Londres, le 20 avril 2006 [1] Cf. Pierre Bourdieu. « Contre-feux », 1 et 2. Ed. Raisons d’Agir. 1998
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Ecrivain, poète, dramaturge... Philippe Nadouce est né en 1965 dans l’île de Ré. Il a quitté la France il y a vingt ans. N’y reviendra probablement pas. Traîne depuis en Europe. Vit actuellement à Londres. Premier roman publié en 2002 : "Les cahiers madrilènes" (Ed. NP. Coll. Le Manuscrit.)
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